Ce que Hercule est allé faire chez Augias, et pourquoi il n’y est pas resté, de Joël Champetier

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Des toilettes qui débordent, ce n’est pas très plaisant. À bord d’un vaisseau spatial, ça l’est encore moins, songe Jacques Sahid en contemplant l’eau souillée et malodorante débordant de la cuvette. Il sacrifie quelques serviettes éponges pour contenir la flaque dans l’enceinte du cabinet, puis se tourne vers l’officière militaire appuyée contre le lavabo.

— Y avez-vous jeté quelque chose que vous n’auriez pas dû ?

L’officière lui darde un regard noir.

— Je n’ai rien fait d’anormal.

Jacques hésite.

— Ces toilettes ne se bouchent pas toutes seules. Peut-être un excès de tissu?

Réponse glaciale:

— J’ai utilisé quatre bandes de papier. Pliées en deux. Est-ce que ça vous suffit comme précision?

Jacques jugule une furieuse envie de répliquer, il ne va pas se mettre une officière à dos juste pour une toilette bouchée…

— Ça va. Je m’en occupe.

L’air pincé, l’officière retourne, se coucher.

Jacques étudie de nouveau le liquide trouble. Effectivement, ça ne ressemble pas au traditionnel bouchon de papier. Et puis le réseau 2 est le plus fiable des trois circuits écologiques du Viridiana: jamais d’ennui, équilibre microbien parfait, une beauté… Probablement un corps étranger: peigne, brosse à dents, allez savoir. Avec cette faible gravité centrifuge, il suffit de pas grand-chose.

Un long bâillement, puis Jacques Branche sa seringue sur la prise d’air comprimé et plonge résolument l’embout flexible dans la cuvette, indifférent au débordement d’eau brunâtre sur le plancher de plastique blanc. Toutes ces années à polir de son derrière les chaises de l’école d’astronautique, toutes ces nuits blanches à se bourrer le crâne de biochimie, de plomberie, d’écologie microbienne, d’hydrodynamique, d’hydroponique… Et tout ça pour quoi? Pour déboucher des toilettes! Le service de recrutement n’avait pas insisté sur cet aspect de la glorieuse vie dans les Forces Spatiales.

***

Le télé bourdonne de nouveau. Une voix maussade se plaint que les toilettes de la section N débordent. Jacques consulte l’horloge: il a à peine dormi une heure. À l’étroit dans la minuscule cabine, il enfile de nouveau son survêtement,

Il cligne des yeux sous l’éclairage du corridor central. À cette heure de la nuit, le silence règne dans la roue endormie, ce qu’on appelle «silence» dans un vaisseau spatial, un mélange de voix assourdies, de sifflements d’air comprimé, de bourdonnements de moteur, de craquements et grincements de la coque en composite… Un bruit de fond qu’il ne perçoit plus depuis longtemps.

Jacques traîne sa boite à outils jusqu’à la salle de toilette de la section N, il tombe sur le télétech Graham O’Toole qui termine de se sécher les mains dans le jet d’air chaud.

— Graham? Crapule, c’est toi qui m’a réveillé?

— Oh merde… C’était toi le chiotech de garde? Écoute, si j’avais su je me serais retenu jusqu’au matin, je te jure!

— C’est la deuxième fois qu’on me réveille.

— Désolé, mais écoute, sérieusement, c’est pas ma faute, j’ai juste pissé. Regarde, c’est là.

Jacques ouvre la porte du cabinet, contemple la marque embossée dans le plastique de la cuvette: «Réseau 2». Il étudie avec une impassibilité clinique l’eau jaunâtre. Peu de papier, pas d’excréments. Et pourtant c’est bouché.

— Tu n’as rien jeté?

— Seulement pipi, je te jure!

— Pourquoi t’as pas utilisé l’urinoir, alors? Si tout le monde fait partir la cuvette juste pour pisser, le réseau ne fournira pas.

— Écoute… J’étais endormi et je me suis assis sur le bol pour pisser. On va pas en faire une histoire, non?

Mais Jacques n’écoute plus, perdu dans ses pensées.

—  C’est quand même pas ça qui a fait déborder, insiste Graham.

—  Ça va, ça va… Le problème c’est que deux toilettes du même réseau qui débordent… Selon le manuel, je devrais, avertir la vétérante.

—  Alors avertis-ta.

—  Réveiller Lornis? Juste pour ça?

— Ouais… J’vois ton problème. Mais si c’est vraiment grave et qu’elle apprend que tu ne l’as pas avertie..

Jacques hoche la tête tranquillement. Le télétech avait raison, bien entendu.

***

Vétérante Lornis écoute patiemment l’exposé de Jacques, le remercie de sa vigilance, lui conseille de déboucher la cuvette par les moyens classiques et de la réveiller de nouveau si une autre cuvette se bouche, surtout dans le réseau 2. Le petit écran du télé s’éteint. Jacques pousse un soupir soulagé. Ça ne s’est pas si mal passé après tout.

Cette fois-ci, il porte une attention scrupuleuse aux moindres détails de sa manœuvre. Rien à signaler. Le bouchon est un peu plus coriace que d’habitude, c’est tout. Une fois la cuvette débouchée, Jacques commence à éponger les dégâts, mais s’interrompt aussitôt: son rôle est d’entretenir le cycle écologique, pas de torcher les planchers ! II transmet avec impatience une demande au service d’entretien puis sort dans le corridor central, direction dodo, hypnotisé par la fuyante ligne d’horizon, trente mètres devant lui. Section O… Section P… Section Q… Section A… À la cafétéria de la section B, Jacques aperçoit les cuistots qui s’activent à la préparation du déjeuner. Il ne reste qu’une heure avant le quart de jour et le réveil des militaires. Il ne réussira certainement plus à se rendormir maintenant. Autant en profiter pour aller taquiner les cuisinières.

Il reconnaît Tatiana, en train de préparer de la pâte à crêpes, irrésistible avec son bonnet blanc et une tache de farine sur sa joue couleur chocolat.

