La route des orsadoles, de Célia Chalfoun

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Roche après roche, mètre après mètre, le sommet se rapproche. Maolin jette de temps en temps un coup d’œil en direction de Nasha. Elle avance sans se plaindre malgré le froid qui s’accentue avec l’arrivée de la nuit. Il est fier d’elle, mais il ne le lui dira pas. Elle a encore besoin de tâtonner, de trouver les limites de sa détermination.

Le vent siffle à ses oreilles. Au moins les sent-il encore, alors que son nez et son front sont si engourdis par le froid qu’ils pourraient aussi bien s’être détachés de son visage. Il voudrait se masser pour leur redonner vie, mais il a besoin de ses mains pour s’agripper aux rochers. Heureusement, dans son dos, l’étui en bois émet une chaleur qui lui fait du bien.

La neige s’est intensifiée depuis le début d’après-midi et le ciel s’est abattu sur les montagnes dans une chape de gris et de blanc où le nord et le sud, la gauche et la droite perdent leur sens. Il n’y a plus que la hauteur.

Lorsque Maolin annonce qu’il est temps de s’arrêter, la nuit est tombée, une nuit grise et jaune dont les variations s’étendent sur toute la largeur du ciel et se reflètent sur les versants enneigés. Il monte rapidement la petite tente en tissu léger, puis leste les bords avec des roches et de gros morceaux de glace trouvés à proximité. Nasha essaye d’allumer un feu, mais le vent s’obstine à saboter ses efforts et elle s’impatiente. Les épaules basses, elle laisse la quatrième rafale emporter la maigre flamme qu’elle avait réussi à obtenir.

Il se réfugie avec elle dans leur abri précaire et ils grignotent quelques galettes à la farine de noix. Maolin sort une bouteille de bière et en offre quelques goulées à Nasha. À son regard, il devine qu’elle voudrait se rouler en boule et dormir, mais il n’est pas question de paresser.

Il tend la main vers l’étui qu’il a placé contre lui, pose les doigts sur le couvercle lisse puis défait les deux cordons qui tiennent l’étui fermé.

— On devrait peut-être commencer par du chant, propose Nasha. Elle risque de mal supporter la différence de température.

— Ça ira, dit Maolin en se raclant la gorge. (Ce sont les premières paroles qu’il prononce depuis midi.) J’ai les mains chaudes.

Il ouvre l’étui avec une infinie délicatesse.

— Dédalie, ma toute belle, murmure-t-il. La journée a été dure, je sais.

L’orsadole gémit, d’un long soupir qui résonne à la fois de bonheur et d’une immense fatigue. Le manche, de son extrémité gauche jusqu’à la portion soudée à la caisse de résonance, s’étire et se plie à plusieurs reprises; les quinze cordes se réveillent dans une cacophonie douce; sur la caisse, des bosses d’air apparaissent et disparaissent, tandis que le long des ouïes, là où le manche se sépare en deux axes plus fins qui se courbent vers les deux extrémités de l’instrument, le bois frémit comme s’il voulait se déployer. À l’intérieur, des lamelles vibrent, indécises, avant de trouver une unité et d’emplir la tente d’une onde grave que Maolin peut sentir dans chaque parcelle de son corps.

Il installe Dédalie à plat sur ses jambes tendues pour qu’elle puise dans sa chaleur et fait glisser sa main le long des cordes, qui produisent une légère mélodie sur son passage. La huitième corde n’a repoussé que récemment et elle émet une note un peu grêle; ça s’arrangera. Elle s’est déjà bien épaissie, un miracle pour une orsadole qui approche les vingt-cinq ans. À l’extrémité du manche, les cordes s’enroulent autour de protubérances polies par le temps puis s’enfoncent dans le bois. Lorsque Dédalie était jeune, elle y laissait pousser de jolies petites feuilles dorées, par pure coquetterie. Aujourd’hui, elle n’aurait plus la force de les nourrir.

— As-tu une préférence? demande Maolin. On pourrait…

Il s’interrompt, pince la quatorzième corde et demande à Dédalie de s’ajuster: la note est trop haute. Nasha hausse les épaules.

— Ça m’est égal.

— Dans ce cas, Anathéon ou la ballade des premiers jours.

