Trois portes avant l’inconnu, de Jean-Louis Trudel

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Deux vestibules distincts les séparaient de la surface de Mars. Le second était un sas tout ce qu’il y avait de plus ordinaire. Le premier était muni d’un paillasson et il était juste assez grand pour passer l’aspirateur.

Yassine ne mettait jamais de masque lorsque c’était son tour de nettoyer le vestibule où les scaphandres étaient suspendus à des crochets fixés au plafond. Les occupants de la base ne pouvaient pas se permettre de laisser entrer la poussière martienne, faite de grains abrasifs que l’érosion n’avait jamais adoucis et qui endommageraient tous les appareils où ils s’infiltreraient. Le nuage rouge et ténu que Yassine soulevait par mégarde en promenant le bec de l’appareil suffisait d’ailleurs à le faire tousser. Il savait qu’il cracherait quelques jours durant des glaviots rosés, mais il s’en foutait. Il se trouvait sur Mars et cela comptait plus à ses yeux que ses bronches lacérées de l’intérieur.

Hanna le rabrouait quand elle le surprenait à négliger les précautions les plus élémentaires.

— Prends donc soin de toi. Pense un peu à…

— À qui?

Elle se taisait en se rappelant qu’il n’avait plus personne sur Terre. Personne pour souhaiter qu’il restât en vie le plus longtemps possible. Plus aucun proche, en tout cas. Sa femme et ses enfants avaient péri dans un accident de la route, éparpillés par un chauffard, quelques mois à peine avant son diagnostic de cancer.

Yassine souriait tristement. Tout petit, il rêvait déjà de se rendre sur Mars. Il s’était cramponné à cette idée pendant toute son enfance en Syrie, durant les dernières années de la guerre civile. Quand il avait traversé le désert pour franchir la frontière entre la guerre et la paix, il s’était dit qu’il foulait le sol d’un désert martien. Parce que, sur Mars, ses parents n’étaient pas morts. Parce que personne n’avait jamais trépassé sur la planète rouge puisque personne n’y avait encore mis les pieds.

Cette fois, quand il acheva de nettoyer le sas intérieur, Yassine attendit en vain un commentaire de Hanna.

Il se sentit tout bête, debout au milieu du vestibule, l’aspirateur à la main. Comment avait-il fait pour oublier qu’elle se trouvait à l’infirmerie? Il referma la troisième porte et raccrocha l’aspirateur au mur voisin.

Il se fendit d’un sourire pour le bénéfice des vidéospectateurs sur Terre Il s’était tourné d’instinct vers l’objectif le plus proche, dont il connaissait l’emplacement par cœur, pour l’excellente raison qu’il avait installé lui-même toutes les caméras de la base.

Sur chaque paroi, un carré de peinture nanoactive affichait le décalage actuel. Trente-huit minutes. Le temps dont la lumière avait besoin en ce moment pour se rendre sur Terre et revenir, chargée des commentaires des abonnés et du chiffre des paris sur l’identité du premier Martien.

Yassine avait longtemps été le favori. Mais plus maintenant.

L’infirmerie n’était pas loin. La base n’accueillait que vingt-deux personnes, qui avaient appris à vivre les unes sur les autres durant le voyage de la Terre à Mars. Exception faite des deux ailes occupées par des serres, l’édifice central abritait l’essentiel des locaux regroupés sur une superficie réduite au minimum. La nuit, si quelqu’un toussait dans un dortoir, tous les autres l’entendaient. Seule l’infirmerie était insonorisée.

Yassine compta quatorze foulées, pas une de plus, jusqu’à la porte marquée d’une croix et d’un croissant rouges. Avant d’entrer, il repêcha du fond du passé le sourire rayonnant qu’il réservait autrefois à son épouse défunte.

— Bonjour, ma rouquine!

Les cheveux de Hanna avaient repoussé. Elle n’en était pas peu fière, surtout qu’il ne restait pas grand-chose dont elle pût s’enorgueillir. Mince et élancée à son arrivée sur Mars, elle était devenue maigre et anguleuse. Alors qu’elle avait eu l’énergie de participer à la construction des serres, elle n’avait plus même la force de sortir de son lit.

— Bienvenue au mouroir, perdant de mes fesses.

— Je n’ai pas encore perdu, protesta-t-il sans se vexer.

— C’est tout comme.

