Club de lecture – Jean-Louis Trudel et Rêves de Gloire, de Roland C. Wagner

Pour le club de lecture de la République, Jean-Louis Trudel vous propose la lecture de Rêves de Gloire, de Roland C. Wagner. Dans cette uchronie, l’Algérie française n’est plus celle que nous connaissons, et l’Histoire a pris un tout autre tournant… À découvrir !

Rendez-vous en mai pour poursuivre cette réflexion !


 

Pourquoi diable les Québécois devraient-ils se taper l’histoire d’une ancienne colonie française qui obtient son indépendance en 1977 et devient une enclave de quelques millions d’habitants sur un continent avec lequel elle n’a pas grand-chose de commun ? Eh bien…

Pourtant, il ne s’agit pas d’une uchronie québécoise. L’auteur envisage un parcours différent pour l’Algérie française, conditionné par l’échec des Soviétiques en Hongrie en 1956, l’assassinat du général de Gaulle à l’aube des années 1960 et la survie de Kennedy à l’attentat de Dallas. Du coup, la guerre d’Algérie s’étire jusqu’en 1965, quand la France opte pour une partition. Une partie de l’Algérie gagne son indépendance tandis que la France conserve plusieurs enclaves côtières, dont Alger et sa région, l’Algérois. En France métropolitaine, une dictature militariste écarte du pouvoir la gauche en 1973 et cède l’enclave d’Oran. En Algérois, l’exaspération de tous entraîne une sécession en 1977 et la constitution d’un micro-État libertaire.

Ce n’est qu’un aperçu d’un univers plus riche, qui témoigne d’un imaginaire libéré et qui pourrait inciter les uchronistes québécois à envisager des scénarios plus radicaux. Pourtant, dans la catégorie correspondante, L’Histoire de la République du Québec (2006) de Denis Monière, par exemple, est si sagement réaliste qu’on n’en voit pas vraiment l’intérêt. Il faut se tourner vers un roman aussi obscur que La Québécie (1990) d’Anne Staquet pour trouver une version plus stimulante de l’indépendance québécoise, même si, comme dans le roman de Wagner, la pérennité de cette indépendance n’est pas garantie.

Ce que Rêves de Gloire partage aussi avec le roman de Staquet, c’est de proposer quelque chose comme une utopie renouvelée. En ces temps désabusés, l’utopie ne peut plus être dédaignée. Au minimum, elle rappelle qu’il est possible d’espérer mieux. Dans cette veine, le roman de Wagner rappelle Parleur ou les Chroniques d’un rêve enclavé d’Ayerdhal, ouvrage plus détaché de notre réalité même s’il s’enracine dans le terroir lyonnais.

De fait, Ayerdhal (1959-2015) et Roland C. Wagner (1960-2012) faisaient la paire à plusieurs égards.  Nés à vingt mois d’intervalle, morts à trois ans d’intervalle, ils étaient tombés dans la science-fiction comme Obélix dans la potion magique. Leurs passions de jeunesse faisaient leur force. Adeptes de la non-violence, partisans de progrès sociaux et pratiquant une générosité sans pareille, chacun à sa manière, ils ont également signé des utopies. Chacun à sa manière.

Alors que Parleur est sorti dès 1997, Rêves de Gloire de Wagner n’est paru qu’en 2011, un an avant la mort de l’auteur. Dans les deux cas, il s’agit d’enclaves utopiques, bornées dans l’espace et dans le temps. L’esprit de la Commune de 1870 à Paris flotte sur les deux romans. Le rêve de Parleur connaît une fin tragique et le sort de l’Algérois reste en suspens à la fin du roman, au début du XXIe siècle.

Mais il importe aussi de lire Rêves de Gloire parce que ni l’utopie ni l’uchronie n’occupent l’avant-scène.  Wagner a imaginé une grande uchronie qu’il nous fait découvrir par le petit bout de la lorgnette, en donnant la parole à des sans-grade et des gens ordinaires. Les narrateurs et protagonistes sont rarement identifiés et la chronologie est joyeusement chamboulée, des épisodes des années soixante côtoyant les événements des années soixante-dix, ou l’enquête d’un collectionneur de disques au début du XXIe siècle. Les lecteurs devront s’accrocher pour reconstituer le déroulement des intrigues qui charpentent l’ouvrage.