— Salut mignonne.

— Salut Jacques. Déjà debout?

Jacques lui raconte ses malheurs de la nuit.

— Pauvre petit, fait-elle avec un sourire en coin. Tu veux une omelette pour te consoler?

— Un baiser serait plus efficace.

Toujours souriante, elle hoche négativement la tête.

— Et que va dire Shirl?

— Mais qu’est-ce que tu vas ressortir là? Shirl et moi, c’est de l’histoire ancienne, ça… C’était rien de sérieux.

Le chef cuistot s’approche.

— Au lieu d’embêter mon personnel, Sahid, qu’est-ce que tu dirais de vérifier un de mes éviers? Il est comme bouché. Je ne voulais pas te réveiller juste pour ça mais comme tu n’as visiblement rien à faire…

— Un évier bouché? Sur quel réseau?

— Oh t’énerve pas, c’est pas un problème de réseau. C’est de la bouffe qui coince le siphon, ça arrive souvent…

— Sur quel réseau est connecté cet évier?

— Holà, te fâches pas! Il est sur le réseau 2… Qu’est-ce que ça change?

***

Dans la cave D, vétérante Lornis se laisse glisser par la barre de descente, atterrit doucement entre les cuves trapues des composteurs, face aux quinze écolotechs réunis d’urgence. Personne n’aime se faire tirer du lit, aussi le moral est plutôt grognon ce matin. Surtout Eunice, le visage encore plus pâle et ses mèches blondes encore plus désordonnées qu’à l’habitude.

— C’était vraiment nécessaire de réveiller tout le monde ?

— Oui, répond Lornis sur un ton sec. J’impose la quarantaine sur le réseau 2.

— La… La quarantaine?

— À midi pile, je veux recevoir sur mon télé un rapport d’évaluation pur-à-pur du réseau suspect. Vous avez bien entendu: pur-à-pur. Les cabinets, les égouts, les broyeurs, les composteurs… Tout.

— Même l’eau potable?

— Tout, répète Lornis. Des questions?

Les écolotechs se dispersent. Les spécialistes du traitement restent dans la cave, le reste de l’équipe inspecte le réseau. Jacques et Eunice, avec leur chance habituelle, sont affectés aux cabinets, bien entendu.

Le système de recyclage écologique du Viridiana est aussi essentiel que le générateur de champ exponentiel et presque aussi complexe, un entrelacs de trois réseaux alimentant et drainant chaque section de l’énorme roue gravitationnelle, trois réseaux parallèles indépendants traitant chacun leur part d’air, d’eau et de déchets. Si jamais le réseau 2 devait être condamné pour une longue période, les réseaux 1 et 3 suffiraient à la tâche. Le Viridiana peut même se permettre de ne fonctionner qu’avec un seul réseau, mais la vie à bord risquerait de ne plus être aussi agréable.

Jacques et Eunice commencent par la section D. Il leur faut se frayer un chemin dans la cohue du matin, forcément envenimée par la mise en quarantaine du tiers des facilités. Protestation et lazzis jaillissent à l’arrivée des techniciens:

— Sans blague, on ne peut pas se servir du réseau 2?

— Vous n’auriez pas pu réparer ça pendant la nuit?

— Si on ne peut même plus chier!

Sourds aux plaintes et aux plaisanteries scatologiques, Jacques vérifie la cuvette et Eunice le lavabo. Tout semble aller. Une caporale s’approche du cabinet.

— On peut s’en servir maintenant?

— Pas encore. On vous avertira par télé, Mais ça risque d’être long.

Sous les huées, Jacques et Eunice sortent dans le couloir.

— Bande de cons! siffle la jeune écolotech.

— Si tu te fâches, ça les fait rigoler encore plus. Ah, ces recrues…

— Ça c’est Lornis! Elle fait exprès de nous donner les corvées dégueulasses.

Elle est interrompue dans ses jérémiades. Une trépidation familière ébranle le couloir gauche, ponctuée de cris tout aussi familiers: «Une deux une deux… Du nerf… De la cadence… Brennan! Tu te réveilles ou merde?…» La cause du tintamarre apparaît à l’horizon, d’abord une rangée de bottes lestées de plomb frappant en cadence le plancher de bois verni, puis les jambes, puis le torse, puis une rangée de visages endormis. Vram vrom vram vrom… Au pas de course, talonnés par un sergent gueulard, cinquante troupiers dépassent les deux écolotechs, poursuivent leur course à la droite du corridor, pour disparaître sous la courbure du plafond.

— Et c’est reparti!

— Allez viens, on a seize chiottes à vérifier, tu te souviens?

Tout va bien également en sections E et F. En section G, malgré la quarantaine affichée sur la porte du cabinet, quelqu’un est à l’intérieur. Furieuse, Eunice frappe à la porte.

— Hé toi! Sors de là!

— Vas te faire enculer! répond une voix mâle.

Un regard outragé vers Jacques

— Tu as entendu ça?

— Que veux-tu qu’on fasse? Laisse-le au moins finir.

Derrière la porte, la chasse d’eau est activée, des gargouillements de mauvais augure suivent, ponctués de jurons. La porte s’ouvre et un colosse déculotté sort précipitamment.

— Les chiottes débordent!

Tout le monde éclate de rire… sauf Jacques et Eunice.

— J’aurais pu me passer de ta merde pour travailler!

— C’est pas ma faute si vous ne savez pas entretenir vos chiottes.

— Vas te faire foutre !

Le militaire s’avance, menaçant.

— C’est pas une chiotech minable qui va me dire d’aller me faire foutre.

Jacques brandit son télé comme une arme.

— J’appelle la sécurité!

Le militaire les toise, soudainement calmé.

— Fais pas ça. J’peux plus me le permettre.

— Alors fous le camp et laisse-nous travailler!

Le colosse termine de se reculotter et vide les lieux. Ses camarades, méprisant, se détournent des deux écolotechs et reprennent leurs ablutions.

