Miroirs, de Michel Lamontagne

« C’est au niveau de la tête que la peau se détachera en premier. »

Pascal Raud, Dépouillement.

Résurrections

Plusieurs nuits avant son décès, Simon avait rêvé à une cité immense et lumineuse, dont les tours pointues et cyclopéennes s’élevaient à des hauteurs défiant toutes constructions humaines. Puis, un matin, sans cause apparente, il ne s’était pas réveillé. Son cœur avait simplement cessé de battre.

Coincé dans le noir, il lui fallut pousser en avant de toutes ses forces pour se libérer du cocon emprisonnant ce qui avait été son cadavre. Sa tête se dégagea, puis ses pattes. Lentement, il fit connaissance avec sa nouvelle morphologie: antennes, vision composée, mandibules et exosquelette. Il déploya ses ailes et, quand elles furent assez rigides, prit son envol. Lui et des millions de ressuscités avaient une ville à bâtir.

 

Point final

Je les vois sur la page, muets et féroces, figés dans leur noirceur d’encre. Leur silence garant des frontières à ne jamais dépasser. Ils contrôlent la horde des mots, imposent leurs règles avec une froide rigueur. Ils s’infiltrent dans ma tête, si nombreux. Trop nombreux. Je finis par oublier qui je suis. Je deviens point, virgule, sans phrases, sans mots, figé au bord du vide.

 

Échos

Quand j’étais petite, avant le coucher, ma mère me faisait lire une histoire, une page écrite de sa main au hasard de la journée. J’avais cinq ans et, faute de pouvoir déchiffrer son écriture, j’inventais. Selon ses dires, j’étais infatigable, un vrai moulin à paroles. Elle souriait, amusée de mon délire enfantin. Mais, à l’occasion, sa mâchoire se serrait, son regard devenait de glace. Quelque chose dans mes propos l’avait irritée. Mais je persistais à discourir et le sourire finissait toujours par revenir.

Un soir, la police est venue à la maison et l’a arrêtée. Sans parent proche ou lointain pour s’occuper de moi, j’ai été placée dans une famille d’accueil. Quant à ma mère, je ne l’ai jamais revue. Elle est morte en prison.

Adulte, je suis revenue sur ces pages que je prétendais lire. Certaines avaient été conservées pour son procès comme pièces à conviction. Sans surprise, j’y ai découvert de longues divagations et des propos menaçants, symptôme du mal qui accablait son esprit.

Je me demande souvent de quoi parlaient ces mots qui sortaient en rafale de mon esprit. De quelle matière pouvait bien se nourrir l’imaginaire d’une enfant vivant seule avec sa mère dans un petit logement sans radio ni télévision?

Parfois, je suis couchée dans mon lit, je ferme les yeux et des phrases, échos du passé, reviennent me hanter, certaines plus insistantes que d’autres: « Où est papa? Sous le lit. Il dort ou il est mort. » C’est plus fort que moi, je dois vérifier. Je regarde en dessous. Rien, de l’ombre et de la poussière et le vague souvenir d’une silhouette immobile étendue sur le plancher.

 

Toi

Tu es invisible et pourtant, tous les jours, je tente de dessiner tes formes. J’imagine des dents, des griffes et un corps, immense et monstrueux. D’autres fois, seulement un visage, reflet grotesque du mien, choqué par sa propre laideur. Aujourd’hui j’ai dessiné seulement tes yeux, et j’ai compris d’où venait ma peur. Je voudrais que tu cesses de me regarder.

 

Danse

Le vieil homme avait mis des mois à récupérer des pièces ici et là dans les ruines de la cité abandonnée. Monter la machine, seul et avec des outils de fortune, s’était révélé une tâche des plus frustrantes. Malgré les échecs répétés, il avait tenu bon. Pourquoi s’acharnait-il autant ? S’inspirait-il d’une image nichée loin dans son enfance et de la nostalgie d’une époque depuis longtemps disparue ? Peut-être, mais enfin sa construction était prête. Deux tonnes d’acier. Des bras, des jambes articulées. Un torse carré et une tête anonyme, sans bouche, ni yeux. Des rouages se mirent en branle avec un grincement aigu. Quand la machine se mit à danser, esquissant des pas et des gestes maladroits, des larmes coulèrent sur les joues du vieil homme. Il se mit à danser lui aussi, imitant les mouvements gauches de sa création. Pour la première fois depuis longtemps, il eut l’illusion d’être un peu moins seul.

