Pax Victoriana, épisode 1 de 6, de Christian Sauvé

Épisode 2 – Épisode 3 – Épisode 4 – Épisode 5 – Épisode 6

Prologue. Fête de la Reine

Tous les paradiplomates connaissent la rumeur: parfois, la Transition ne fonctionne pas correctement, et le voyageur n’arrive jamais à destination. Les causes restent mystérieuses: une minuscule erreur qui bousille les calculs de localisation, une fluctuation d’énergie qui interrompt le transfert ou bien un caprice quantique qui change la nature des univers. Les conséquences, elles, varient selon le nihilisme du raconteur: dans le meilleur des cas, le voyageur meurt instantanément, ses atomes éparpillés dans une infinité de mondes. Selon d’autres, la conscience survit, prisonnière des limbes du multivers pour l’éternité.

C’est pourquoi James Halks est soulagé d’ouvrir les yeux après le flash de la Transition et de constater qu’il se trouve là où il veut être, sur le gazon de Hyde Park. Les cocos du centre de transfert ont bien fait leur travail: James est debout, et n’est pas tombé par terre après être arrivé un demi-mètre au-dessus du sol comme durant ses quatre premiers voyages.

Il s’examine brièvement: son complet-veston est en parfait état, les objets dans ses poches le sont tout autant et la mallette qu’il tient dans ses mains semble exactement la même que lorsqu’il est monté sur la plateforme de transfert.

Mieux encore, il est seul au milieu du parc. Par expérience, il n’est pas difficile d’expliquer des apparitions soudaines à des badauds, mais il préfère éviter cette complication.

Jusqu’ici, tout va bien.

Il prend une grande respiration et soupçonne immédiatement un problème: l’air a une odeur inhabituelle, teintée de suie industrielle. Les sons de la ville de Londres lui paraissent également différents, bien qu’il n’est pas en mesure d’identifier pourquoi.

Il consulte son assistant numérique et remarque une autre incongruité. La localisation satellite ne fonctionne pas, même en mode première génération. Il reconnaît pourtant les lieux: tous les paradiplomates, après tout, doivent arpenter Hyde Park pour pouvoir s’y retrouver en tout temps. Puisque l’endroit n’a pas changé depuis des décennies, il s’agit de l’aire d’insertion désignée de James et ses collègues.

Satisfait de l’examen préliminaire de sa situation, il s’éloigne de l’endroit boisé où il a atterri, se dirige vers une des sorties du parc et s’approche des groupes de piétons qui déambulent.

Quelque chose cloche. Leurs vêtements présentent un mélange insolite de styles. Beaucoup d’hommes portent des costumes trois-pièces, alors que les femmes sont habillées de robes surfaites pour une promenade matinale dans un parc. Son complet, heureusement, n’est pas trop incongru, même si la couleur anthracite du matériel ne correspond pas aux teintes brunes et bleu qu’il remarque chez les hommes.

Mais l’étrangeté s’accentue dès qu’il s’approche des édifices qui entourent le parc. Il ne reconnaît qu’une moitié d’entre eux. Les autres lui sont neufs et différents: l’influence visuelle victorienne est plus forte, mais certains des matériaux et raffinements utilisés sont d’une modernité surprenante. Portes et fenêtres, en particulier, semblent d’un style peu contemporain. À l’horizon, il ne voit aucun des repères habituels, et quelques structures nouvelles.

Sa curiosité hâtant ses pas, il se fond plus ou moins dans la foule qui déambule sur les trottoirs. Les accents sont familiers, mais légèrement archaïques. Il y a ici un mélange intrigant de vieux et de neuf qu’il n’a pas rencontré durant ses voyages précédents. Des automobiles ronronnent dans les rues, plusieurs badauds ont un appareil de communication personnel et de grands écrans plats sur les murs des édifices annoncent un défilé en l’honneur de… la reine Victoria?

C’est à côté de l’entrée d’une station de métro qu’il obtient son premier choc confirmé, en prenant une copie d’un journal gratuit qui lui annonce la date: 24 mai 1907. Fête de la Reine.
L’article accompagnant la manchette confond plus qu’il n’illumine: la reine Victoria célèbre son quatre-vingt-huitième anniversaire de naissance, et surveillera un défilé militaire en compagnie du Prince Albert.

Rien de tout cela ne cadre avec ce qu’il sait de l’histoire de la Grande-Bretagne.

Ni avec les procédures habituelles: ses voyages en Terres parallèles se déroulent toujours dans une brochette de vingt années entre 2060 et 2080. Pourquoi est-il abruptement arrivé plus d’un siècle plus tôt?

Qu’est-ce qui explique les automobiles électriques à cette époque?

Reléguant ces questions à une considération ultérieure, James repère une joaillerie pour accomplir la première étape de son séjour.

L’extérieur de l’édifice a un charme vieillot, mais l’intérieur est complètement moderne, y compris les mesures de sécurité. Un bijoutier s’approche de lui.

– Monsieur?

– Je me demandais si je pouvais vendre une pièce…

Ce n’est pas la première fois qu’il se livre à cet échange et il connaît la routine. Selon l’air du bijoutier, il adopte l’air d’un veuf, d’un fils endeuillé, d’un père forcé de vendre l’anneau acheté pour une belle-fille fauchée dans un accident. L’anneau a été assemblé par nanotechnologie dans les laboratoires du Bureau des transferts paradimensionnels. Le style est raffiné, mais reconnaissable comme une pièce de joaillerie du dix-septième siècle extrêmement bien préservée. Bref, le type de bijou qui peut être échangé pour une belle somme d’argent, peu importe l’époque.

James en a neuf autres sur lui.

Heureusement, il a bien choisi sa joaillerie, et celle-ci semble plus avare que soucieuse de confirmer l’identité de James. L’habit ne fait pas le moine, mais il défait l’image du criminel.
Trente minutes plus tard, il sort de la bijouterie avec suffisamment d’argent pour vivre deux semaines dans un des bons quartiers de Londres. Il est loin d’avoir obtenu le meilleur prix pour l’anneau, mais il n’a pas eu à présenter d’identification. Éventuellement, il pourra négocier quelque chose de plus équitable pour les bijoux qui lui restent.

Avec un peu d’argent sonnant dans ses poches, James se dirige vers le centre de la ville, tentant de comprendre là où il a abouti. Les foules deviennent de plus en plus nombreuses alors qu’il s’approche d’Oxford Square et que midi s’annonce.

Des regards occasionnels à l’intérieur du journal lui donnent une idée de la situation, mais pas de ses racines. Des dépêches discutent d’événements dans l’Empire britannique, du protectorat américain jusqu’aux colonies rhodésienne, indienne et australienne.

À en croire l’éditorial, l’Empire britannique ne s’est jamais aussi bien porté qu’en ce midi du 24 mai 1907.

Qui occupe des colonies autour du globe? Qui assure la paix mondiale? Qui a conquis les pôles, l’Everest, la fosse des Mariannes? Qui, pour célébrer le soixante-dixième anniversaire de sa reine, s’est rendu sur la Lune? Qui contrôle la destinée de deux milliards d’individus, leur assurant un train de vie enviable?

Comme les autres britanniques qui se sont rassemblés à Oxford Square, James est fasciné par ce qu’il voit sur les écrans géants aménagés pour l’occasion.

Partout autour de la ville, la retransmission en direct du défilé militaire annuel captive les foules et rehausse leur fierté d’être citoyen de l’empire le plus puissant de l’histoire de l’humanité.

De gigantesques haut-parleurs acheminent les commentaires de la BBC sur la parade.

… on voit ici un peloton de lance-missiles automoteurs Boudicca, récemment introduits dans l’arsenal après une prestation particulièrement réussie à lutter contre les forces de l’empire central en Nigritie…

Mais ce que James remarque n’est pas autant la technologie militaire que médicale. Car si elle célèbre quatre-vingt-huit chandelles, Victoria semble à peine avoir dépassé la cinquantaine. Près d’elle, le Prince Albert paraît aussi jeune.

Ce ne sont pas les autres signes qui manquent pour lui apprendre que quelque chose d’insolite a eu lieu dans cet éclat du multivers.

En peu de temps, le bruit autour de lui devient assourdissant. C’est la foule qui s’enthousiasme, mais c’est aussi le vrombissement de moteurs supersoniques. À l’écran, trois générations d’armes aéroportées se sont donné rendez-vous au-dessus du palais: des hélijets noirs et menaçants planent à moins de cinquante mètres au-dessus des dignitaires; des dirigeables aux couleurs de l’empire passent au-dessus d’eux et, comme clou du spectacle, chasseurs et bombardiers aux formes acérées rugissent au-dessus de toute la flotte. Les chasseurs poursuivent leur chemin et avant peu, survolent le square où se trouve James. Hurlant à tue-tête, la foule tente d’enterrer les vibrations sourdes des appareils. Puis, dès que le bruit redevient plus tolérable, elle entame spontanément « God Save the Queen ».

James grince des dents et serre le journal dans sa main. Rien dans son expérience ne l’a préparé à un tel scénario. Les univers paradimensionnels sont toujours surprenants, mais celui-ci est fondamentalement différent. Quelque chose a modifié l’histoire de ce monde.

Quelqu’un y est arrivé avant lui.

 

Première section. En compagnie des victoriens

Chapitre 1. Chasseurs et Proies

Zara court.

Ses souliers sans talon claquent sur le pavé du Vieux-Montréal, leur écho retentissant dans la noirceur. Elle ne porte jamais de chaussures dans lesquelles elle ne peut courir. Parfois, dans des moments plus calmes, elle se dit qu’elle n’a jamais cessé de bouger.

Mais ceci n’est pas un de ces moments. Le bruit de trois autres paires de chaussures se laisse entendre dans les ruelles. Des pas plus lourds, plus agressifs. Des bottes. Elle court pour les éviter. Elle sait que si elle glisse, si elle se retrouve dans un cul-de-sac, ces bottes lui seront assénées partout sur son corps. On lui crie ce qui l’attend.

– Ça ne sert à rien de courir, chienne!

– Tu n’iras pas très loin!

– Personne n’échappe à Tibo!

Elle connaît ces voix. Tout le monde les connaît. Tout le monde qui a besoin d’un peu d’argent jusqu’à la prochaine paie, ou pour financer une affaire sûre. Tibo est l’usurier du quartier, toujours charmant jusqu’à ce que vienne le moment de réclamer son dû. Si c’est impossible, il se retire discrètement et laisse ses trois gaillards faire leur travail.

– Si t’arrêtes maintenant, on ne te cassera pas les coudes!

Ils ont de l’expérience à briser des os, mais elle a plus d’expérience à courir. Depuis sa jeunesse, elle a échappé aux policiers, aux superviseurs de plantation, à son père en furie, à d’innombrables hommes qui voulaient lui faire quelque chose ou l’empêcher d’en faire d’autres. Elle sait comment tout cela fonctionne. Ils sont plus gros, mais ils sont moins rapides et ils courent pour leur travail, pas pour leur vie.

Son chemin l’amène au port. Plus labyrinthique encore que la vieille ville, elle pense pouvoir y échapper à ses traqueurs.

Elle grimpe la clôture de fer entrelacé et parvient facilement à se laisser tomber de l’autre côté. Elle n’est pas une fille mince, mais elle trouve l’énergie nécessaire.