***

Impassible, Lornis contemple le plancher souillé de la salle de toilette G. Puis elle suit Jacques et Eunice jusqu’à la salle de toilette H. Ici c’est de l’eau parfaitement claire qui déborde de la cuvette du réseau 2.

— J’ai simplement fait partir la chasse, explique Jacques.

— C’est cette cuvette que vous avez débouchée cette nuit?

— Oui.

Le bruit venu du couloir est infernal: une dizaine de pelotons martèlent maintenant de leurs lourdes bottes le plancher du couloir, chacun poursuivi par un sergent à la voix de stentor. L’exercice du matin dure deux heures. Pas question que les troupes perdent leur forme à cause de la faible gravité du vaisseau.

Lornis réfléchit.

— G et H partagent la même pompe, voilà où doit se trouver le problème.

— Ça n’explique pas le blocage en section N, fait remarquer Eunice.

— Commençons par nettoyer la pompe-broyeur. Ensuite on verra.

Dans la cave fleurant l’engrais et l’herbe coupée, la rampe de descente les fait atterrir entre deux longs bassins de cultures hydroponiques brillamment illuminés. Les écolotechs étudient le plafond bas, l’œil exercé de Jacques repère rapidement la pompe parmi le fouillis de tuyaux multicolores. Lornis monte sur une courte échelle, donne une chiquenaude sur le tachymètre, pousse un petit gloussement satisfait :

— Je vous l’avais bien dit. C’est bloqué!

Jacques et Eunice tentent la plupart des manœuvres classiques pour débloquer la pompe. Toutes échouent. Il ne reste plus qu’un moyen.

Eunice ouvre de grands yeux.

— Oh, non!

— Oh, oui! répond Jacques. Va chercher la bâche et nos combinaisons.

Sous le regard inquiet des hydroponiciennes, Jacques et Eunice étendent la bâche au-dessus des bassins, enfilent leurs salopettes. Eunice ferme les valves, avec difficulté.

— On dirait qu’elles sont bourrées de cochonnerie.

Sans attendre, Jacques dévisse une petite trappe d’entretien à l’avant de la pompe. La trappe adhère avec force, collée par des mois d’utilisation. Jacques lui assène quelques coups de manche de tournevis, sans résultat. Il se tourne vers Eunice.

— Si j’avais un tournevis plus mince, j’essaierais de…

À cet instant la trappe saute, vomissant un épais caillot brunâtre qui éclate sur la bâche avec un bruit mou, éclaboussant les deux écolotechs. Jacques jure, surpris. Eunice recule précipitamment, le regard écarquillé, hurlant de dégoût:

C’est plein… C’est plein de vers!

Avec une pincette de plastique, les mains gantées, Lornis réussit à saisir un des longs cylindres translucides et gluants. Elle le tortille pour l’extraire d’entre ses semblables et le dépose avec douceur dans un bécher propre. Devant le capitaine Maag et le chef-pilote, venus grossir le groupe d’écolotechs dans le petit laboratoire, la vétérante soulève le bécher et présente son contenu, resté inerte tout ce temps.

— Ce n’est pas un ver. C’est une colonie fongoïde. Un champignon, si vous préférez. On dirait un genre de Monascus. Nous sommes en train de consulter la bibliothèque à ce sujet.

— Et qu’est-ce que ces champignons peuvent bien foutre dans nos égouts?

Lornis se renfrogne face au ton agressif du chef-pilote.

— Nous ne savons pas. Chose certaine, ce sont des saloperies. Ils se collent partout. Ils sont si solides qu’ils bloquent les pompes.

— De quoi se nourrissent-ils? demande Maag.

— Ah… Nous ne sommes pas encore sûr — et je ne voudrais pas crier au loup — mais il semblerait bien qu’ils assimilent directement le butanol.

Le capitaine Maag étudie les visages sombres des écolotechs.

— Et c’est grave ?

En quelques mots, la vétérante rappelle au capitaine le rôle du butanol dans le circuit écologique, comment tous les déchets envoyés aux égouts sont transformés, à l’aide d’un brouet de microorganismes spécialisés, en un composé unique, le n-butanol, choisi pour la facilité avec laquelle il se laisse à son tour transformer, par d’autres microorganismes, en protéines et engrais utilisables dans les hydroponiques. L’apparition d’un fongus mutant qui se nourrirait directement et sauvagement de butanol, si tel était bien le cas, serait une catastrophe de première importance.

Une discussion s’engage entre biochimistes et hydroponiciens: n’est-il pas inattendu que ce soit un fongus et non une bactérie qui ai réussi à développer une pareille affinité pour le butanol? Maag interrompt le bavardage:

— Tout ce que je veux savoir, c’est si les autres réseaux sont infectés.

— Nous n’avons pas trouvé de ces colonies fongoïdes cylindriques, répond Lornis avec précision, mais il est envisageable que des spores ou même des micro-colonies infectent déjà les autres réseaux. Nous…

— Vous ne le savez pas encore?

—Il faut laisser le temps aux cultures de se développer. Donnez-nous quatre heures. D’ici là, j’insiste pour une quarantaine stricte sur le réseau 2.

— Comprenez-moi bien, vétérante. La dernière chose dont on a besoin, c’est d’ennuis au niveau du cycle écologique!

— Peut-être que si nous connaissions la durée et la destination de notre voyage, nous pourrions prendre des mesures en conséquence, fait doucement observer une voix au fond du laboratoire,

Les lèvres pincées de désapprobation, Maag toise Eunice, fixant avec ostentation l’insigne de tech sur l’uniforme d’une propreté douteuse.

— Il est d’usage de demander la permission avant d’adresser la parole à un supérieur, écolotech Clarini.

Eunice ouvre la bouche pour discuter, mais Lornis la foudroie du regard. La jeune écolotech détourne le regard.

— Mes excuses, capitaine.

— Le but et la destination de cette expédition vous seront dévoilés en temps utile et pas avant.

Maag s’adresse de nouveau à Lornis.