 

Miroir

« Cette histoire parle d’une personne au visage rongé par une laideur repoussante. Le récit terminé, ses traits auront perdu leur atrocité. Cet individu pourrait s’appeler lecteur, il pourrait s’appeler auteur. Je sais seulement qu’il penche la tête sur cette page ou fixe cet écran en quête d’un reflet… »

1988, Le Courrier SF

 

Dernier texte

Durant sa longue carrière d’écrivain, Paul avait publié vingt-huit romans et une centaine de nouvelles. Chaque nouveau projet ressuscitait la même question, le même doute: lui restait-il encore quelque chose à dire? Tout le jeu consistait à déjouer l’échéance, à retarder le moment fatal où les mots ne viendraient plus.

Depuis six mois, Paul contemplait l’écran de son ordinateur, tourmenté par le vide absolu de ses idées. Mais il s’acharnait, refusait de croire qu’il avait épuisé toutes les ressources de son imagination.  « Au moins une histoire… Une dernière. Il doit en rester au moins une quelque part… », se répétait-il inlassablement.

Un soir, l’inspiration vint sous la forme d’un message télévisé. Un détenu hautement dangereux venait tout juste de s’évader, un tueur à la hache. On diffusa la photo du fuyard: une grosse tête chauve, un sourire maniaque, une carrure de gorille. L’image s’incrusta dans la tête de l’écrivain et il voulut lui donner vie. Il s’imagina dans la peau du meurtrier, bête rugissante. Paul était sur une lancée, une vingtaine de pages écrites, tapées à toute vitesse.

Le tueur imaginait le regard incrédule de sa victime, son air stupide lorsque la hache plongerait vers sa tête. Au milieu de la douleur, au milieu de l’incompréhension, un mot, une phrase allait surnager, une dernière étincelle avant l’obscurité totale.  Pour le tueur rien n’était plus précieux que cet instant, ultime parcelle de vie franchissant des lèvres agonisantes. Lorsque son tour viendrait, qu’il serait criblé de balles ou exécuté pour ses crimes, il n’offrirait aucune telle satisfaction.

L’histoire, incapable d’attendre, se bousculait ainsi dans sa tête lorsque le carillon sonna à l’entrée. Qui osait freiner ainsi son élan créatif ? En colère, l’auteur abandonna sa table de travail pour haranguer l’importun. Il ouvrit la porte et eut tout juste le temps d’apercevoir la hache foncer vers son visage hébété. Un choc, accompagné d’une douleur explosive. Paul s’écroula sur le sol, mais la mort tarda à venir. Des mots, des phrases, la suite de son texte interrompu, s’échappaient dans un dernier et interminable soupir.

 

Prison

Un détenu dans sa cellule lit un livre, un roman. Il suit le récit sans vraiment s’y attacher. Trop de cris, trop de confrontations, alors que sa vie à lui se déroule dans le silence et l’isolement. Pourtant, sa lecture progresse. Des lieux semblent même familiers, des dialogues déjà entendus.

La courbe temporelle du récit frôle de plus en plus la sienne. Il marche avec les personnages, partage leurs émotions. Lorsqu’un danger semble imminent, il les interpelle dans sa tête pour les avertir. Bien sûr, aucun ne l’écoute.

Il entame un nouveau chapitre; le décor change. Ce lieu, il le connaît trop bien. Des murs gris et sales, des barreaux fixés à l’unique fenêtre, une porte métallique munie du guichet au travers lequel on lui jette sa pitance. Il interrompt sa lecture, un instant troublé, puis reprend le fil.

Le roman s’attarde maintenant sur le quotidien d’un prisonnier, sans divulguer son âge ou son nom. À travers la routine répétitive, sont décrits de petits faits et gestes qui, mis bout à bout, dessinent le portrait d’un individu tourmenté par son passé. Qui fuit les miroirs, car chacun de ses traits révèle toutes ses erreurs, tous ses crimes, toutes ses lâchetés. Un masque triste et opaque que le personnage voudrait arracher afin de devenir un autre.

« Ce jour-là, il débuta la lecture d’un nouveau livre, un roman. Trop de personnages, trop de voix en colère, fut sa première impression. Puis il aperçut un visage ici, une maison là, des détails éveillant de lointains souvenirs. Des gens parlaient et leurs conversations lui semblaient à présent vaguement familières. Intrigué, il s’installa dans ces lieux, dans ce temps dont la courbe frôlait la sienne. Brusquement, au milieu d’une phrase, le monde autour de lui bascula. »

La cellule est vide, le détenu a disparu, le roman ouvert sur une page, abandonné sur la couchette. L’histoire continue avec son temps qui est devenu le sien.

« … le monde autour de lui bascula.

Il fit quelques pas hésitants. Puis s’arrêta. Devant lui, un lieu inconnu, vaste horizon bordé par le fleuve et ses berges. Une verdure sauvage, courte et touffue, caressait la rive. Un soleil d’été brillait haut dans le ciel. La chaleur sur sa peau, cette sensation, il l’avait oubliée. Un petit village se profilait au loin. Portant un autre nom, un autre visage, il se mit en route. »

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