D’une main squelettique, elle montra les cotes affichées par la paroi au-dessus de son lit. L’auditoire terrestre avait fait d’elle la favorite à moins de deux contre un. La cote de Yassine, elle, avait chuté à plus de quatre contre un, tout juste maintenue par la fréquence de ses excursions à l’extérieur, jugées plus périlleuses par les parieurs que les activités à l’intérieur des murs.

— Tu anticipes. Je peux recevoir une météorite sur la tête à ma prochaine balade dehors.

Si elle en avait eu la force, elle aurait éclaté de rire. Elle se contenta d’entrouvrir les lèvres et de lui montrer le bout de sa langue.

— J’ai déjà prévenu ma sœur qu’elle allait recevoir le gros lot en héritage, déclara-t-elle. La vengeance est douce au cœur de la guerrière.

Hanna Ingadóttir, guerrière viking… et comptable islandaise de quarante ans. Il aurait aimé la connaître avant. Avant le départ pour Mars. Avant la maladie. Mais pas avant la mort de sa femme.

— Je ne comprends toujours pas que tu puisses lui en vouloir autant, avoua-t-il.

Yassine peinait à saisir la logique de l’alitée. Pour des raisons qu’elle taisait obstinément, Hanna détestait sa sœur, qui le lui rendait bien. En revanche, elle adorait ses deux neveux et sa nièce. À ses yeux, la grande course à la mort sur Mars n’était qu’un moyen de faire de sa sœur son obligée pour toujours. Contrairement à Yassine et quelques autres, l’ancienne comptable n’avait pas abandonné la Terre en se réjouissant d’acheter un aller simple pour Mars avec son diagnostic de maladie incurable. Elle se fichait bien de passer à l’histoire ou de coloniser un autre monde. Elle voulait gagner pour avoir le dernier mot, point.

Hanna s’amusa de l’incompréhension qu’il affichait.

— Tu es orphelin, mon beau brun. Tu ne peux pas comprendre. Certaines familles sont des prisons dont il faut s’évader.

— Mais c’est ta sœur!

— Les prisonnières n’ont jamais aimé les geôlières, et vice-versa. Et toi, à qui ira ton magot si tu meurs?

— À une fondation philanthropique de mon pays natal.

— La France?

— Non. La Syrie.

— Ah, je ne savais pas… Mais la Syrie n’existe plus.

— Il y a encore des gens qui vivent dans les ruines des anciennes villes et qui s’efforcent de reconstruire, même si le climat est plus cruel que les tyrans abattus.

— Moins que la surface de Mars que tu aimes tant.

— Tu ne comprends pas non plus, constata-t-il.

— Un monde parfaitement photographié où tout reste à découvrir… et où il suffit d’ouvrir son casque pour suffoquer. Ce que je ne comprends pas, c’est que tu sois toujours revenu de tes promenades à l’extérieur.

— Le seul moyen de retourner à l’extérieur, c’est d’en revenir.

— Je ne supporterais pas la tentation de l’inconnu, je crois.

— C’est l’inconnu qui m’appelle. Bien sûr qu’il y a des cartes, bien sûr qu’on connaît chaque roche et presque chaque grain de poussière. Mais pas moi. L’inconnu, je l’apprivoise chaque fois que je sors.

— Tu me l’avais déjà dit, je crois.

Il hocha la tête. Hanna perdait la mémoire, depuis une semaine au moins. Malgré les traitements palliatifs administrés par Diop, elle dépérissait à vue d’œil. Le seul moyen de mourir avant elle, en fait, ce serait de se tuer, mais le règlement de l’expédition interdisait formellement le suicide. Le plus petit soupçon à ce sujet priverait le gagnant de la cagnotte tant convoitée.

La règle du jeu était claire. La première personne à mourir sur Mars entrerait dans l’histoire et remporterait une petite fortune à léguer aux bénéficiaires de son choix. Elle n’aurait pas été la première à fouler le sol de la planète rouge, mais son nom serait gravé sur la stèle déjà dressée à l’aplomb d’une tombe vide. Première habitante pour l’éternité. Les autres auraient droit à un traitement susceptible de repousser l’échéance, à défaut de les guérir, s’ils survivaient jusqu’à l’arrivée du second vaisseau.

Tous les concurrents avaient consenti à un voyage sans retour. Tous étaient promis à une mort certaine par leurs médecins, même si des thérapies géniques personnalisées leur auraient donné une chance de passer au travers. Seulement, il fallait appartenir à l’élite mondiale — le Millième — pour disposer des ressources nécessaires au financement des analyses préalables. Si le génome humain était une encyclopédie, le protéome et ses interactions formaient un univers.