— J’attends votre rapport dans quatre heures.

***

Assis à la cafétéria maintenant bondée, Jacques somnole devant son déjeuner, trop fatigué pour s’adonner à son passe-temps favori: reluquer les filles. L’avertisseur de son télé le fait sursauter. C’est Eunice.

— Reviens à la cave. Ordre de Lornis.

— Hé, mais j’ai travaillé, moi, cette nuit.

— Grouille-toi, je te dis. Ici ça va mal.

Vram vrom vram vrom «Plus haut les genoux! Regardez-moi ça… Ça ne pourrait pas courir un kilomètre sur Terre sans avoir des vapeurs… » Jacques surveille l’intense circulation, réussit à traverser entre deux pelotons puis se laisse glisser jusque dans la cave.

Jacques se fait tout petit. La tension règne dans le laboratoire. Lornis, Maag et deux colonels étudient le graphe génétique affiché sur l’écran principal.

— Comment une infection d’une telle ampleur a-t-elle pu passer inaperçue si longtemps? demande Maag.

Mal à l’aise sous le regard sévère du capitaine et des officiers militaires, Lornis pointe l’écran du doigt:

— Ce n’est pas un fongus ordinaire. Ce parasite passe d’un métabolisme aérobique, sous forme de minuscules spores haploïdes suffisamment petits pour traverser les filtres, à un métabolisme anaérobique, dit de fermentation. C’est ce qui explique sa croissance fulgurante dans les endroits pauvres en oxygène, comme les composteurs et les pompes.

— Et ces spores vous ont échappé tout ce temps?

— Plusieurs segments de l’ADN de ce parasite sont des copies conformes de certains gènes du Butylophilus pomerlotropus, une des bactéries transformant le butanol en protéines. Voilà comment il se nourrit avec autant d’aisance de butanol pur. Je simplifie, bien sûr. Le processus est plus complexe, il existe des différences de fonctionnement génétique entre un fongus et une bactérie, les promoteurs d’ARN messagers…

— C’est bon, s’impatiente Maag. Vous ne m’avez pas fait venir ici pour me donner un cours de génétique?

Lornis soupire, sans quitter du regard le graphe génétique, comme partagée entre la colère et l’admiration.

— Ce que j’essaie de vous expliquer, capitaine, c’est que ce fongus n’est pas une mutation naturelle. Il a été mis au point à l’aide de manipulations génétiques sophistiquées. C’est du sabotage…

***

Le capitaine convoque Lornis au conseil d’urgence, dans une heure. Pendant ce temps, l’équipe des écolotechs fait le point de la situation, évalue l’étendue des dégâts, propose des correctifs d’urgence pour tenir jusqu’au prochain hiatus de communication.

La situation n’est pas encore critique. L’infection du réseau 1 n’a pas dépassé le stade des spores, aussi fonctionne-t-il sans anicroches. Quelques pompes du réseau 3 commencent à perdre de l’efficacité: à surveiller. Quant au réseau 2… Après une vive discussion, il est convenu de soumettre au capitaine la proposition suivante : seul le réseau 1 sera gardé en fonction. Pour minimiser la formation des colonies en milieu anaérobique, le réseau d’égout sera oxygéné en injectant de l’air comprimé aux endroits sensibles. Ce n’est là qu’une solution de pis-aller. Les composteurs, eux, ne peuvent pas être oxygénés sans déséquilibrer irrémédiablement l’écologie microbienne productrice de butanol. C’est inévitable, les colonies fongoïdes finiront par les engorger.

— Peut-on créer un virus pour tuer le champignon parasite? demande un des hydroponiciens.

— Sur Terre, ce serait faisable, explique Lornis. Mais ici nous n’avons ni le temps, ni les outils, ni même la compétence. Avec un seul réseau contaminé, nous aurions pu le stériliser et le recoloniser avec la soupe au butanol des réseaux sains. Mais là tout l’environnement est souillé… Non, il faut se rendre à l’évidence: on ne peut que tenir le mieux possible jusqu’au prochain hiatus de communication. À ce moment-là, je ne sais pas ce que les capitaines décideront. Évacuer l’équipage — si les autres vaisseaux ont assez de place pour nous accueillir — ou récolter des cultures saines pour remettre à neuf nos trois réseaux.

Eunice et Jacques échangent un long regard.

— Ah bon. Parce qu’il y a d’autres vaisseaux ?

— Évidemment ! On n’effectue pas une mission militaire avec un seul transport de troupes!

— Vous savez combien nous sommes ? Vous savez où nous allons?

Lornis fait un geste excédé, mécontente d’en avoir trop dit.

— La réunion d’urgence va commencer.

***

À l’issue de cette réunion à huis clos, toutes les communications normalement retransmises par télé sont interrompues par la stridulation de l’alerte jaune. La mine sombre coiffé de sa casquette d’apparat, le capitaine Maag apparaît. En quelques phrases, il résume la situation, explique l’urgence des travaux que l’équipe écologique sera contrainte d’effectuer, rappelle les recommandations du manuel d’urgence pour fonctionnement avec réseau unique de recyclage: douches interdites, quota d’eau, horaire d’utilisation des facilités, etc…

— Plusieurs d’entre vous se demandent sans doute combien de temps va durer cette mission…

Jacques amplifie le volume sonore de son télé, soudain attentif.

— En accord avec le colonel Wright, je vous annonce que le Viridiana fait partie d’une escadre de cinq croiseurs en route vers Constance.

Jacques lance un coup d’œil à Eunice, mais celle-ci fixe son télé, une expression indéchiffrable sur son mince visage.