Ses trois poursuivants ont de la difficulté à la suivre, et elle en profite pour s’éloigner encore plus vite d’eux. Au milieu des conteneurs empilés, elle accélère et commence à entrevoir son échappée. Dans quelques mètres, elle se retrouvera dans un débarras entre quatre entrepôts. Le bruit des poulies, des aéronefs et des vastes super-cargos sera suffisant pour couvrir le bruit de sa course. Alors que les hommes de Tibo la talonnent, elle change de direction: personne ne sera en mesure de la suivre dans ce fouillis de caissons et de matériel d’emballage.

C’est une bonne idée… jusqu’à ce qu’elle fonce la tête première dans quelques planches abandonnées. C’est la surprise plus que la douleur qui la fait perdre pied et l’amène à terre au moment où les lascars de Tibo reprennent la course.

Elle tente de se lever, mais trop tard. Avec un rugissement sauvage, un des hommes de Tibo lui assène un coup de pied en plein estomac, l’envoyant tomber un peu plus loin, le souffle coupé court.

Les trois l’entourent. Ils sont à bout de souffle et doivent crier pour se faire entendre, mais ils vont en profiter pour lui faire payer leur épuisement.

– Tu n’avais qu’à payer à temps, petite vache!

– Tu n’avais qu’à accepter l’alternative!

– Personne ne nous échappe bien longtemps!

Un coup de talon derrière la nuque annonce les couleurs des prochaines minutes et l’envoie dans la boue. Ils vont prendre leur temps. Ils vont faire durer l’épreuve.

Un coup de pied, solide, sur la hanche.

– Tu vas rester par terre, on n’a pas fini avec toi!

Ils ne vont probablement pas la tuer intentionnellement. Morte, elle ne peut pas repayer Tibo.
Mais un accident est si vite arrivé…

– Tu vas apprendre ta leçon!

Elle tente de se relever, et reçoit un coup de poing dans le dos pour ses efforts.

Elle ne doit pas se laisser abattre ainsi, il faut qu’elle se relève!

Un autre coup de pied dans l’estomac l’envoie à terre.

– Tibo n’aime pas les fauchées!

– Mais il a un faible pour les éclopées!

Elle se recroqueville sur elle-même, portant ses mains sur son visage. Elle ne peut rien voir ainsi, mais si elle protège sa tête…

– Pas besoin de bonnes jambes pour faire de l’argent sur son dos!

Le prochain coup est imminent. Ses muscles se raidissent…

Puis, un coup de feu retentit, assourdissant même par-dessus le bruit incessant du port.

– Ça suffit, les garçons, dit une voix calme qui coupe à travers le bruit de fond. Vous avez passé votre message.

Le coup qu’elle attend n’arrive pas. Elle ose regarder à travers ses doigts.

Un homme d’âge mûr fait face à ses trois agresseurs. Il porte un long manteau imperméable, une barbe blanche, des bottes de travailleur. Sa posture serait imposante même sans le pistolet dans sa main gauche: droite, solide sur ses deux pieds, leur faisant carrément face. Un homme doté d’autorité, habitué à s’en servir.

– Elle n’oubliera pas vos avertissements de sitôt. Pourquoi ne retournez-vous pas d’où vous venez?

Les trois lascars ne répondent pas, respirant toujours bruyamment après leur course.

– Si vous insistez, il me reste suffisamment de munitions pour vous transpercer chacun trois fois. Allez!

Ce dernier mot, aboyé comme un ordre, les fait déguerpir. Même Zara veut se lever et quitter en vitesse.

Alors que les trois hommes de Tibo s’éloignent dans la noirceur, l’homme s’approche d’elle. Elle remarque qu’il ne range pas son arme.

– Alors, on dirait que j’ai choisi le bon moment pour venir prendre l’air?

– Merci, dit-elle faiblement.

– Je te suggérerais de ne pas me remercier trop vite. Je ne l’ai pas fait par pure bonté.

Elle n’est pas surprise. Si Zara sait quelque chose, c’est qu’il y a toujours un prix à payer.

– Si je ne me trompe pas, tes dettes vont te causer des ennuis si tu restes dans les parages. En ce qui me concerne, j’ai besoin d’une paire de mains supplémentaires dans ma nef. Je te propose un emploi honnête, un salaire et une façon de t’éloigner de Montréal pendant un bon moment.

Zara déteste la charité. Elle préfère résoudre ses problèmes elle-même. Si seulement son corps n’était pas secoué par la douleur…

– Ça ne sera pas facile, mais ça te fera un changement. Qu’est-ce que tu en dis?

Elle veut toujours courir, sauf que ce n’est pas possible.

– C’est la meilleure offre que j’ai entendue depuis longtemps, dit-elle finalement.

 

Les protocoles des services impériaux de renseignement sont inflexibles: tous doivent présenter leur identification biométrique avant d’être admis aux cellules tapies dans le sous-sol de leurs quartiers généraux. Même le directeur général Kevin Podington, habitué de voir les gens frôler les murs à son passage, doit s’y soumettre. Le flash vert dans ses yeux est rapide, et appuyer sa main contre la surface grise de la plaque d’identification est une habitude plus qu’autre chose. Néanmoins, il est réconfortant de constater que personne n’échappe aux contrôles de sécurité. Même pas ici, dans une zone tellement secrète que le parlement n’est pas entièrement certain de son existence.

– Monsieur Podington, dit l’aide de service qui l’accompagne, le prisonnier se trouve dans la cellule numéro un.

Une ambiance inhabituelle règne autour de Podington. Le Future Threats Directorate qu’il mène, après tout, existe depuis quarante-cinq ans pour faire face à une pareille éventualité, et ce pourrait être la première fois que les services impériaux sont confrontés à ce qui justifie leur existence.

Si le prisonnier est véritablement ce qu’il prétend être.

À ce stade-ci, il est permis de le croire. Depuis la journée précédente, trois interrogateurs successifs ont écouté le prisonnier, l’ont questionné, ont tenté de contester ses affirmations.
Jusqu’à ce qu’on acquiesce finalement aux demandes de ce James Halks et qu’on l’introduise au chef de section: Podington lui-même.

– Où sont ses effets personnels?

– Dans une cage de Faraday de l’autre côté de l’étage.

Isolée des ondes électromagnétiques, dans l’éventualité où le prisonnier serait en mesure de déclencher la détonation d’explosifs.

– Tenez-vous prêts. Il est possible qu’il les demande.

– Bien sûr. Avez-vous besoin d’aide?

– Non, je pense qu’une simple conversation ira pour l’instant.

L’adjudant le laisse entrer seul dans l’antichambre de la cellule. La porte se referme derrière lui et, après un moment, un signal lui indique qu’il peut ouvrir l’épaisse porte d’acier renforcée donnant sur la cellule.

Podington n’est pas parvenu au poste de directeur général du FTD sans développer certains instincts, et ceux-ci lui suggèrent immédiatement qu’il se trouve devant l’oiseau rare recherché. James Halks est assis confortablement, sans la nervosité associée aux menteurs, fabulistes et schizophrènes qui atterrissent parfois dans leurs filets. Halks reconnaît son arrivée avec un simple hochement de tête, comme si un égal était venu lui rendre visite.

– Enchanté de vous rencontrer. Je suppose que l’on vous a tout dit à mon sujet ? demande Halks.

Son accent n’est pas purement britannique, mais ne ressemble pas non plus à celui du protectorat américain ou d’Albion et encore moins aux longues voyelles des états confédérés. Sa cadence, tel que démontré au cours des échanges avec ses interrogateurs, est celle d’un diplomate de haut niveau, habitué à parler et se laisser comprendre.

– J’ai passé en revue tous vos interrogatoires, mais vous pouvez m’expliquer ce que vous voulez à nouveau si cela vous rend plus confortable.

– Je préfère l’efficacité.

Podington se retient de sourire: pendant un total de douze heures d’enregistrements, Halks a réussi à parler longtemps sans rien dire de bien substantiel.

– Néanmoins, je présume que vous avez une raison de vouloir me rencontrer.

Podington consulte les feuilles de papier dans ses mains, pour ponctuer la conversation plus que par réel besoin.

– Ainsi vous venez… du futur.

– D’un futur. Je crois comprendre que ce n’est pas sans précédent pour vous.

– Vous continuez donc d’affirmer que vous n’êtes pas un Frontiste ?

– Leur existence est autant une surprise pour moi qu’elle l’a été pour vous à leur arrivée.

Halks se penche au-dessus de la table pour souligner ses prochaines paroles.

– Je suis ici depuis une semaine et je n’ai pas encore tout lu le matériel historique au sujet des Frontistes, mais je ne suis pas l’un des leurs. Je voyage habituellement à travers les dimensions, pas le temps.

Puis Halks se rassoit plus confortablement.

– Je viens de l’an 2075. Vous avez eu l’occasion d’étudier les appareils que j’avais dans ma mallette. Est-ce que vos techniciens ont été épatés par ce qu’ils ont vu?

Podington hoche la tête.

– Votre technologie semble appuyer vos dires.

Les techniciens du FTD avaient été formels: les appareils en possession de Halks dépassaient même la technologie toujours accessible par Albion.

– Je ne suis pas ici pour prendre contrôle de votre gouvernement comme les Frontistes. J’arrive seul, comme négociateur.

– Vous avez une entente à nous proposer?

– Vous avez sur vos territoires quelque chose que mon gouvernement veut obtenir. J’ai des informations à vous offrir qui rendraient cet échange bénéfique au vôtre. Est-ce que nous pouvons faire affaire?

– Continuez de parler. Je crois que nous allons pouvoir nous entendre.

 

La nuit est tombée sur Amsterdam alors qu’Édith de Libourne scrute le paysage industriel qui s’offre à travers la lunette de sa carabine. Son cœur palpite: il ne reste que quelques minutes avant que la transfuge ne quitte la gare ferroviaire. À partir du toit de l’entrepôt où elle est perchée, c’est sa responsabilité de s’assurer que tout se déroule bien.Son équipe est sur le terrain: Gergana attend en place pour accueillir la transfuge en personne, trois hommes sont tapis dans le paysage et une conductrice se trouve dans un automoteur prêt à déguerpir à la planque de service. Édith n’a qu’à surveiller et assister à l’échange. Rien de plus simple.

Et pourtant, rien de plus compliqué. Malgré son dédain pour Amsterdam, ce n’est pas un hasard si le transfert a lieu ici: l’Empire britannique traite la ville comme une des leurs, et impose beaucoup moins de restrictions sur les voyages de ses sujets qui viennent profiter de ses divertissements. De son côté, l’Alliance centrale voit Amsterdam comme une brebis rebelle, peu convaincue de la nécessité de présenter un front commun contre la domination britannique et bien trop accueillante à la livre sterling. Opérer à Paris ou Berlin aurait été bien plus rassurant… mais la transfuge n’aurait jamais réussi à s’y rendre. Les opérations clandestines du Bureau de la sécurité sont rarement aussi limpides qu’Édith le souhaiterait, même après quinze ans. Le Bessec se mouille souvent, blague-t-on au quartier général.

– Le train arrive, dit Gergana par l’entremise de leur communicateur radio.

Le train provient de l’aéroport, là où pullulent les dirigeables, hélijets et autres symboles de la technologie que les Anglais ont reçus de leurs Frontistes. Facile d’assurer une domination mondiale lorsque les outils arrivent du futur… et tant pis pour les autres. Tant pis pour les innocents écrasés par la soif de confort de l’aristocratie anglaise.