Même si je ne suis pas certain d’avoir bien identifié tous les personnages (dont le principal antagoniste), l’addition de ces fragments de vie compose une grande fresque colorée qui n’exclut ni les malheurs de la vie ni les succès et les moments d’espérance. En marge de l’histoire politique, Wagner construit l’histoire d’une contre-culture francophone. Timothy Leary séjourne en France, distribuant des doses de LSD et suscitant des expériences mystiques qui valent à l’acide le surnom de « Gloire ». Du coup, Wagner transplante dans un cadre francophone une partie de l’histoire du rock. L’Algérois d’après la Partition attire les « vautriens », l’équivalent français des hippies, qui s’installent en partie dans la casbah d’Alger, abandonnée par la population musulmane. Il y aura donc un équivalent français de Woodstock, des nuées de cannabis, un émetteur pirate à bord d’un navire ancré au large d’Alger, des punks algérois, et toute une ribambelle de groupes plus ou moins imaginaires (je crois) tandis que les Silver Beetles ne sont jamais devenus les Beatles et que Johnny Halliday est mort jeune. Le roman inclut d’ailleurs quelques paroles de chansons typiques de ce rock francophone.

Un des principaux narrateurs est un collectionneur de disques sur la piste d’une pièce rarissime de cette époque, Rêves de Gloire, avant de se rendre compte que ce petit disque porte malheur à ceux qui le cherchent, parce qu’il est trop intimement mêlé à la fin de la guerre d’Algérie, à la Partition et à l’essor de la communauté vautrienne en Algérois. Cette mise en relation des éléments historiques et des intrigues est menée de main de maître.

L’histoire parallèle du rock fascinera même un béotien, si ce n’est que parce qu’elle se déroule en partie en français. Wagner connaissait un peu le Québec ainsi que sa défense de la cause du français. Il s’intéressait aussi à sa parlure, qui lui a inspiré en partie un roman antérieur, Cette Crédille qui nous ronge (1991), où il décrivait une planète pratiquant un autre français. L’uchronie de Rêves de Gloire est très profondément francophone et embrasse donc à la fois un désir d’écrire l’histoire en français et de sauver de l’oubli un grand pan de l’histoire française, celui d’une autre colonie (en partie) abandonnée. Le tout devrait donc parler aux lecteurs du Canada français…

L’intention utopique n’exclut pas ici des atrocités. Il est question de vautriens jetés dans la mer d’un avion au moment du nettoyage de la France par le nouveau régime qui a pris le pouvoir en 1973, ce qui fait clairement écho aux agissements des dictatures au Chili et en Argentine. Les horreurs de la guerre et les imbécillités du racisme sont également dénoncées. L’utopie se construit aussi sur ce qu’on refuse.

Deux actes de violence — deux coups de feu — sont les points d’orgue de deux intrigues liées malgré leur séparation dans le temps. Le protagoniste a été témoin du premier et il est acteur du second. Le premier sauve un pays et le second sauve un homme. C’est un des mérites du roman de s’interroger sur l’idéal de la non-violence, porté par les vautriens, mais pas toujours applicable, alors que les fictions populaires actuelles sont très éloignées d’un tel questionnement.

L’auteur règle-t-il des comptes familiaux dans ce livre qui s’enracine dans les années entourant la naissance de Wagner, fils d’un légionnaire allemand né à Bab El Oued ? L’intrigue occulte cette première période, réécrite de fond en comble par les événements divergents antérieurs et par l’assassinat du général de Gaulle. Roman polyphonique, Rêves de Gloire n’est peut-être que ce que son titre suggère. Des visions partielles d’une autre réalité sous l’emprise de l’acide. Mais Wagner a eu la générosité de partager avec nous ses visions, sous la forme d’une des rares épopées authentiques de la science-fiction francophone.

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