— Nous atteindrons l’orbite de Constance dans trois semaines, poursuit Maag. Il est prévisible que notre séjour dépasse l’année, un circuit écologique en état optimum est donc indispensable. Par conséquent, au prochain hiatus de communication, dans 52 heures exactement, nous répartirons nos troupes militaires dans les quatre vaisseaux qui nous accompagnent. Le Viridiana et son équipage seront, eux, dans l’obligation de rebrousser chemin vers notre base de Titan. (Maag s’interrompt, comme s’il réfléchissait.) Après consultation avec vétérante Lornis, je dois conclure que cette infection est le résultat d’un sabotage. L’alerte jaune sera maintenue pour une durée indéfinie. Vous serez tenu de répondre à toute question de nos officiers de renseignement. Tout passager ou membre de l’équipage en mesure de fournir le moindre indice permettant de retrouver le ou les coupables sera gratifié d’une recommandation spéciale à son dossier.

***

Des soldats sont nommés volontaires pour assister les écolotechs et l’ingénierie dans leurs travaux. L’idée d’injecter de l’air directement dans les canalisations s’avère peu pratique, aussi doivent-ils dériver les égouts dans des cuves de fortune — les composteurs du réseau 2, nettoyés avec force jérémiades par les hommes de troupe —, ce qui facilite grandement le brassage et l’oxygénation. Avec ces travaux, seul le réseau 3 reste à peu près fonctionnel, à condition que les écolotechs courent tout le tour de la roue pour débloquer les pompes engorgées de fongus. Lornis se plaint aux officiers militaires, qui assignent une vingtaine de «volontaires» supplémentaires à ces travaux éminemment désagréables.

***

Puants et crottés, Jacques et Eunice profitent de ce premier répit de la journée pour se nettoyer tant bien que mal en l’absence de douche. Ils se rendent ensuite à la cafétéria B pour leur premier repas chaud de la journée. Affamés, ils mangent sans dire un mot quand Graham O’Toole, le télétech, aperçoit Jacques du fond de la cafétéria et vient s’asseoir avec eux, quémandant les dernières nouvelles au sujet du cycle écologique. Entre deux bouchées, Jacques explique qu’il n’a pas grand-chose à ajouter au message du capitaine.

Une voix pointue l’interrompt.

— Bonjour Jacques.

À croquer dans un uniforme de cuisinière bien rempli aux bons endroits, Tatiana s’assit à côté de Jacques, tout sourire.

— Je te fais signe depuis tout à l’heure, tu me boudes?

— Mais non! Je ne t’avais pas vue… Tu connais Graham et Eunice?

Graham sourit de toutes ses dents, le regard fixé sur la poitrine généreuse. Eunice salue d’un bref hochement de tête. Tatiana leur fait un clin d’œil appuyé.

— Ça ne doit pas être drôle tous les jours de travailler avec ce coquin de Jacques. N’est-ce pas, Agnès?

— Eunice.

— Eunice… Désolée! C’est joli comme nom, pourtant. Mais enfin, quel drôle de métier quand même. Moi je ne serais pas capable. L’odeur, tout ça.

— Chacun travaille selon son talent, répond Eunice sur le ton de la conversation.

Tatiana s’adresse à Jacques, taquine.

— Rebrousser chemin à cause des toilettes. Hein, c’est pas croyable! Finalement c’est un peu de votre faute tout ça, non?

— C’est pas juste une question de toilette. Tous les systèmes d’épuration du vaisseau sont interdépendants. En bouleversant le traitement des déchets, on bouleverse la purification de l’eau et de l’air. Et, à plus long terme, les hydroponiques. Donc la nourriture.

— Moi, c’est ma première mission, intervient Graham. C’est vexant d’être obligé de rebrousser chemin.

— Oh, hé bien moi je trouve qu’il n’y a rien de glorieux à s’ennuyer un an en orbite autour d’une planète de cul-terreux.

— Comment le saurais-tu? demande Eunice. Tu y es déjà allé, peut-être?

— Bien sûr que non, répond Tatiana, un peu désarçonnée.

— Connais-tu seulement la raison de cette intervention militaire? insiste Eunice. Tu savais que Constance refuse de se conformer au plan Niklas-Stryer de terraformation? Qu’ils refusent de modifier leur environnement? Qu’ils ont déjà expulsé des conseillers scientifiques et des diplomates Terriens?

— Et toi? Comment sais-tu tout ça?

Un gloussement méprisant :

— J’écoute les informations, je lis les journaux. Mais évidemment, moi, je sais lire…

La bouche ouverte, Tatiana ne répond pas.

— Eunice, ça suffit, chuchote Jacques, embarrassé.

Mais Tatiana est debout, elle doit partir, elle a du travail. Jacques tente de l’amadouer mais rien n’y fait, elle s’éloigne vivement, ses talons claquant avec colère sur le plancher de la cafétéria.

Jacques se tourne vers Eunice, les sourcils froncés.

— Qu’est-ce qui te prend?

Eunice repousse lentement son plateau, se lève, le visage blême.

— Je suis désolée, Jacques, je… je suis fatiguée… Je crois que je vais aller me coucher.

— Bonne idée, approuve Jacques durement.

La jeune écolotech quitte la cafétéria à son tour, le courbé. Feignant l’indifférence, Graham O’Toole continue à manger. Jacques fixe son plateau, le repousse à son tour. Il n’a plus faim.

— II lui prend de ces lubies, à celle-là.

Graham mastique consciencieusement, le nez dans son assiette.

— Hum… Tu ne le vois pas, hein ?

—  Voir quoi? De quoi parles-tu?

Nouveau toussotement.

— Qu’elle est jalouse…

Jacques regarde le télétech comme s’il était devenu fou.

***

Courir dans le corridor principal est étourdissant, mais Jacques rattrape Eunice avant qu’elle ne s’enferme dans sa cabine.

— Eunice, arrête… Arrête, s’il te plaît.

Elle s’immobilise. D’un coup de manche rageur, elle essuie ses joues mouillées de larme.

— Qu’est-ce que tu veux?

— Je veux que… Je suis désolé, je n’avais pas compris.

— Tu n’avais pas compris quoi?

— Depuis le temps que nous sommes copains, j’aurais dû ouvrir les yeux.

— Ha! Ils étaient plongés dans le décolleté de Tatiana, tes yeux!

— Ça alors! Tu es jalouse!