Édith est consciente que son doigt effleure la gâchette de son arme et se corrige. Le cran de sécurité aurait empêché tout tir accidentel, mais le bris de discipline n’est guère pardonnable.

Elle porte son attention à l’intérieur de la gare et voit les passagers descendre.

– Tous à vos positions, rappelle-t-elle à son équipe.

Elle n’a pas besoin de le faire: ce sont des professionnels. Ils travaillent avec elle depuis un moment. Ils peuvent même lui excuser un rappel inutile.

Elle utilise la lunette de sa carabine pour examiner la foule, son esprit comparant chaque visage aux photos dans le dossier de l’opération. Elle est à la recherche d’une scientifique anglaise: Alina Beckett. Grande, forte, sèche, cheveux noirs bouclés. Officiellement en vacances. Moins officiellement excédée du sexisme de sa patrie, de son célibat continu, des limites institutionnelles à son avancement. Définitivement prête à être accueillie par l’Alliance centrale comme transfuge. Si elle connaît des secrets de l’Empire britannique, ce sera encore mieux pour eux.

C’est ainsi que se joue le grand jeu.

– Je la vois, dit Gergana au même moment où Édith la repère

Édith grimace. Beckett a l’air de quelqu’un qui s’apprête à commettre une trahison de premier ordre. Regard fuyant et saccadé, elle examine ses environs en quasi panique.

– Elle est prête à bondir, dit Édith.

– Je l’approche comme une hirondelle, répond Gergana.

Édith retient son souffle. Jusqu’à ce que Gergana prenne contact avec Beckett, tout est niable. L’Anglaise peut retourner chez elle après des vacances inconfortables et personne n’a à savoir ce qui s’est passé. Mais dès le moment où le contact est établi, tout peut arriver.

La cible au centre de la lentille repose sur la tête de Beckett lorsque la transfuge se fait aborder par Gergana. Édith entend l’échange des phrases de reconnaissance capté par le micro de son agente.

– Vous voulez un tour d’automoteur vers un endroit calme?

– Seulement si vous avez une voiture solide.

Hochant la tête, les deux femmes se dirigent vers la sortie. Édith ajuste la puissance de sa lunette pour avoir une vue d’ensemble sur la gare.

Elle peut voir une bonne partie de l’intérieur par les fenêtres de l’édifice, et elle remarque quelque chose de louche.

– Bouge, Gergana: Il y a deux ombres sur vos talons.

Gergana empoigne Beckett et accélère. Pendant ce temps, deux hommes aux airs professionnels tentent de se diriger vers elles. Ils ont beau porter des complets-vestons anonymes, leurs regards, durs et animé d’un objectif précis, les trahissent.

Édith ne sait pas sur lequel porter la carabine et se contente de laisser sa mire entre les deux.

Elle retire le cran de sûreté.

– Préparez l’automoteur, dit Gergana, nous arrivons.

Instinctivement, Édith retient son souffle et porte la mire de sa carabine sur l’homme le plus près de la transfuge alors que celui-ci quitte la protection de la canopée de verre de la station. Les choses risquent de s’emballer si les agents britanniques sont vraiment déterminés à empêcher leur transfuge de s’échapper. Et, comme de raison…

– Fusil! dit-elle en apercevant l’arme que l’homme dégaine en pleine foule.

Elle ne laisse pas à ses hommes le temps de réagir. Pas quand elle peut aussi bien faire le travail elle-même, réclamant une fraction du sang déversé par les Anglais.

Calme et parfaitement composée, elle appuie sur la gâchette. Elle sait que le bruit de son arme ne sera jamais entendu dans la gare.

On lui a enseigné à tirer en plein centre du torse de sa cible. Son coup porte, et l’homme s’abat sur le sol lourdement. Plusieurs dans la foule croient à une faiblesse et se précipitent pour lui porter de l’aide, mais la mare de sang grandissante les corrige rapidement. Aussitôt, un cercle se vide autour du corps de l’homme abattu. Portant sa lunette sur son autre cible, elle n’entend pas les cris de la foule, mais les devine à partir des expressions terrifiées qu’elle voit.

Peu importe: le deuxième agent a tout compris et a brisé sa marche vers la cible. Ses mains restent à l’extérieur de son manteau, vides, alors qu’il regarde brièvement la scène pour en enregistrer les détails.

Édith est déçue lorsqu’il rebrousse chemin, se fondant dans les gens terrifiés pour mieux camoufler son abrupt retour à l’aéroport. Elle a voulu envoyer un message clair, et celui-ci a été reçu. Personne ne badinera avec les services secrets de l’Alliance centrale sur leur propre territoire.

Tranquillement, elle reprend contact avec le babillage de son équipe.

– Notre nouvelle collègue est dans l’automoteur, dit Gergana alors que le véhicule quitte le stationnement de la gare. Elle n’a rien vu.

– Tentez de repérer un homme qui s’apprête à prendre le train jusqu’à l’aéroport, dit Édith à son équipe en ajoutant une description sommaire de l’homme qui vient de survivre en rebroussant chemin. On l’aura au moins fiché avant son retour sur son île.

Puis elle se permet de relaxer; tout est à nouveau maîtrisé.

Chapitre 2. Premiers mouvements

L’inconvénient avec les journées ensoleillées à Londres, se dit James, ce n’est pas qu’elles sont rares, mais que tout le monde tente d’en profiter en même temps. Une simple marche sur la rue Oxford l’après-midi est un calvaire, tellement il y a foule sur les trottoirs.

En ça, au moins, cette version-ci de Londres duplique l’expérience de James dans tant d’autres versions parallèles de la ville. Il en est à sa septième mission paradimensionnelle — non, sa huitième, en fait — et Londres demeure l’endroit par excellence où commencer son périple: on y retrouve le financement, les autorités et l’expertise nécessaire, peu importe les circonstances. Les institutions britanniques étant ce qu’elles sont, on y retrouve aussi une consistance réconfortante, peu importe l’univers.

Évidemment, James arrive habituellement à Londres au vingt et unième siècle, où il n’a pas à composer avec un empire britannique radicalement altéré par l’arrivée de voyageurs temporels ultranationalistes. Ce sera un casse-tête que d’expliquer tout cela à ses supérieurs à son retour de mission…

Pourvu que son retour s’accomplisse comme prévu. Sept succès n’impliquent pas un huitième, et il serait prudent d’être à nouveau à l’intérieur du Crapaud avant de penser aux prochaines étapes.

Pour l’instant, il compte profiter de l’atmosphère londonienne, aussi bondée soit-elle.

Après son interrogation par les services secrets, il a pu négocier les conditions de l’échange proposé et retourner en semi-liberté dans les rues de Londres. Alors que son départ vers l’Amérique du Nord approche, il a pu explorer le terrain, glaner des informations et semer quelques pistes de confusion à utiliser en cas d’urgence. Ses hôtes ont été véritablement gracieux… tellement qu’ils lui ont asséné une escorte bien visible, et sans doute quelques-unes de plus discrètes un peu partout autour de lui.

– Ça va, Bruce?

– Ça ne pourrait pas mieux aller, répond le garde du corps.

Bruce, bâti comme un buffle à la mauvaise humeur perpétuelle, n’a pas de sens de l’humour… mais c’est un pro. James peut apprécier.

Ce n’est pas la première fois qu’un gouvernement a spécifié une garde à vue pour la durée de son voyage. Après tout, c’est ce que James aurait exigé dans une telle position. Personne ici n’est tout à fait certain de ses véritables objectifs, ou de la manière dont il compte y arriver.

Il suppose que son plaidoyer fût bien reçu, autrement il se trouverait toujours dans la cellule où on l’avait enfermé. Attendre l’arrivée de l’équipe de secours… voilà le genre d’humiliation qu’il préférait éviter pour des raisons d’orgueil autant que pour ses perspectives professionnelles.

Au moins Podington le tenait entre bonnes mains: James avait rencontré de bien pires interlocuteurs au cours de ses propres voyages. Voilà qu’il peut même profiter d’un après-midi pour explorer la ville avant de retourner à la résidence Podington.

Chose certaine: ce n’est pas l’ère victorienne qu’il connaissait. L’arrivée des Frontistes avait eu plus qu’un impact technologique sur l’Empire britannique. Guérir le Prince Albert de ses problèmes de santé et empêcher sa mort hâtive avait prévenu la plongée de Victoria dans le deuil, et donné un souffle de vie remarquable à l’Empire. James avait grandi avec l’image d’une ère victorienne sombre et morbide, mais celle-ci était joyeuse et colorée… préférablement en bleu, rouge et blanc.

De plus, malgré les attitudes racistes repoussantes des Frontistes, leur opposition envers l’exploitation des enfants avait convaincu l’Empire d’interdire le travail des moins de quinze ans. Plus tard, l’exil des Frontistes en Amérique avait hâté l’intégration raciale, surtout à Londres où arrivaient réfugiés et jeunes ambitieux de partout dans l’Empire.

Tout n’était pas rose: l’égalité homme-femme tardait à venir, malgré un certain progrès. De plus, le colonialisme battait tous les records et n’allait pas mener à un Commonwealth de pays indépendants. Sous le sourire patricien de l’Empire se cachait une main de fer impitoyable.
Mais si ces considérations troublent James, leur correction ne fait pas partie de sa mission. Vu des rues de Londres, l’Empire britannique est confiant, civilisé, confortable.

Sa bonne humeur est telle qu’il remarque à peine lorsque l’atmosphère change autour de lui. Marchant sur Duke en direction sud, les piétons ne déambulent plus: ils convergent vers une destination précise.

– Monsieur Halks?

– Bruce?

– On me dit qu’il y a une manifestation à Grosvernor Square. Il serait préférable d’éviter…

– Allons y faire un tour.

Le visage de son garde du corps devient abruptement sérieux. James sait ce qu’il pense: si sa véritable mission est de protéger l’empire contre James, il faut tout de même qu’il prétende protéger James contre l’empire.

– Je ne serai pas déraisonnable, Bruce. Je ne vais même pas m’impliquer, seulement regarder.

C’est même la vérité.

– Vous ne prendrez pas part aux protestations?

– Ce serait bien impoli de ma part.

– Et vous accepterez de quitter le square à ma première indication?

– Pourvu que vous soyez aussi raisonnable que moi.

Bruce hocha la tête d’assentiment, puis ne dit plus rien, se contentant de suivre James, mais à jamais plus d’une empoignade de distance.

Grosvernor Square, dans certains autres univers et futurs, était cet espace vert de chaque côté duquel se faisaient face les ambassades canadiennes et américaines. James était bien familier avec l’endroit, y ayant passé trois ans durant sa carrière de diplomate pour la délégation canadienne.

Dans cet univers-ci, le Canada n’existant pas et les États-Unis étant scindés en trois blocs, c’est l’ambassade des États-Confédérés qui domine le parc.

– Quelle est la raison d’être de la manifestation, Bruce?

– Je crois que c’est déjà évident, monsieur Halks.

Bruce ne plaisante que rarement, et encore moins à ce moment-ci. À un demi-pâté de maisons du square, James voit déjà les drapeaux confédérés, dégoulinant de teinture rouge et de goudron.

Les protestataires sont rassemblés à l’extrémité ouest du square, leurs poings levés en unisson avec leurs slogans criés à l’ambassade.