Il attend un peu. Nasha prend quelques respirations mesurées: il fait trop froid pour ouvrir grand ses poumons. Elle tient une note pendant dix secondes. Il hoche la tête. Elle se lance.

Il s’en va, le premier de nous tous, respire l’air pur. Le premier il caresse un admur, au lieu de cent pas en fait mille. Les montagnes se dressent, qu’importe il n’a pas peur. Ce n’est pas là qu’il meurt et c’est ici qu’il gagne. La forêt se défie mais le lointain l’appelle, approche! viens! Il marche, qu’importe le chemin et qu’importe le couperet. L’âme aux mille questions, les pieds nus, les bras ouverts. Il s’en va dans la terre, ainsi s’en fut Anathéon…

Son chant devient hésitant, puis elle s’interrompt. Maolin cesse de gratter les cordes de Dédalie qu’il a calée contre lui.

— Maolin, je pensais avoir bien saisi le sens de cette chanson, mais j’ai un doute, maintenant.

— Qu’est-ce que tu ne comprends pas?

Nasha a toujours aimé décortiquer chaque chanson, chaque morceau qu’il lui apprend. Il chérit leurs discussions, depuis cinq ans qu’ils font route ensemble: il en ressort toujours avec l’ultime conviction de mieux connaître la musique.

— Le récit est clair, je le connais par cœur. Anathéon débarque sur la planète, notre planète, et il décide de l’explorer. Quelque chose l’appelle, les orsadoles bien sûr, ça c’est simple. Mais comment se fait-il qu’une orsadole ait besoin d’un humain pour sortir de la terre?

— La version la plus populaire est que nous sommes deux espèces complémentaires et que le destin nous a guidés sur cette planète. Ainsi, les orsadoles ont besoin de nous pour naître et nous avons besoin d’elles pour être entiers.

Nasha se penche vers lui et hausse un sourcil taquin.

— « La plus populaire ». Tu as une autre version, n’est-ce pas?

— Oui. Il sourit. Je pense qu’on ne peut éviter d’aborder ici un débat plus philosophique. Nous ne pouvons pas savoir si les orsadoles ont vraiment besoin de nous. Peut-être qu’elles pourraient passer l’éternité sous terre. Après tout, on ne sait ni d’où elles viennent, ni quelle forme elles ont avant de s’apparier à nous.

— Tu penses qu’elles peuvent prendre d’autres formes? On le saurait depuis le temps, non?

— Je pense que c’est une possibilité, dit-il dans un soupir en étirant son dos douloureux. Vois-tu, Anathéon était un musicien. Il est probable que les orsadoles aient réagi aux émotions puissantes qu’elles ont lues en lui, et c’est pour cela qu’elles se présentent sous la forme d’instruments depuis ce jour.

— Mais alors… Est-ce qu’elles seraient différentes pour une autre espèce que la nôtre?

— Sans doute. Mais, Nasha… Si cette réponse te satisfait, je te suggère de la garder pour toi. Beaucoup n’aiment pas qu’on la mentionne.

Les yeux de Nasha se plissent et le silence s’installe pendant qu’elle semble se concentrer sur ce qu’elle vient d’entendre.

— Je trouve que ça a du sens, déclare-t-elle enfin. Mais si les orsadoles qui nous choisissent se nourrissent de nos émotions, pourquoi seuls les musiciens parviennent-ils à en obtenir? Pourquoi une orsadole ne pourrait-elle pas, disons, prendre la forme d’un enfant pour une mère qui a perdu son bébé ou celle d’un bateau pour ceux qui aiment naviguer?

Maolin sourit de nouveau. Il a l’impression de se revoir au même âge.

— Parce que le premier représentant de notre espèce était un musicien, Nasha. Le premier, Anathéon a atteint le lieu où se trouvent les orsadoles et c’est avec lui qu’elles ont appris à communiquer avec nous. Il y a une zone grise, je te l’accorde. Pourquoi se sont-elles fixées dans cette forme et ce comportement, je ne le sais pas. Mais c’est ainsi. Tu vois que ma théorie manque peut-être un peu de fondations. Je ne peux l’expliquer sans soulever ses faiblesses. Bon, on reprend?