— Vas te faire foutre!

Les oreilles de Jacques commencent à lui chauffer.

— Là je te reconnais bien… Va te faire foutre!… Comme c’est charmant! Comme c’est distingué! Je vais te dire une chose au sujet de Tatiana: c’est pas son décolleté que tu dois envier, c’est sa gentillesse. Elle n’est pas toujours en train de gueuler, elle! Non mais c’est vrai, à la fin: on ne t’as jamais dit que tu faisais chier tout le monde?

— Hé bien t’as raison! Et c’est pas fini!

Satisfaite de sa dernière réplique, elle s’éloigne, sous les applaudissements moqueurs des militaires témoins de l’altercation. Jacques lève les yeux au plafond: comme si on n’avait pas assez d’ennuis comme ça!

Une tonalité d’appel résonne contre sa cuisse. Il soulève le télé. On lui demande de se présenter à sa cabine, les spécialistes du renseignement l’attendent pour son interrogatoire.

***

Plus que trente-six heures avant le hiatus de communication, trente-six heures de travail acharné et désagréable, dans une ambiance qui se détériore d’heure en heure. Les militaires ne peuvent plus se doucher, la queue pour les toilettes dure quinze minutes, même la cafétéria a dû restreindre la variété de son menu. Et qui blâme-t-on? Les «chiotechs», évidemment.

***

Cinq heures avant le hiatus, la stridulation de l’alerte jaune annonce le début de «l’opération sardine». Habituellement, l’annonce des préparatifs est accueillie avec des soupirs d’exaspération. Mais cette fois, la perspective de libérer le Viridiana de ses encombrantes troupes injecte un peu de zèle aux membres de l’équipage. Avec empressement, les techs de toutes disciplines quadrillent le vaisseau. Une à une, les rampes luminescentes sont éteintes, leurs câbles détachés et prestement enroulés. Tout appareillage électrique et électronique, qu’il fonctionne sur pile ou sur le courant de bord, est repéré, débranché et amené près des ascenseurs. Avec deux heures au compte à rebours, le long des corridors assombris, les hommes de troupes défilent vers les quatre ascenseurs, en route vers le dortoir de protection, dans l’axe du Viridiana. À la suite des militaires, tout l’appareillage électrique du vaisseau est entassé dans les ascenseurs pour être rangé dans l’axe, son blindage superconducteur les protégeant contre l’effroyable champ électromagnétique du retour en espace normal.

Jacques déteste l’ascenseur. Le cœur au bord des lèvres, il supporte stoïquement le déplacement du champ de gravité qui l’écrase contre la paroi à mesure que l’ascenseur approche de l’axe. Un sifflement d’air comprimé, l’aplatissement fait place à l’apesanteur. La porte s’écarte, dévoilant un spectacle claustrophobique et bruyant: le dortoir de protection où, entassés dans d’étroites couchettes étagées, militaires et personnel d’équipage attendront patiemment la sortie de l’espace exponentiel. Un choeur de mille récepteurs télé annonce: «Quinze minutes au compte à rebours». Jacques attache prestement ses bagages à la paroi et, flottant tant bien que mal dans l’étroit espace libre, monte (descend?) jusqu’à sa couchette.

Coincé comme dans un sarcophage, incapable de se détendre en apensateur, Jacques prend son mal en patience quand son télé sonne. Un visage mince apparaît, moitié boudeur, moitié circonspect.

— Je ne suis plus fâchée.

— Moi non plus. Bien trop occupé.

Une tentative de sourire.

— Sourire te réussit. Tu devrais le faire plus souvent.

— J’y peux rien. C’est pas mon état naturel.

— J’avais cru remarquer… Dis, c’est vrai que tu as le béguin pour moi?

Les joues rosissent imperceptiblement.

— Un peu, oui…

— Je ne comprends pas. Pourquoi tu n’as rien dis?

— C’était pas dans mes projets de tomber amoureuse…

Jacques rit.

— Et c’était quoi, tes projets?

Eunice disparaît, remplacée par un compte à rebours de dix secondes. Jacques se tend… Un sifflement suraigu: le blindage superconducteur de l’axe vibre sous l’impact du champ électromagnétique. Un choc assourdi, une brève sensation de décélération, quelques craquements de l’armature en fibre de verre. Le Viridiana flotte maintenant dans l’infini glacé de l’espace normal.

Un gémissement d’hydraulique derrière la paroi de la couchette. Une section du blindage superconducteur est soulevée. Plaintes cybernétiques et vibrations métalliques.  L’antenne émerge de la pointe de l’axe. À quelques centaines de kilomètres du Viridiana, quatre autres transports de troupes viennent d’apparaître, quatre antennes se déploient. Pour la première fois depuis deux semaines, les cinq vaisseaux de guerre en route pour Constance pourront communiquer.

En temps normal, ces arrêts durent moins d’une minute, juste le temps de déployer les antennes, émettre «Rien à signaler» et synchroniser les horloges de bord des cinq vaisseaux. On réintègre aussitôt l”espace exponentiel et le voyage peut se poursuivre. Cette fois-ci, pas un militaire, pas un homme d’équipage ne s’étonne que le hiatus de communication se prolonge. Il règne un silence inhabituel dans le dortoir de protection.

Le temps passe. Les télés annoncent la réoccupation du vaisseau. Un souffle collectif de soulagement. Le Viridiana est toujours dans l’espace normal, c’est donc que les militaires vont bel et bien être évacués. Avec empressement, Jacques, s’extirpe de sa couchette et descend (monte?) jusqu’à l’ascenseur. Les derniers à entrer sont les premiers à sortir. Heureux de retrouver la chère gravité de la roue, les techs s’empressent de rétablir la lumière autour de l’ascenseur. D’autres techs suivent, croulants sous les rouleaux de câble électrique et les appareils électroniques. La réoccupation du Viridiana se déroule sans anicroches.