– NON À L’ESCLAVAGE! NON À LA TORTURE! NON À L’EXPLOITATION!

Fidèle à sa promesse, James reste loin du corps principal de la manifestation. La foule, comptant peut-être mille personnes, est modeste mais paraît impressionnante à l’intérieur d’un square relativement petit. Elle semble, au moins, plutôt modérée.

James suppose que c’est l’exposé récent du Times au sujet des fosses communes d’Alabama qui a entraîné cette manifestation. L’esclavage des États confédérés n’est pas une nouvelle donnée, après tout. Ni l’antagonisme entre l’Empire britannique et leurs anciennes colonies sudistes.

– NON AU RACISME! NON À L’ESCLAVAGE! NON À LA TORTURE!

Évidemment, une manifestation attire tous les malcontents, et ce sont ceux-ci que James est venu étudier. Aux placards antiracistes s’ajoutent d’autres revendications, certaines ridicules et d’autres plus révélatrices sur l’état de l’Empire.

Ce n’est pas l’hurluberlu avec l’affiche annonçant que « Le diable est parmi nous » qui allait donner à James des observations sociologiques intéressantes. Ni les deux adolescentes qui profitaient de l’occasion pour souffler des bulles de savon. Encore moins le jeune homme habillé en complet-veston brun qui réclamait ironiquement « Plus d’argent pour les millionnaires ».

Mais les jeunes femmes qui brandissaient une affiche réclamant moins de ségrégation en éducation… la bannière « Plus d’autonomie aux colonies »… « Souvenez-vous de Bordeaux »… « Libérez la technocratie »… « NON à la gérontocratie »… James regarde, enregistre, compare avec ce qu’il a pu glaner dans les journaux surveillés par les autorités. L’Empire britannique n’a pas été plaisant même dans sa propre branche historique, et ce n’est pas l’injection massive de technologie qui a adouci les choses ici. James est au centre de l’Empire, dans une ville habituée de recevoir les largesses du transfert de richesse du colonialisme. Son voyage imminent en Amérique va bien remettre les choses en perspective.

Il s’intéresse au slogan « Central est aussi moral » en tentant de décider s’il s’agit d’une incohérence ou pas quand des émeutiers lancent les premières bouteilles incendiaires par-dessus la clôture de sécurité qui entoure l’ambassade.

– On y va! dit Bruce en empoignant James par l’épaule.

James s’agite pour échapper à la poigne de Bruce, mais il le suit pour sortir du parc.

Malheureusement, les sifflets des policiers montés sur tripodes retentissent à ce moment et une bonne fraction des manifestants comprend que la fête est terminée. La ruade vers l’extérieur du parc commence. Il n’existe que quatre issues dans les façades clôturées entourant le parc, et les policiers semblent entrer par les deux ouvertures les plus près de l’ambassade confédérée.

James voit les adolescentes aux bulles abandonner leur sceau de liquide savonneux et fuir. Mais elles sont trop exposées et trop lentes: les bobbies sur leurs tripodes arrivent près d’elles et leur flanquent des coups de matraque. Elles tombent par terre et James ne les voit plus, tellement la foule fuit les policiers.

– Allez! dit Bruce.

– Non!

Incapable de s’éloigner en bonne conscience, il change abruptement de direction et court à contre-courant, se dirigeant là où il a vu les adolescentes tomber. C’est la panique autour de lui et il est prêt à flanquer son coude en plein torse de ceux qui veulent l’empêcher d’avancer, mais la détermination sur son visage doit être féroce, parce qu’il fonce et la foule se sépare devant lui. Un policier à tripode s’avance sur son chemin, déterminé à lui donner une leçon.

– Halks! crie Bruce derrière lui, je vais vous…

James n’en est pas à sa première insurrection urbaine. Il évite de peu la matraque passante d’un policier et manque de peu de se faire piétiner par une des jambes blanches du tripode. Mais le policier a d’autres cibles à frapper et James parcourt les derniers mètres les séparant des deux adolescentes.

Elles sont conscientes, mais dans un mauvais état. Sur le bras de l’une d’elle, une vaste ecchymose témoigne de l’impact d’un tripode. L’autre semble sonnée.

– Allez! Levez-vous! Venez avec moi! Dis James en empoignant fermement l’épaule de celle au bras cassé.

Elle pousse un gémissement de douleur, mais semble revenir à elle.

Il se tourne et aperçoit Bruce avec un fusil électrique à la main.

– Range ça et soulève l’autre fille, dit James en se dirigeant vers la sortie la plus près.

Bruce hésite un moment, puis grogne et obéit sans grand effort.

Alors que les cris et les claquements des bâtons sur la chair humaine continuent, les deux hommes amènent les adolescentes avec eux, réussissant à se tailler un chemin à travers le chaos du Square.

James se permet de souffler lorsqu’ils atteignent la rue Davies.

L’air blême, la fille au bras cassé commence déjà à trembler. D’ici quelques minutes, elle entrera en choc nerveux. Il est temps de lui trouver de l’aide médicale.

– Si mes souvenirs sont bons, il y a un hôpital à trois rues au nord, n’est-ce pas?

Bruce grogne à nouveau.

– On ne peut pas les abandonner ici.

– Podington saura tout…

– Gardez votre indignation pour lui, alors. Vous m’en reparlerez quand vos collègues des forces policières seront mieux élevés.

– Vous n’avez pas idée de ce que vous venez de voir.

– Au contraire, tout cela m’est très familier.

Certaines choses ne changent pas, peu importe l’univers.

 

– J’espère que votre journée fut suffisamment excitante, Halks.

Podington ne peut réprimer une pointe d’agacement dans sa voix. Ce qu’il désire une fois rentré à la maison, c’est de se laisser choir dans un fauteuil confortable et ne pas trop penser pendant quelques minutes. Pas de faire la leçon à un diplomate errant, surtout pas entre les quatre murs de son bureau privé.

Halks est assis dans un des fauteuils dédiés aux visiteurs. Il semble un peu déboussolé et ne répond pas, préférant regarder par la fenêtre le petit jardin en arrière de la demeure.

Une réaction bien compréhensible aux événements de la journée, se dit Podington. Le rapport de son garde de sécurité a été haut en invectives et pourtant peu accusateur: qui peut critiquer un homme pour être allé au secours de deux jeunes femmes en détresse? Podington a fait un suivi et a découvert que les deux filles font partie de la famille d’un membre du Parlement: ce genre de service n’est jamais perdu.

Néanmoins, il pensait que Halks serait plus prévisible. Pas du tout du genre à foncer la tête première dans une émeute.

Bien que s’il s’est volontairement livré aux services secrets britanniques dans l’espoir de négocier avec eux…

– Après tout cela, vous êtes prêt à quitter Londres?

Halks lève la tête à cette question.

– Dès que vous autoriserez mon départ.

– L’entente est presque prête: elle devrait me parvenir demain matin. Nos géologues examinent les informations que vous avez voulu nous céder.

– Ils ne seront pas déçus.

– Ils sont très curieux au sujet de ce que nous vous échangeons pour ces informations.

– Notre entente spécifie que je resterai discret à ce sujet.

– Vous voulez entendre leur supposition?

– Ça pourrait m’amuser.

– Votre gouvernement nous offre des informations pouvant conduire à l’exploitation de mines de minerais précieux en échange des « droits d’exploitation » d’une petite zone dans le bouclier laurentien. Comme vous n’avez pas demandé d’équipement lourd pour une exploitation minière de due forme, nous présumons que ce que vous cherchez n’est pas très loin de la surface du sol.

Halks hoche plus ou moins la tête à ces paroles.

– Vous clamez être canadien, peu importe ce que cela veut dire ici, et le fait que vous avez abouti plus d’un siècle avant votre date de départ ne semble guère vous préoccuper. Ergo, ce que vous cherchez prédate le point de divergence entre nos deux univers.

– Vos analystes sont forts.

– Ils ont eu des années de pratique. Mon hypothèse est que vous êtes à la recherche d’un artefact historique qui a été endommagé dans votre univers, ou bien d’un gisement naturel d’un minerai d’une grande valeur.

– C’est relativement juste.

Podington soupire.

– Ce que je veux savoir, c’est si l’artefact représente une preuve d’un autre sale truc de voyage dans le temps par un groupe comme les Frontistes. Si c’est le type de menace que ma division a été créée pour neutraliser.

Pour un bref moment, un très bref moment, Halk hésite.

– Je peux vous assurer que mes objectifs correspondent aux vôtres.

– Vous savez que je peux vous détenir, vous interroger, voire vous infliger une variété imaginative de sévices pour vous faire révéler ce que vous savez.

– Et vous savez que ce serait une mauvaise façon d’établir des relations diplomatiques entre nos deux gouvernements. J’ai des priorités, mais nos obligations ne se terminent pas lorsque je les aurai atteintes.

– Ce serait tellement plus simple de traiter avec quelqu’un qui n’a pas de formation de diplomate.

Halks penche la tête en reconnaissance.

– Merci du compliment.

– Présumant que je finalise l’entente demain matin, quelle est votre prochaine étape?

– J’embarque à bord de votre avion le plus rapide vers Montréal, où j’engagerai les services d’un dirigeable.

– Vous continuez de refuser l’aide de nos forces militaires pour vous accompagner?

– Je pense qu’il serait plus approprié pour moi d’opérer à une certaine distance de l’Empire. Question d’optique.

– Vous savez que nous allons être en mesure de retracer chacun de vos mouvements?

– Vous pourrez explorer mon site dès que j’aurai terminé ma propre visite, Podington. Ce n’est pas ce qui m’inquiète.

Leur conversation subséquente n’offre pas plus d’informations à Podington. Pour en savoir plus, il devra mettre en œuvre ses plans de contingence.

Halks se retire quelques minutes plus tard, logeant dans une des chambres d’accueil réservées aux invités de la maisonnée.

Podington profite de quelques moments de silence, puis active le réseau de communication de la maison pour demander la présence d’Alberta.

Sa fille ne se prie guère pour descendre dans son bureau. À son arrivée, il se surprend à admirer son enfant. Il a vu tellement de ses contemporains élever leurs rejetons pour n’être que déçus par le résultat: des héritiers imbéciles, cruels, incurieux ou indignes.

Mais Alberta avait bien tourné, surtout grâce à sa mère… et un peu d’aide technologique.

– Papa!

Alberta va directement de la porte à son père pour l’embrasser. Ils ne se voient pas souvent, et ses longs séjours à l’école de préparation restreignent le temps qu’ils peuvent passer ensemble.

– Alberta.

Ses longs cheveux blonds lui entourent le nez, lui donnant envie d’éternuer, mais sa présence était suffisante.

Après un moment, elle trouve sa place dans la chaise que Halks a quittée quelques instants plus tôt.

– J’ai quelque chose à te proposer.

Il révise son plan dans sa tête une dernière fois, tentant de se convaincre qu’il n’y a aucun danger possible pour sa fille. Non; tout est en place. Bruce sera là pour sa protection. Halks ira chercher son lot de diamant ou son sextant de Champlain et reviendra à Londres. Pas de danger dans ces circonstances.

– Tu voulais passer un peu de temps en Amérique?

– Mais oui!

– Tu voulais travailler pour moi?

Elle plisse des yeux et Podington peut pratiquement lire ses pensées. Elle devine que des ficelles seront attachées à ce voyage. Possiblement des ficelles clandestines très intéressantes pour une fille de son âge, avec sa soif d’aventures.