Les survivants ne reviendraient jamais sur Terre, mais le rajustement de leur système immunitaire pour venir à bout des maladies qui les minaient ferait d’eux des colons idéals. Il n’en fallait pas moins. L’existence sur Mars était cancérigène en soi, exposée au rayonnement cosmique dont les Terriens étaient préservés par une atmosphère plus épaisse et un champ magnétique plus intense.

Hanna se redressa quand une nouvelle venue poussa la porte de l’infirmerie.

— Doctrice Diop. Quelles nouvelles?

Rokhaya était une condamnée comme les autres, mais presque aussi amoureuse de Mars que Yassine. Ce dernier avait souvent songé que le concours n’avait pas identifié les bons candidats. L’appât d’un gain posthume ou d’une guérison miraculeuse avait motivé la plupart de ses compagnons, en leur faisant oublier qu’ils seraient coincés sur Mars s’ils en réchappaient.

— À vous de me le dire, Hanna. Toute la planète ne parle que de vous.

La plaisanterie tira un rire chevrotant de la rouquine. Ce n’était pas si difficile d’accaparer les conversations de moins de vingt personnes.

— J’ai mal, se plaignit la malade. Mes jambes…

Elle agita faiblement ses membres inférieurs et Diop jeta un coup d’œil sous la couverture. La doctrice poussa un soupir.

— Si j’augmente encore la dose des analgésiques, Hanna, vous risquez de vous endormir pour de bon. Est-ce bien ce que vous voulez?

— Pourquoi pas? Vous n’en avez pas marre de me regarder mourir?

Yassine fit la grimace et même Rokhaya accusa le coup, son joli sourire professionnel se figeant un instant. Mais Hanna s’adressait-elle à eux, ou aux caméras et aux vidéospectateurs sur Terre?

— Le règlement interdit le suicide, et l’euthanasie aussi. Pardonnez-moi, Hanna, je n’aurais pas dû vous poser la question.

— Alors, donnez-moi ce que votre conscience vous permet de me donner.

La doctrice se pencha sur la distributrice reliée au tube dont l’extrémité mordait le cou de la malade comme les incisives d’un vampire. Lorsque Diop repartit, Hanna se tourna vers Yassine.

— Je te dis que c’est gagné, beau brun. Je le sens. La mort remonte mes membres pour mieux me frapper au cœur… Les hommes ont décroché la Lune, mais c’est une femme qui occupera la première une parcelle du sol martien. À jamais.

Elle avait prononcé ces mots avec un effort visible, les yeux papillotant et sa respiration s’accélérant. Yassine vérifia du regard que la distributrice fonctionnait correctement.

— Tu n’as jamais rêvé de venir sur Mars, n’est-ce pas, quand tu étais une petite fille?

— J’aurais voulu mourir en mer, murmura-t-elle, les yeux fermés. Les eaux de l’Atlantique sont si froides, au large de l’Islande. Je suis sûre qu’on ne sent rien quand on se laisse couler…

Elle s’interrompit et Yassine décocha un regard méprisant à la caméra la plus proche, ainsi qu’aux charognards qui n’attendaient que son agonie pour empocher leurs gains.

— Je vais t’aider à pousser la porte, déclara-t-il. À chacun sa terra incognita.

Il se posta devant la distributrice. Sur Terre, les machines de cette catégorie n’obéissaient qu’aux personnes dotées des marqueurs génétiques spécifiques qu’on leur avait appris à reconnaître. Sur Mars, où la mort guettait tout le monde, il avait semblé plus sage de soumettre l’accès à l’entrée d’un simple code alphanumérique. Un code que Yassine avait eu le temps d’apprendre à force d’observer la doctrice Diop.

— Je ne te demande pas la permission, ajouta-t-il. Le règlement a oublié d’interdire le meurtre.

Hanna eut la sagesse de se taire, cette fois, en se rappelant peut-être les enfants de sa sœur. Elle tourna la tête pour enfoncer sa joue dans l’oreiller rebondi, comme si Yassine n’aurait plus qu’à la border pour l’aider à s’endormir.

Yassine augmenta la dose, sans trembler. Il ouvrait une dernière porte, la maladie ayant déjà déverrouillé les autres. De quoi aurait-il eu peur? Il n’était lui-même qu’un mort en sursis depuis qu’il hantait l’autre monde où il avait rêvé d’arriver en quittant la terre ensanglantée de son enfance.


Première publication: Brins d’éternité 39, 2014.

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