***

Les militaires n’ont pas encore tous réintégré la roue que Jacques reçoit un appel personnel et confidentiel. Il se colle l’écran du télé sous les yeux, le son abaissé au minimum. C’est Lornis, le visage grisâtre, des rides de contrariété lui plissant le front.

— Présentez-vous immédiatement à la salle de conseil P-13, ordonne-t-elle d’une voix dure. Ultra-secret.

Jacques accourt sans discuter. Au secteur P, un garde de sécurité vérifie son identité, puis on le laisse entrer. C’est la première fois qu’il pénètre dans un local de l’état-major. Il y a Maag, une demi-douzaine d’officiers, le chef-pilote, l’ingénieur en chef et Lornis, en bout de table. L’ambiance n’est pas à la fête.

— Nous ne transférerons pas nos effectifs militaires, annonce Maag avec une certaine brusquerie. La raison est simple: trois des transports qui nous accompagnent ont été infectés de la même manière que ceux du Viridiana. Seul le Paterson semble avoir échappé au sabotage.

II cède la parole à Lornis. La vétérante inspire profondément:

— Jusqu’à maintenant nous nous demandions à quel moment les premiers spores avaient été injectés dans le réseau d’égout. Sur Titan? Ou après le décollage? Tant qu’il ne s’agissait que du Viridiana, la réponse aurait pu aller dans les deux sens. Au début de chaque mission le circuit écologique est soumis à un examen complet, mais il est concevable que des spores puisse nous échapper. Que la même négligence se reproduise sur quatre vaisseaux…

— Ce sabotage ne visait pas seulement le Viridiana mais toute notre mission, conclut Maag. Les faits sont donc clairs. Les saboteurs sont à la solde de Constance et se trouvent toujours à bord… Un peu de silence, je vous prie… Si le Paterson est propre, il poursuivra seul sa route. Pas question de transférer quiconque, ce serait risquer le transfert d’un saboteur. Quant au Viridiana et aux trois autres… Impossible de nous maintenir en orbite de Constance dans notre état. Il nous faut tous rebrousser chemin, le plus tôt possible, afin d’avertir la Terre. (Sa voix se durcit.) Au sujet des saboteurs… Notre enquête n’a jusqu’à ce moment rien donné. Un appel à l’auto-dénonciation sera lancé sur le réseau. Passé un délai de trois heures, en accord avec le général Kuo, et les capitaines du Kraken, du Apeldoorn et du Jiang Jieshi, tous les passagers et membres d’équipage, incluant les vétérans et les officiers, seront à nouveau interrogés. À l’aide des techniques d’affaiblissement.

Un silence atterré accueille ces paroles.

— Pas sur nos hommes, proteste faiblement un officier.

— Ce sont les ordres, répond Maag d’une voix implacable.

***

Même en temps de guerre, l’utilisation des techniques d’affaiblissement — «sérum bleu», «cervosiphon», les locutions argotiques ne manquent pas — soulevait la controverse. Que l’état-major projette d’infliger le sérum bleu à ses propres hommes fait donc l’effet d’un coup de pied dans une ruche, et un service de police renforcé est institué pour maintenir l’ordre.

Tout ça ne règle pas le problème des circuits écologiques. Sans la vigilance constante de Jacques et de ses compagnons écolotechs, le réseau 1 se serait engorgé depuis longtemps. Les hydroponiques ne fonctionnent plus qu’au tiers, la filtration d’air par biomasse commence à cafouiller, seul le réseau d’eau potable fonctionne à peu près correctement. Tout ce travail avec la crainte d’être soumis au sérum bleu… Et comme responsables du circuit écologique, Jacques et ses camarades devinent qu’ils seront les premiers à y passer!

Après trois heures de course folle, épuisé et puant — son état normal des derniers jours — Jacques frappe à l’étroite porte de la cabine d’Eunice. C’est à peine s’il perçoit la réponse:

— C’est ouvert.

Eunice, allongée toute habillée sur sa couchette, le fixe avec un regard inexpressif.

Jacques rit, incrédule:

— Merde, veux-tu bien me dire ce que tu fais? On te cherche depuis tout à l’heure. Lornis veut te tuer!

Sans répondre, la jeune écolotech se lève, enlace Jacques, le serre de toutes ses forces, le visage écrasé contre sa combinaison crasseuse. Elle relève la tête. Il avait cru qu’elle pleurait, mais non, elle garde les yeux secs. Doucement, elle pousse Jacques dans le corridor.

— Il faut que tu viennes. Seule, je ne pourrai pas.

— Tu ne pourras pas quoi? De quoi parles-tu?

Le tirant par la main, elle l’entraîne le long du corridor.

— Eunice… Où allons-nous?… Que se passe-t-il?

Elle fait la sourde oreille. En section P, elle s’arrête devant le gardien surveillant la section des officiers.

— Je connais l’identité du saboteur, explique-t-elle faiblement, la voix éraillée.

Pendant que le garde murmure dans son télé, le regard de la jeune femme rencontre celui de Jacques, deux yeux gris luttant pour retenir les larmes. Jacques recule lentement, une bouffée de chaleur lui embrouillant l’esprit.

— Eunice… Non.

— Je te l’ai dit. Tu ne faisais pas partie de mes projets.

Le second apparaît, suivi de Maag. Que diable se passe-t-il? Eunice salue, droite et noble malgré le sillon d’une larme sur sa joue.

— Écolotech Eunice Clarini au rapport, capitaine. Je revendique le statut de prisonnière de guerre suite à un acte de sabotage commis au nom du Dominion de États de Constance. L’acte de sabotage consiste en une inoculation de parasites dans les trois circuits écologiques du Viridiana afin de les mettre hors d’usage. Tels que stipulent les accords de Sapporo, mon statut de prisonnière me le donne le droit, à chaque étape de mon interrogatoire et de ma détention, d’être accompagnée d’un témoin, qui veillera à ce qu’aucune entorse à la loi ne mette ma vie et mon intégrité physique en péril…

Les quatre hommes écoutent, incrédules. Eunice se tourne vers Jacques, implorante.