– Qu’est-ce que je peux faire?

– Surveiller quelqu’un.

– C’est tout?

– Peut-être intervenir si jamais les intérêts de l’Empire sont menacés.

– Oh, Papa, dit-elle en roulant des yeux et en souriant, tu sais toujours comment me convaincre.

 

– Serrez les amarres! crie le capitaine Derome.

Le vent soufflant dans ses cheveux bouclés, Zara grince des dents et tourne la poulie pour serrer le câble d’amarre du Harfang. L’aéroport de Chibougamau est sur un plateau, et le vent du nord souffle abondamment en cette fin d’après-midi.

– Serrez! Serrez!

Le Harfang a l’avantage de voler par-dessus les forêts pour livrer des marchandises aux destinations loin du réseau d’autoroutes… mais comme tous les dirigeables, il est vulnérable aux grands vents. Au sol, une petite équipe travaille à attacher les câbles du dirigeable à des ancres fixes. Même à une quinzaine de mètres au-dessus du sol, Zara entend leurs cris.

Éventuellement, les câbles sont arrimés et le Harfang descend plus près du sol. Une fois toutes les amarres sécurisées, le dirigeable est amené à l’intérieur d’un des vastes édifices de l’aéroport.

Son rôle dans l’atterrissage étant terminé, Zara se permet de sourire et de réfléchir aux dernières semaines. L’intervention du Capitaine Derome n’aurait pas pu tomber à un meilleur moment pour elle. Le Harfang passe l’essentiel de son temps loin de Montréal, à parcourir l’est du protectorat britannique pour des livraisons de matériel. Le grand air lui fait du bien, tout comme rompre ses propres amarres avec sa vie à Montréal. Le salaire est modeste, mais réel.

Les nuitées de retour à Montréal sont difficiles, offrant la tentation de retourner voir son ancien quartier. Mais une courte visite à son appartement lui en avait dissuadée: bien qu’elle y ait récupéré ses possessions, y compris des souvenirs de son enfance à Haïti, la peur de rencontrer des connaissances l’avait obligée à regarder constamment autour d’elle.

De toute façon, se dit Zara en voyant approcher Étienne, pourquoi aller ailleurs quand il y a des gens si intéressants à bord?

– Hé, Zara, dit-il en passant. Pas trop difficile comme atterrissage?

– Non, non, bredouille-t-elle

Elle pèse une infinité de réponses, puis se rend compte qu’il a poursuivi son chemin vers l’avant de la cabine, ses grandes jambes lui donnant un air un peu ridicule et pourtant si attendrissant alors qu’il tente compenser pour le tangage de la nef. Elle grince des dents, détestant ne pas être plus éloquente en sa présence; est-ce qu’il a au moins remarqué son existence?

Elle soupire et se promet à nouveau de l’approcher. Impossible d’expliquer pourquoi elle est aussi fascinée par un grand maigre de la région d’Ottawa à bord pour payer ses études, mais son hameçon est profondément enfoui en elle, et elle aimerait bien se laisser hisser.

Ses quelques dernières années avaient été si dures qu’elle avait oublié le simple plaisir d’un béguin.

– Zara! Va rencontrer les inspecteurs!

L’aboiement d’Éphrem la ramène à la réalité. Se dirigeant vers l’avant de la nef, elle n’oublie pas de ramasser les documents qu’elle doit remettre aux représentants de l’aéroport. Ce faisant, elle croise la Capitaine.

– N’oublie pas de jeter un coup d’œil au moteur trois.

– Pas de problème!

Ses aptitudes mécaniques, acquises autour du garage de son père, avaient été remarquées peu de temps après son arrivée à bord du Harfang. Avec un équipage de quatre personnes dont deux membres temporaires, tous devaient s’occuper d’un peu de tout. Mais elle avait été la seule à converser de manière intelligente avec les mécaniciens lors d’une avarie à Sherbrooke, et le Capitaine avait su lui confier les travaux de réparation subséquents.

Attachant ses lentilles et descendant l’échelle de corde jusqu’au sol du hangar, elle se sent presque confortable.

 

Édith entre dans le bureau de son supérieur à l’heure prévue, dossier en main et rapport mémorisé. Heinrich est l’héritier d’une famille militaire allemande, et sa personnalité le reflète: il n’aime pas les surprises, les relâchements de discipline ou bien les gens mal préparés. Édith a compris les règles du jeu il y a un bon moment, et depuis s’efforce de combler ses attentes.

– Vous avez les plus récentes informations ? dit-il en se levant et lui indiquant la chaise prête à l’accueillir.

– Les dernières transcriptions de l’interrogatoire sont entrées ce matin, dit-elle en s’asseyant. L’analyse tarde encore un peu.

– Qu’est-ce que nous avons appris jusqu’ici?

– Notre transfuge se comporte bien. Elle coopère aux interrogatoires, ne semble pas éviter nos questions et semble tolérer son hébergement sans trop se plaindre.

C’était une vie de château pour l’Anglaise jusqu’ici, mais elle n’avait pas eu la permission de quitter sa suite. Édith s’était assurée de l’accommoder à coup de nourriture, de confort, d’attention et même d’un agent qui avait bien voulu jouer le rôle d’un séducteur. Obtenir la coopération des transfuges n’était jamais simple.

– Elle sait que c’est temporaire?

– Oui, mais elle semble encouragée par l’emploi que nous lui offrons.

– Ça ne l’agace pas que ça ne soit pas un poste classifié?

– Je pense qu’elle comprend bien le rôle d’une transfuge.

L’Anglaise serait condamnée à ne plus jamais être entièrement fiable à ceux mis au courant de ses antécédents. Elle ne travaillerait jamais dans un laboratoire gouvernemental. Alina possédait déjà une maîtrise intermédiaire de l’allemand: elle pourrait s’établir dans une université, donner des cours, trouver compagnie et vivre le reste de sa vie en enseignant et faisant un peu de recherche. Si elle pouvait tolérer l’exil permanent de l’Angleterre. Beaucoup de transfuges n’avaient pas la moitié de ses talents ou de sa chance.

– Pas de problème en vue?

– Absolument pas. Nous avons appris nos leçons de nos premiers transfuges.

Les prédécesseurs d’Édith avaient parfois maltraité les transfuges, les pressant pour leurs informations et les abandonnant par la suite. Suicides et tentatives de retour à la mère patrie avaient permis à Édith d’obtenir des concessions de ses supérieurs. Leur accueil se passait nettement mieux depuis, même pour les transfuges qui n’avaient pas beaucoup à révéler.

– Alors, quelle est sa motivation? Argent, vengeance, arrogance ou idéologie?

– L’argent l’indiffère, elle pense que nos empires sont équivalents et elle a une belle opinion d’elle-même, mais étant donné la façon dont elle a été traitée… je ne la blâme pas d’avoir cherché la porte de sortie.

– C’était mauvais à ce point?

– Comme nous, les Anglais ont fait du progrès en matière d’intégration, mais le paternalisme est plus difficile à éradiquer que le sexisme primitif.

Édith aurait pu en dire long sur la place accordée, initialement avec regret, aux femmes de l’Alliance européenne. L’inégalité avait perdu sa cote dès que l’Europe avait réalisé que la seule façon de contrer le pouvoir de l’Empire britannique était de tirer parti de tous les gens talentueux disponibles, peu importe leur sexe. Elle avait été remarquée dans un programme de dépistage, mais sa progression dans les rangs ne s’était pas toujours déroulée sans heurts.

En revanche, l’Empire britannique s’était reposé sur ses lauriers. Les femmes commençaient à percer la hiérarchie, mais l’avantage technologique des Anglais leur enlevait la nécessité de miser sur l’autre moitié de leur population. Des pionnières telles Alina en payaient le prix.

– Alors, qu’est-ce qu’elle nous a appris ?

– Commençons par ce qu’elle nous a confirmé.

– Fort bien.

– Elle a confirmé l’existence de nanomanufactures un peu partout sur le territoire britannique. Depuis le départ de Frontistes pour la Californie, ils en ajoutent deux ou trois par année.

– D’accord.

– J’y reviendrai. Elle a surtout confirmé que leur compréhension des principes fondamentaux de ces manufactures ont du retard sur la nôtre. Ils ont accès à la technologie, mais ils ne la maîtrisent pas et ils ne savent pas toujours comment l’utiliser. Nos propres programmes de recherche portent fruit.

– Réconfortant. Elle est en mesure d’affirmer tout cela?

– Elle était une de leurs meilleures ingénieures. S’il y a moyen de retarder son transfert à Hambourg d’ici septembre, je crois qu’elle pourrait être extrêmement utile comme analyste comparative pour nos services technologiques.

– Intrigant. Quoi d’autre?

– Elle nous a fourni ou confirmé beaucoup d’informations sur la structure interne du département des sciences futuristes. Les gens impliqués, les procédures en place, les dossiers actuels… ce genre de chose.

– Bon travail. Une transfuge de choix.

– Absolument.

– Je vais pouvoir en réclamer les dus.

– Il y a une chose que je n’ébruiterais pas avant une étude plus approfondie…

– Quoi donc?

Édith hésite un moment.

– Docteure Beckett nous a confirmé une rumeur…

– Oui?

– Nous avons toujours présumé que les Frontistes avaient atterri avec de nombreux experts. Avec des scientifiques, des ingénieurs, des architectures…

– Et?

– Pas vraiment. Comme nous l’avions supposé, ce sont des imbéciles racistes. Oui, certains d’entre eux avaient une bonne éducation, et la capacité d’en apprendre un peu plus que des slogans sur la suprématie blanche, mais la plupart d’entre eux possédaient une éducation moyenne.

– Qu’est-ce que ça nous apprend de plus au sujet d’Albion? Ils sont établis, ils sont loin en Amérique et ils ont laissé leurs jouets à la mère patrie.

Édith secoue la tête.

– Pas tous leurs jouets.

– Pardon?

– D’un, toutes les connaissances technologiques qu’ils ont amenées avec eux sont contenues dans un appareil qu’ils ont appelé la Semence. C’est un nanofabricateur lié à une gigantesque base de données contenant des millions de plans. Avec des ressources naturelles suffisantes et beaucoup de temps, la Semence peut créer, eh bien, à peu près tout ce que les Frontistes ont donné à l’Empire britannique.

– De quoi contenir une civilisation dans une valise?

– Il serait plus juste de parler d’un chariot automoteur, mais essentiellement oui.

– Et cette semence, où se trouve-t-elle?

– L’originale et ses copies exactes ont accompagné les frontistes en Californie.

– Il y a des copies inexactes?

– La semence peut créer des copies parfaites d’elle-même, mais elle peut également se répliquer selon une multiplicité de modes fragmentaires, sans les items les plus technologiquement avancés.

– Utile lorsqu’on ne fait pas parfaitement confiance aux propriétaires de la copie.

– Exact. C’est ce qu’ils ont laissé aux Anglais.

– S’assurant une petite avance technologique.

– Selon Alina, il existe cinq copies de ces Semences amputées. Toutes sont situées dans des bases militaires. Une d’entre elles n’est jamais utilisée et n’existe que comme copie de sécurité. Une autre se trouve en Écosse et sert de source aux nanomanufactures militaires qui y sont localisées. Les trois autres servent à des fins de recherche et de développement.

Heinrich se laisse reculer dans sa chaise, respirant profondément.