— Écolotech Jacques Sahid: acceptez-vous d’être ce témoin?

Jacques est incapable de proférer un son.

— Acceptez-vous d’être soin témoin, Sahid? répète Maag.

— J’accepte, murmure Jacques, le cœur dans la gorge.

***

Il fait trop clair dans la petite salle de conférence, Eunice plisse les paupières face au regard vitreux de la caméra. En face d’elle également, les deux spécialistes des renseignements qui mènent l’interrogatoire. Un peu en retrait, Jacques, le témoin. Il y a un garde à la porte.

Les officiers du renseignement sont intrigués. Comment a-t-elle appris que le Viridiana ferait partie des cinq vaisseaux en mission vers Constance? Le capitaine du vaisseau lui-même n’avait été informé qu’une fois en route.

Triturant nerveusement une mèche de cheveux, Eunice répond sans détour à toutes les questions. Elle travaillait depuis cinq ans comme agent des services secrets de Constance. Ils avaient réussi à placer un agent à bord de chaque vaisseau de la flotte susceptible d’intervenir. La couverture n’était pas parfaite, le Paterson avait échappé à leur vigilance. Elle non plus ne savait pas au départ quelle serait leur mission. C’est en interrogeant à gauche et à droite parmi le personnel du vaisseau qu’elle a fini par deviner leur destination. Les spores lui ont été remises par un contact sur Titan. Elle n’a jamais su son nom. Elle ne connaît pas les agents à bord des autres vaisseaux, ni aucun de ses supérieurs.

— Le sérum bleu pourrait vous rafraîchir la mémoire.

— Je… Je ne sais rien de plus.

— Elle dit la vérité. Inutile de la menacer.

— Le témoin est prié de s’en tenir à son rôle d’observateur!

— Ça va aller, Jacques… Ne t’en fais pas.

L’interrogateur gratte avec agacement sa joue mal rasée.

— Vous n’espériez pas vous en tirer, n’est-ce pas? Vous vous doutiez bien qu’on vous capturerait.

Pour la première fois, Eunice laisse paraître de la colère.

— Je ne pensais pas que vous oseriez utiliser le sérum sur vos propres hommes. J’ai voulu éviter des souffrances inutiles.

— Quelle noblesse! Mais vous ne croyez pas qu’en sabotant le système écologique, vous allez causer bien d’autres souffrances?

— Ça vous donne un aperçu de ce que la Terre veut faire subir à Constance!

— Tout ce que nous voulons, c’est rendre Constance plus confortable pour les humains, répond l’interrogateur sur un ton raisonnable.

— En détruisant l’environnement originel!

— C’est ce qui était prévu dès le départ, non?

— Les habitants de Constance ont révisé leurs objectifs!

— Ça suffit, s’impatiente l’autre interrogateur. Vous n’êtes pas ici pour faire de la propagande mais pour répondre aux questions.

Elle baisse la tête, l’air fatigué.

— Alors, je n’ai plus rien à vous dire…

***

Assis dans un coin isolé du salon, Jacques fixe le grand écran, aveugle aux cabrioles des acrobates, sourd aux chansonnettes sirupeuses, indifférent aux regards des autres membres de l’équipage. Graham approche, les vêtements chiffonnés, les cheveux en bataille, le visage dévoré par une barbe de cinq jours.

— Ça va?

— Ça peut aller.

— C’est moche tout ça, hein? L’interrogatoire, je veux dire…

Jacques hoche la tête: oui, c’était moche.

Un long silence.

— Cette Eunice… Tout un numéro, hein?

— Ouais.

— Courageuse, en tout cas.

— Ça.

— Plutôt mignonne, même. Dans son genre. Manque un peu de rembourrage devant, à mon goût.

Jacques sourit faiblement:

— Vas te faire foutre.

— Oui… Je crois que c’est ça qu’elle m’aurait répondu…

Graham lui prend le poignet, soudain sérieux.

— Jacques? On va s’en tirer, hein? On peut survivre un mois dans cette fosse à purin?

— T’en fais pas. Ça va être désagréable, c’est tout.

Une tonalité d’appel urgent les fait tous deux sursauter. Avec un geste impatient, Jacques accepte la communication. C’est Lornis, larmoyante, avec un mouchoir sur le nez!

— Sahid! À la cave et tout de suite!

Marmonnant tout ce qu’il connaît d’obscénités, Jaques dévale le corridor courbe du Viridiana. Il a presque atteint la section D qu’un effluve d’une puanteur incroyable le fige sur place. Militaires et membres de l’équipage accourent à sa rencontre, le nez bouché, jurant et grimaçant. Il continue, dévale dans la cave D, manque assommer une biochimiste qui vomit en bas de la rampe.

Ici l’odeur dépasse l’imagination, une odeur écœurante, sucrée, grasse comme du caoutchouc brûlé. Il trébuche jusqu’au laboratoire, où il ne reste plus que Lornis et une biochimiste qui font stoïquement des analyses.

— Que se passe-t-il?

Lornis le regarde, grimaçante.

— Le fongue a muté!

Quoi?

— Une mutation programmée. Ah les salauds! Les colonies fongoïdes se désagrègent… Perdent le tiers de leur masse sous forme de composés organiques volatiles… Sauf que… (Un haut le cœur) Pas sous forme de butanol cette fois… Sous forme de mercaptans… L’odeur de la moufette!

Le nez en feu, Jacques a de la difficulté à réfléchir.

— Grand Dieu, Lornis. Est-ce que c’est toxique?

Lornis fixe son assistant d’un regard injecté de sang, puis éclate de rire, hystérique:

— Ah, parce que ça ne vous suffit pas? Vous voudriez que ça soit toxique en plus?

Statufié, Jacques contemple la vétérante qui se tient les côtés, les larmes aux yeux, incapable de s’arrêter de rire.

La sirène de l’alerte rouge emplit la roue…


 

Première publication: L’Année de la science-fiction et du fantastique Québécois 1989, Québec, Le Passeur, 1990.