– Comment est-ce que tout cela a pu nous échapper si longtemps? Nous avions nos doutes, mais si ces informations sont confirmées…

– Il y a encore plus: les scientifiques anglais sont insatisfaits que la Semence soit sous le contrôle d’une unité du gouvernement qui décide quelle technologie exploiter, quelle technologie contrôler et quelle technologie céder aux intérêts commerciaux.

– J’imagine que cela ne fait pas que des heureux.

– Ça explique pourquoi les technologues anglais ont réussi, il y a à peu près quinze ans, à manipuler les nanomanufactures pour créer des objets de leur cru sans nécessairement se fier à ce qui est contenu dans les bases de données.

Heinrich reste silencieux, se grattant la tête.

– Si nous pouvions obtenir une de ces Semences…

– J’ai quelques suggestions à ce sujet.

 

Chapitre 3. Enjeux

– Nous serons à Montréal d’ici dix minutes.

C’est avec un pincement de cœur que James voit apparaître Montréal de la vitrine de son siège d’avion. Dans sa propre réalité, Montréal a été détruite durant les premières minutes d’un affrontement paradimensionnel, expédiée dans le gouffre entre les réalités parallèles, laissant derrière un cratère qui avait été comblé pendant trois semaines par l’eau des Grands Lacs apportée par le Saint-Laurent.

Ici, Montréal existe toujours, mais n’a qu’une mince ressemblance avec son équivalent futur. Les ponts et gratte-ciel sont différents, et l’étalement urbain n’est certainement pas aussi éparpillé au sud de la rivière.

– Je peux voir? dit Alberta à côté de lui.

James se retire et la laisse regarder par le hublot. Il avait été surpris lorsque Podington avait annoncé que sa fille les accompagnerait: il s’attendait à la présence de Bruce, mais Alberta? Podington savait ce qu’il faisait, évidemment. Il n’a aucun doute qu’elle lui transmettrait tous ses gestes au même titre que Bruce, assis dans la rangée derrière eux, mais sans doute à l’affût de leurs moindres paroles.

– C’est tellement petit, dit Alberta. Presque un village.

– Comparé à Londres, tout est minuscule.

– Je ne critique pas, je compare.

– Dans d’autres univers, Montréal est une métropole.

– Dans d’autres univers, tout est différent.

– Touché. Si jamais ça t’intéresse, je peux toujours te parler des boîtes de nuit montréalaises où j’ai passé une partie de mes études.

– Bla-bla de vieil homme, dit-elle avec le sourire. Tu m’intéresses encore moins que les croulants de mon univers.

James sourit à son tour. Alberta est jeune et sa personnalité n’a pas encore été rodée. Elle est impulsive et en a encore beaucoup à apprendre, mais son éducation avait été de premier ordre, et son comportement est celui d’une jeune femme vouée à un brillant avenir.

Elle se rassit dans son siège et active son compagnon numérique. James voit que l’écran est à l’entrée encyclopédique de Montréal et décide de profiter des dernières minutes avant l’atterrissage pour étancher sa curiosité.

– Je te vois constamment utiliser cet appareil. Qu’est-ce que c’est?

– C’est mon compagnon numérique. Mon père me l’a donné à mon sixième anniversaire de naissance.

James examina l’appareil, qui était pourtant immaculé malgré son âge.

– C’est un cadeau fait à toutes les jeunes filles?

– Non, c’est une faveur que Papa m’a faite.

– Qu’est-ce que ça contient?

– La bibliothèque amenée par les Frontistes.

– Tu veux vraiment lire ça?

– Il ne s’agit pas que d’un ramassis de tracts racistes. Il s’y trouve une omnipédie complète et environ cent millions de livres, l’essentiel des bibliothèques de leur époque.

– Je présume qu’il n’y a pas que les livres rendus publics par le Bureau des Sciences?

– Non, c’est une collection complète.

Le contrôle que l’Empire exerçait sur l’impact des Frontistes était profond, et s’appliquait autant aux œuvres culturelles qu’aux technologies. En fouillant dans l’historique de l’Empire, il avait vu que, quarante ans auparavant, une centaine de films, albums et livres contemporains amenés par les Frontistes avaient été clandestinement relâchés au public. Après une révision des œuvres ainsi rendues publiques, James ne doutait pas que la fuite eût été soigneusement orchestrée pour fournir un objectif à la société anglaise: une vision plus ou moins cohérente du progrès social, de la supériorité du modèle britannique, du développement technologique. L’effort pour se rendre à la Lune avait été directement influencé par ces livres, entre tant d’autres projets.

– J’imagine que tu as dû en apprendre beaucoup plus que tes amies.

Alberta rougit légèrement.

– C’est la rançon à payer pour en savoir plus.

– Est-ce qu’il y a des choses que tu préfères?

– J’ai dû lire des centaines de romans d’aventures, dit-elle avec un embarras grandissant. Au début, je ne comprenais rien des références sans consulter l’omnipédie. Les États-Unis d’Amérique, c’est…

– C’est autre chose, je sais.

– Tu les as souvent visités?

– Au moins deux fois par année quand j’étais plus jeune, beaucoup plus souvent au début de ma carrière. Impossible d’être Canadien sans avoir l’occasion et l’envie d’y aller de temps en temps, surtout quand le travail l’encourage.

Impossible, en fait, d’être Canadien sans passer beaucoup de temps à réfléchir aux États-Unis. Et peu importe ce que James et ses connaissances pouvaient penser de l’Amérique dans toute sa gloutonnerie, son agressivité et sa tendance à réagir plutôt que réfléchir, le résultat était infiniment préférable au casse-tête continental de ce monde: des États confédérés armés par les Frontistes, un protectorat américain qui avait abdiqué sa souveraineté en échange de la protection militaire britannique, et Albion, établie loin de tout en Californie par les Frontistes pour devenir un paradis raciste…

Sans compter que le Canada n’avait jamais été créé ici, le protectorat britannique englobant tout le continent autre que la Californie et les états confédérés. Il est étrange de se trouver sans pays… même en travaillant pour les Nations Unies.

– Est-ce que le pays était aussi intéressant que dans les livres ?

– Je n’ai pas nécessairement lu la même fiction, mais le véritable pays était souvent plus extraordinaire que la fiction.

Mais quand James pense ne pas avoir lu la même fiction qu’elle, a-t-il raison? Ce qui l’inquiète au sujet des Frontistes, c’est qu’ils proviennent d’un futur qui n’est pas nécessairement improbable à partir de sa propre réalité d’attache. Ce qui implique un mouvement suprématiste blanc avec l’accès à une technologie de voyage dans le temps. Les Frontistes avaient eu beau répéter qu’ils ne changeaient pas le futur de leur monde autant qu’ils en créaient une nouvelle branche à partir de leur passé, cela était d’un piètre réconfort pour ceux qui y habitaient déjà.

– Nous sommes en approche finale. Veuillez relever vos sièges…

Alors que la litanie de directives de préatterrissage s’éternise, James relève le dossier de son siège et examine à nouveau la différence entre deux mondes. La société britannique avait obtenu la technologie du vingt et unième siècle pour combler les acquis sociaux du dix-huitième, et la présence continue d’une cour Victorienne médicalement maintenue en vie avait ossifié les classes sociales. La preuve ne se trouvant pas plus loin que la cabine de cet avion: toutes les places à bord de l’appareil sont de première classe, dispendieuses et confortables. La notion de voyages aériens à la portée de tous n’a pas trouvé sa place dans un monde qui ne sait pas encore trop que faire d’une classe moyenne.

Alors qu’Alberta frétille à l’attente de son premier atterrissage transatlantique, James ne cesse de penser au clivage de classe toujours existant. Il a beau en profiter, il n’est pas encore certain de savoir ce qu’il pense d’un tel état des choses. Il n’était pas né de parents riches… et quelques excursions déprimantes ailleurs qu’au centre-ville de Londres lui avaient montré des quasi-taudis réservés à la classe ouvrière. Le patronage était toujours la norme pour accéder aux institutions académiques, et les critères de sélection étaient fortement influencés par le type de personnes que les patrons voulaient voir dans leurs cercles sociaux.

Les technologies avaient été mises entre les mains d’industriels déjà riches et amis du gouvernement, ne suscitant pas de création de nouvelles richesses personnelles. Une bonne partie des bons emplois industriels avaient été supplantés par l’automation offerte par les technologies Frontistes: l’Empire n’avait jamais eu à développer une classe moyenne stable. Leur avion le représentait bien: aucun pilote ne se trouvait à bord, tout étant mené par des systèmes automatiques.

Ceux-ci font un tel bon travail que James ne constate que distraitement l’atterrissage. Alors qu’Alberta ne cesse de couiner et de regarder l’aéroport par le hublot, James pense déjà aux prochaines étapes.

Le débarquement se fait rapidement par trois portes — on ne fait pas attendre des passagers de leur rang.

Au sol, l’aéroport se révèle être efficace et facile à naviguer —sa construction profita d’une centaine d’années d’expérience résumée dans les documents Frontistes.

James a consulté les informations démographiques de la ville et sait que ce Montréal-ci est bien différent de celui dont il se souvient. L’influence britannique ne s’étant jamais assoupie, la ville est à moitié composée de francophones et d’anglophones, le Québec étant un des rares territoires du protectorat officiellement bilingue. L’influence de l’Alliance centrale sur les groupuscules terroristes francophones est toujours un sujet de contemplation, mais il y a eu peu de violence depuis la crise de septembre qui avait vu une exécution de masse de syndicalistes francophones.

Parfois, James a des frissons dans le dos à contempler la nouvelle histoire de ses hôtes. Parfois il y pense comme une grande œuvre de fiction pour ménager son indignation. Parfois, il apprécie à nouveau comment tout cela est réel et essaie de ne plus y penser. Si les voyages paradimensionnels lui ont appris quelque chose, c’est que l’histoire n’est jamais aussi stable et déterministe qu’on pourrait le croire. Tout le monde a une part de responsabilité dans ce qui s’y déroule.

James et Bruce voyagent léger… mais Alberta s’est payée des caprices de fille riche, et c’est pourquoi les deux hommes finissent par charrier chacun un grand sac de ses effets personnels.

À la sortie de l’aéroport, Bruce hèle un taxi pour les amener au Royal Victoria. Si les deux hommes avaient voyagé seuls, ils auraient pu prendre les deux arrêts de métro jusqu’à l’hôtel….

Avec quatre chambres, leur suite à l’hôtel est spacieuse. James doit trouver un mode de transport fiable pour la suite du voyage. Les services secrets impériaux ont, heureusement, déjà fait affaire avec certains entrepreneurs locaux pour des livraisons plus ou moins clandestines: ils ont des fichiers sur les gens ayant faits leurs preuves.

James examine la liste des vaisseaux suggérés. Il remarque, en passant, le Harfang.

 

Lorsqu’il manque d’inspiration pour son travail, Podington examine le contraste entre son bureau et la console informatique qui lui tient de principal outil de travail.

La console a été fabriquée quatre décennies plus tôt. Le bureau a été remis à neuf il y a cinq ans. Et pourtant c’est la console qui encapsule le mieux l’idée de modernité. Les lignes de l’appareil sont claires et nettes et strictement utilitaires. Aboutissement d’une centaine d’années de progrès informatique, la console est intouchable: à son niveau de développement technologique natif, l’Empire ne sera pas en mesure d’en améliorer le concept avant quelques décennies.

En revanche, le bureau a beau incorporer tout ce qu’ils ont appris en matière de construction d’édifice, de ventilation, d’éclairage et d’utilisation responsable de ressource énergétiques, le style est encore celui préféré par Whitehall: perpétuellement coincé au milieu du dix-neuvième siècle, avec les sobres couleurs et décorations surfaites. La console sort d’une autre époque, et rien ne pourrait être plus évident.

Podington a, depuis trente ans, accès à toute la bibliothèque des Frontistes. Il aimerait bien voir un véritable édifice de style Art déco. Il aimerait voir un assainissement des mœurs sociales. Connaissant trop bien les élites, il est intrigué par l’idée d’une classe moyenne prenant le contrôle de l’appareil démocratique.

Pourtant, son travail consiste à éviter de tels développements.

Suivant la tentative de coup d’État des Frontistes et leur exil forcé en Californie, un des éléments clés de la défense impériale a été la création d’un organisme dédié à l’intégration harmonieuse des technologies Frontistes pour s’assurer que la société victorienne continue d’exister paisiblement: le Ministry for Technological Progress. Même opposée aux Frontistes, la Reine n’avait pas été amusée par leur vision d’une Angleterre morcelée, débauchée ou reléguée au statut d’humble pays à l’ombre d’autres empires ne parlant même pas anglais.

D’où la nécessité de fournir à l’Empire une direction morale équivalente à ses capacités technologiques, chose dont les Frontistes n’avaient évidemment jamais profité.

Le premier acte du ministère avait été d’identifier et sécuriser les Semences pour s’assurer qu’elles ne tomberaient pas en mains privées ou, pires, ennemies. Ayant ainsi assuré leur contrôle à l’amont, le MTP avait progressivement étendu son influence pour monopoliser la distribution de technologies à l’aval. Une approbation du Bureau du Conseil privé était nécessaire pour qu’une innovation soit cédée aux industrialistes … bien que de plus en plus de percées menaient à des technologies réinventées indépendamment.

Réserver l’accessibilité de certaines technologies à une classe aristocratique motivait cette dernière à maintenir son contrôle. Que deviendrait une société où tous bénéficieraient de traitement télomériques pour conserver leur jeunesse?

Les technologies militaires, évidemment, échappaient à ce contrôle. Pour maintenir la supériorité de l’Empire, le gouvernement n’avait aucune difficulté à étamper les plans pour technologie militaire avancée avec une cote de sécurité secrète, et en produire des exemplaires à travers des nanomanufactures de plus en plus gigantesques.

Le ministère avait tout de même connu ses succès éclatants. Plutôt que de recréer les erreurs ayant mené à l’anarchie anonyme de l’internet, le gouvernement avait implémenté une version centralisée d’un réseau de communication globale. La toile était devenue l’étoile, avec identification obligatoire des contributeurs, surveillance du trafic d’informations et capacité de couper les communications en cas de problèmes.

Le résultat avait mené à une société qui avançait prudemment à travers un champ de mines technologique, choisissant attentivement les innovations en s’évitant les accidents et clivages parfois fatals qui parsemaient l’histoire que les Frontistes avaient amenée. Podington avait vu le plan stratégique pour les vingt prochaines années, avec les contingences en cas d’innovation spontanée.

Dans les recoins du ministère, sous le contrôle de Podington, se trouvait le groupe chargé de réagir à de telles intrusions non planifiées.

De telles innovations spontanées pouvaient venir de diverses sources. Un chercheur privé. Une puissance étrangère.. Une fuite d’information aux éléments anarchiques opérant clandestinement à travers l’Empire.

Ou peut-être un autre groupe de voyageurs temporels.

Ou, apparemment, des menaces paradimensionnelles.

Podington avait eu jusqu’ici le champ à peu près libre pour traiter du problème représenté par James Halks, mais l’heure des comptes était arrivée.

Soupirant, il se lève et se dirige vers une salle de conférence: le comité de supervision a demandé sa présence et un rapport complet sur ses activités. Le rapport a été déposé il y a trois jours, amplement de temps pour qu’on y trouve toutes les fautes réelles et imaginées de ses actions.

Alors qu’il prend place autour de la table du comité de supervision, il ose à peine croiser le regard des douze hommes qui siègent autour de la table. Des vétérans de la fonction publique. Certains d’entre eux ont été nommés chevaliers et profitent donc des traitements télomériques fournis par les technologies médicales frontistes. Tous ont un intérêt à être aussi conservateurs que possible. Aucun représentant de la faction progressiste ici.

Mais ses problèmes commencent bien avant la révision de son rapport.

– Les services de contre-espionnage confirment qu’une de nos scientifiques a fait défection à l’Alliance, dit Thorburn, le président d’assemblée en regardant Halks.

– Je l’ignorais, avoue candidement Podington.

Il est toujours préférable de se fier à la vérité pour éviter des embûches futures.

– La nouvelle n’est pas pour consommation publique, reprend Thorburn. Alina Beckett, une chercheure en physique quantique. Accès de niveau cinq. Nous la talonnions depuis son achat de billets pour Amsterdam.

– Qui a permis une telle sottise? demande Clemens d’un ton quérulent.

Podington ressent l’hostilité de la table envers Clemens. Même dans un groupe reconnu pour être conservateur, Clemens pousse les limites et a l’habitude de contester les choses pour des fins personnelles aussi égoïstes qu’injustifiables. Mais, de temps en temps, il pose de bonnes questions et Podington est ravi d’entendre celle-ci… surtout si elle permet de dévier l’attention ailleurs que sur lui.

– Les voyages à Amsterdam ne sont pas régis de manière particulièrement sévère depuis des années.

– Même pour une personne de niveau cinq? À quoi servent nos vérifications de sécurité, alors?

– Nous avions tout de même une équipe de trois personnes à ses trousses. Un de ces agents a été abattu d’une balle en pleine poitrine au moment d’empêcher Beckett de suivre les services secrets de l’Alliance. D’autres questions?

Clemens semble comprendre qu’il ne peut pas marquer de points sur ce sujet.

– Ce que je veux, dit Thorburn en fixant Podington, c’est une analyse sur l’impact de cette défection. Nous n’avons jamais eu une fuite d’information de cette ampleur et je veux savoir ce qui est menacé. Rien n’indique qu’elle a amené des documents avec elle, mais je veux savoir comment nous allons réagir. Dommages, opérations de minimisation des risques… ce genre de chose.

– Au bas mot, l’existence des Semences a été compromise, suggère Podington.

– Exact. Nous devons maintenant présumer qu’ils n’épargneront aucun effort pour obtenir une Semence. Nos services ont déjà apporté des raffinements aux procédures de sécurité, mais une des choses que je veux de votre groupe, c’est une série d’idées sur les menaces potentielles. Coordonnez avec Charmsford.

Podington hoche la tête.

– Et parlant de nouvelles menaces, je ne suis pas entièrement satisfait de la façon dont vous pensez avoir traité du problème Halks. S’il est ce qu’il indique, la téléportation paradimensionnelle est une nouvelle complication.

– Halks est un diplomate, et je l’ai traité, en coordination avec le ministère des affaires extérieures, comme tel.

– En le laissant s’échapper en Amérique, loin de notre surveillance.

– J’ai deux personnes sur ces traces, et j’ai alerté nos services là-bas pour suivre leurs mouvements.

– Y compris votre fille?

– Si vous vouliez une preuve de ma confiance en Halks, dit Podington, vous ne pouvez pas demander quelque chose de plus éloquent. Alberta travaille pour moi sur ce dossier.

Halks vient de jouer une de ses cartes les plus précieuses: une des facettes les plus retorses de son plan de laisser Alberta connaître l’aventure dont elle rêvait.

À voir le visage songeur des membres du comité de supervision, la manœuvre semble avoir fonctionné. Personne n’aurait ainsi osé jouer la vie de leur fils ou leur fille.

Évidemment, Alberta n’est pas comme leurs enfants, Podington est prêt à le jurer.

– Halks, ou un de ses collègues sera de retour parmi nous pour établir des relations diplomatiques plus serrées. Une fois qu’il aura ce qu’il recherche. Le ministère des Affaires extérieures, qui a été consulté tout au long du processus de négociation, est parfaitement à l’aise avec le principe de l’échange. Les informations qu’il nous a échangées se sont déjà révélées précieuses.

– Qu’est-ce qui vous dit qu’il sera de retour ? demande Clemens. Et qu’est-ce qu’il va chercher là-bas ? Est-ce que la valeur de ce qu’il subtilise est plus importante que celle des relations diplomatiques avec son gouvernement ?

Podington ne choisit pas d’avouer son ignorance en la matière, et se rabat sur une platitude patriotique.

– Halks est un gentleman dont l’Empire britannique serait fier. N’importe quelle relation diplomatique avec un autre gouvernement anglo-saxon sera plus précieuse qu’une pile de diamants.

 

Apportant la dernière retouche à sa soudure, Zara retire la lampe à l’acétylène du joint ainsi réparé, remonte ses lunettes de soudure sur son front et inspecte son travail.

Parfait.

Le capitaine Derome est un homme aux multiples talents, mais il n’est que trop content de laisser Zara se charger des travaux mécaniques sur le Harfang. Le dirigeable a beau avoir été construit à partir des plans Frontistes parvenus d’Albion, il y a toujours des améliorations possibles et réparations impromptues, et Zara a de l’expérience en la matière.

Alors que le métal refroidit, elle est sûre que son travail est terminé. Retirant l’élastique qui retient ses longs cheveux bouclés derrière son crâne, elle sourit et secoue sa tête, prenant plaisir à la sensation des cheveux libres de leur attache.

Heureusement, Étienne choisit ce moment pour passer près d’elle.

– Salut, dit-il.

– Tu vois le beau travail? dit-elle en pointant la soudure du doigt.

– Félicitations, dit-il avec un certain sourire. Tu devras me montrer comment tu fais ça.

– À la prochaine escale, matelot. Prends un rendez-vous!

Il rit avant de poursuivre son chemin, et elle se sent soudainement faible aux genoux.

Ils se parlent de manière amicale depuis quelques jours: depuis qu’il a finalement constaté qu’ils étaient deux jeunes matelots et qu’ils préféraient se parler entre eux plutôt qu’aux deux hommes plus vieux de l’équipage. Rien pour scandaliser les âmes bien-pensantes. Zara se souciera plus tard de la réaction du capitaine s’il apprend que ses deux jeunes employés commencent à se fréquenter. Mais c’est un début et les choses vont dans la bonne direction. Zara s’ennuie souvent seule dans sa cabine.

Mais il y a de l’espoir. Encore quelques jours…

Alors qu’elle rassemble son kit de soudure, elle ne peut s’empêcher de contempler Montréal, dont le centre-ville n’est que trop visible à partir du Harfang. Le dirigeable est amarré, mais Zara ne se sent pas bienvenue au sol. Pas très loin, Tibo a mis un prix sur sa tête. Un prix modeste, mais réel. Elle n’est sauve que lorsqu’elle est dans les airs, ou ailleurs que dans la métropole. Leurs escales à Montréal sont de moins en moins plaisantes: elle se sent coincée à un degré qui n’est pas aussi intense lorsqu’ils sont dans une autre ville et qu’elle est en mesure de gambader où elle veut.

Puis, un automoteur attire son attention, s’approchant directement du Harfang et s’arrêtant sous l’appareil. Elle crispe pendant un moment, puis relaxe lorsqu’elle s’aperçoit que le capitaine sort du véhicule, suivi de trois personnes. Il s’agit des clients dont il parlait ce matin: une quelconque mission de tourisme pour des touristes anglais. Le Harfang n’a pas l’habitude de transporter des passagers, mais il y a suffisamment de place pour eux, et il y aurait quelque chose à transporter au retour. Ce sera, au moins, un petit voyage tranquille.

Elle examine les nouveaux venus: un homme dans la cinquantaine, bien habillé et apparemment le chef du groupe à voir la manière dont les autres le questionnent du regard. Un solide gaillard dans sa trentaine, sans doute le garde du corps attitré de l’aristo. Puis, finalement, une blonde demoiselle à peine sortie de l’adolescence — la fille ou la maîtresse de l’aristo.

Zara retrousse du nez à la vue de cette dernière. Une petite fille riche, sans doute tarte à la crème de surcroît. Les grandes blondes se ressemblent toujours, et Zara en avait trop vu en Haïti au bras de ceux qui ne pouvaient pas croire que son père pouvait être compétent pour réparer leur bolide.

Le capitaine est le premier à bord de sa nef.

– Zara! Voici nos passagers. James Halks, son assistant Bruce Greenfeld et sa nièce Alberta Podington. Est-ce que tu peux t’occuper de leurs bagages alors que je leur donne un tour du navire? Mets tout dans la soute numéro un.

Elle hausse les épaules et passe à côté des trois passagers. Halks lui soupire des remerciements, Bruce reconnaît sa présence par un hochement de tête alors qu’Alberta l’ignore complètement.

Bon, c’est déjà ça.

Elle fixe un filet à un câble et lance le tout vers le sol. Puis, elle descend et met les bagages dans le filet. Deux des valises sont inéluctablement masculines… et les cinq autres sont clairement celles de la riche biche.

Distraitement, elle entend le capitaine leur donner un tour du navire. Le tout se déroule en anglais, qu’elle comprend plutôt bien, mais préfère ne pas parler trop longtemps.

Une bonne partie de son discours est familier. Le Harfang est originaire des manufactures d’Albion, loin sur la côte ouest. Extrêmement sophistiqué, à la construction surtout rendue possible à l’aide de matériaux impossibles à dupliquer ailleurs. Pratiquement aucun entretien nécessaire la plupart du temps. Dispendieux à un point tel que le capitaine n’aurait jamais pu se le permettre, si ce n’était du bon hasard d’une consolidation de dettes de jeu de l’ex-propriétaire.

Les statistiques vitales de l’appareil lui passent à travers les oreilles. Peu importe la vitesse exacte des réacteurs quand le vaisseau peut se rendre directement de Montréal à Québec en deux heures, oubliant au passage les mauvaises routes et détours en chemin. À partir de Montréal, le Harfang peut se rendre à New York et revenir la même journée: n’est-ce pas suffisant?

Alors qu’elle range les bagages dans la soute, elle entend les visiteurs s’exclamer devant les quatre propulseurs à chaque coin de la nef, grands beignets blancs dont la puissance et la manœuvrabilité font en sorte que le Harfang est un bon choix pour le type d’expédition qu’ils s’apprêtent à entreprendre.

Le capitaine leur donne le tour de la gondole de l’arrière à l’avant, de la salle des machines aux soutes à cargo, aux petites chambres de l’équipage, aux quartiers de séjour incluant autodoc, cuisinette et salon, pour terminer sur le pont à l’avant de l’appareil.

Elle s’affaire à assembler une pièce d’équipement dans la salle de séjour quand le capitaine achève son tour guidé et ramène les Anglais au centre de l’appareil. N’abandonnant pas l’assemblage de petites pièces dans ses mains, elle regarde les voyageurs.

Elle est donc sur place lorsqu’Étienne et Alberta se voient pour la première fois.

Aucun mot n’est échangé entre les deux, mais leur langage corporel ne pourrait être plus clair. Il y a quelque chose entre eux à voir la manière dont ils s’aperçoivent, s’examinent et se regardent. La façon dont ils rougissent est éloquente. Ils continuent de se faire face durant les minutes qui suivent.

Se retenant d’écraser des pièces dans ses mains, Zara est partagée entre le fatalisme et la simple rage.

C’est pourquoi elle n’est pas mécontente lorsque le capitaine annonce leur départ immédiat pour leur destination abitibienne.

 

L’incendie de l’usine a été si intense que même une journée plus tard, Édith peut toujours sentir la chaleur émaner de la structure de métal tordue qui a survécu à la conflagration.

L’odeur calcinée est presque trop forte pour être sentie. Lorsqu’elle se penche et passe sa main dans les cendres, elle manque de se brûler de peu. L’incendie a été éteint, et pourtant il est partout autour d’elle.

Tout cela lui rappelle de bien mauvais souvenirs. Une autre ville, un autre incendie, une autre victime…

– Pas grand-chose à récupérer ici, dit soudainement Gergana à côté d’elle.

Toujours accroupie près du sol, Édith hoche la tête.

– Le site sera nettoyé dès ce soir. Il ne reste plus rien à faire avec tout cela.

Édith ne sait pas encore ce qu’elle fait ici. Heinrich les a envoyées illico en Espagne, dès qu’il a entendu parler de l’incendie d’une usine fabriquant des roulements à billes. Que sait-il qu’elle ignore? Elle n’a pas de formation d’enquêteur en incendie. Elle n’a même pas de juridiction en matière de feux industriels. Tout cela interrompt ses plans pour obtenir une Semence. Mais Heinrich a l’habitude de l’envoyer sur une mission sans lui dire que c’est une mission: elle doit alors comprendre sa situation avant qu’il ne la lui révèle.

Aussi bien faire semblant de faire enquête, alors.

Elle se relève. Les cendres ne lui ont pas parlé, mais elle n’avouera pas une telle chose à son assistante.

– Les services locaux doivent avoir un expert sur place ?

– Par là-bas, pointe Gergana.

Édith voit un groupe d’officiels et va les rencontrer. L’enquêteur spécialisé en incendies parle un peu allemand et français, comme tous les professionnels européens, et ils peuvent ainsi échanger des informations.

Si elle espérait une conspiration criminelle, elle reste déçue. Tous les signes suggèrent une origine électrique au feu: des matériaux de construction ne rencontrant pas les normes, une surcharge de circuits, une installation trop hâtive et des manques au niveau des systèmes anti-incendie. Une situation trop commune et trop souvent répétée au sein d’une Alliance qui court aussi rapidement que possible pour rattraper les Anglais et qui arrondit les coins en chemin.

Il n’y a aucune trace d’accélérant, de fausses manœuvres ou bien de sale coup. En revanche…

– Ça n’aurait pas pu être pire, dit l’inspecteur en décrivant la cascade de problèmes qui a mené à la déflagration de tout l’édifice.

Alors qu’il décrit les sources probables de l’étincelle initiale, les conditions dans lesquelles le feu s’est étendu en prenant de la force, la mauvaise chance qui a fait en sorte que l’essentiel de l’édifice s’est enflammé avant que l’aide ne soit envoyée sur place… Édith commence à entrevoir la raison pour laquelle elle est sur place.

Quelques minutes plus tard, elle est dans un des abris temporaires qui viennent d’être érigés dans le stationnement de l’édifice. C’est là qu’elle rencontre le gérant de l’usine.

– On me dit que vous allez raser le terrain plus tard aujourd’hui.

– Nous n’avons pas vraiment le choix, dit-il. C’est impossible de reconstruire à partir des ruines, et chaque minute perdue est une catastrophe. Savez-vous combien de commandes nous perdons chaque jour que nous ne sommes pas en service?

– Pour des roulements à billes?

– Dans trois jours, quatre douzaines d’usines un peu partout en Europe vont cesser leurs opérations par manque de roulements à billes. Il n’y a pas suffisamment de capacité de production nulle part ailleurs. Tellement peu qu’on me crie de reconstruire en vitesse dès ce soir. Quand mon usine va recommencer à produire à petit débit dans un mois, je vais pouvoir vendre à dix fois le prix même si quatre compétiteurs commencent eux aussi à construire leurs usines aujourd’hui.

Il était impossible de graver l’échelle des services de renseignement sans développer une intolérance pour les coïncidences. Alors qu’Édith sort de l’abri temporaire pour faire une autre promenade dans les débris de l’usine, elle sait qu’il lui manque une pièce d’information, et elle peut probablement deviner laquelle.

Alors qu’elle marche dans les débris de l’usine, les mains dans les poches, elle ne peut s’empêcher de penser à une terrible journée une vingtaine d’années plus tôt. Elle étudiait dans une école privée, et on était venu la chercher dans ses classes pour lui annoncer la mort de son frère dans le bombardement de Bordeaux par les forces anglaises. On lui avait décrit la force des explosions, puis les grands feux amorcés par les bombes incendiaires. Son frère avait été une victime accidentelle en ce qu’il avait passé la nuit chez des amis plutôt qu’à la maison, et avait brûlé vif en conséquence. L’aspect géopolitique d’une « réponse mesurée » à une provocation de l’Alliance lui avait complètement échappé alors que son esprit avait imaginé les cris rauques de son frère, sa chair en feu au milieu d’un enfer crée par les forces anglaises. Plus tard, elle avait compris que son imagination n’avait pas été trop loin de la réalité.

Lorsque sa promenade l’amène suffisamment loin, elle s’interrompt et est reconnaissante de ne pas avoir personne autour d’elle.

Puis, après une pause, elle revient au centre de l’action avec l’intention d’explorer toutes les pistes.

Ses premières idées ne mènent nulle part. Pas de caméras de sécurité. Aucun indice physique de l’examen des lieux et du périmètre. Pas d’ex-employés mécontents. Aucun problème de production. La mention d’assurances fait rigoler le superviseur de l’usine, qui dit ne pas avoir le temps d’y penser.

Mais c’est en parlant au garde de nuit qu’elle apprend qu’à une ou deux reprises au cours des dernières semaines, un couple particulièrement aventureux s’est fait prendre pantalons baissés dans un des dépôts autour de l’usine. Retrouvant les individus en question dans une tente aménagée pour héberger les employés de l’usine, elle pose des questions jusqu’à ce qu’elle obtienne ce qu’elle espérait: un témoignage par des gens qui n’étaient pas là où ils devaient l’être. Ce qu’ils avaient vu n’avait rien pour la rassurer.

– Des démons, dit la jeune femme impliquée. Complètement transparents dans la nuit, comme si on était censé douter de leur présence.

Quinze minutes plus tard, après le départ apeuré du couple, l’édifice était en flamme.

La jeune femme est convaincue qu’on la blâmera pour l’incident.

Mais puisque, en entrevue séparée, l’homme également impliqué livre une version des faits substantiellement identique, Édith quitte la ville en recommandant qu’aucune action criminelle ne soit intentée contre eux. Après tout, ils ont la réponse à une bonne partie de l’énigme.
L’autre partie de la réponse lui est livrée lorsqu’Heinrich lui fait la liste des installations stratégiques endommagées ou détruites d’une manière ou d’une autre depuis quelques jours.
L’Empire britannique est plus subtil qu’il ne l’était lorsqu’il bombardait des villes à la moindre excuse. Maintenant, il privilégie le sabotage industriel à grande échelle.

À suivre…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>