Il adopte un tempo plus rapide et un jeu d’accords plus élaboré, que Dédalie complexifie encore en y ajoutant des notes de son choix et en expulsant de l’air de ses bosses. Le résultat donne au chant une nuance de comédie complètement nouvelle qui frôle la perfection. Nasha joint à la musique sa voix aux intonations claires. Maolin la regarde avec une tendresse admirative: les années de travail ont encore accru son talent naturel.

*

Le lendemain, Maolin trouve enfin le minuscule sentier qui leur permettra de contourner le sommet. Après deux heures, il pointe avec un sourire encourageant pour Nasha l’ouverture entre les roches gris pâle. Le versant sud! Une fois de l’autre côté, le soleil se déverse sur eux avec générosité. Le sol est couvert de mottes d’herbe d’un vert lumineux et, plus bas au loin, ils aperçoivent la forêt qui commence sur les contreforts de la montagne.

Heureuse, Nasha tend les bras vers le ciel et les boucles châtains qui encadrent son visage scintillent sous le passage des rayons. Elle a bien besoin d’un peu de joie, après ces journées éreintantes. Elle doit être soulagée: la partie la plus difficile du voyage est enfin passée. La descente exige son lot d’efforts, bien sûr, mais c’est un exercice que Maolin trouve plus raisonnable malgré les cinquante ans de marche qu’il traîne avec lui à chaque pas. Son orsadole n’est pas la seule à vieillir; ses muscles le tiraillent et son dos lui offre un lot de douleurs considérables la nuit. Au moins a-t-il encore une quinzaine, une vingtaine d’années devant lui. Dédalie… quatre ans, peut-être cinq?

Il annonce une halte lorsque le soleil disparaît derrière les arbres en contrebas. Il fait bien moins froid que de l’autre côté. Ils dormiront autour du feu, à la belle étoile. Maolin laisse Nasha choisir l’endroit: un espace dégagé légèrement pentu. Elle obtient une flamme du premier coup et lui adresse un sourire teinté de fierté. En passant près d’elle, il lui tapote l’épaule pour la féliciter. Les mots sont inutiles. Elle connaît ce geste par cœur.

— Maolin, tu veux chanter avant ou après le repas? Je peux faire griller quelques galettes.

Il plie une couverture en quatre et s’assoit sur ce coussin improvisé.

— En fait, j’aimerais qu’on étudie un texte, cette fois-ci. Un que tu ne connais pas.

Les yeux de Nasha sont grand ouverts: c’est ce qu’elle préfère dans son apprentissage. Elle semble éprouver un plaisir sans fin à décortiquer de vieilles chansons, à faire rouler les mots dans sa bouche jusqu’à s’imprégner de leur sens et de leur musicalité. Mais malgré son impatience, elle attend avec calme que la leçon commence.

Il tire de sa poche arrière un papier un peu froissé.

— Voici. Aldin-sans-âme.

— Aldin comme… L’orsadole Aldin?

— Oui. Lis-la plusieurs fois, et préviens-moi lorsque tu seras prête à en discuter le sens.

Elle lisse le papier et le parcourt rapidement, puis lève vers lui un visage surpris.

— Il manque les notes! Où est la musique? C’est sur un autre papier?

— Il n’y en a pas, répond Maolin, très content de son petit effet. C’est la particularité de cette chanson. Le texte est le même pour tous les musiciens, mais la mélodie doit être différente chaque fois.

Nasha déplie les jambes, les traits songeurs. Sa main droite vient soutenir son menton. Jusqu’à ce jour, elle a toujours appris texte et musique ensemble, comme une partition unique. Aldin-sans-âme vient chambouler ses habitudes.

— Très bien, finit-elle par déclarer d’un ton ferme, avant de s’approcher du feu pour mieux décrypter les paroles.

— Aldin-sans-âme avait, avait perdu la tê-ête, après des années de fête, au sol était tombée. Ah bon. Curieuse, cette construction. Aldin-sans-âme s’était, s’était retrouvée seu-eule, de main en main elle passait, mais elle faisait la gueule. Maolin! Tu aurais pu me prévenir que c’était une chanson vulgaire. Aldin-la-belle, Aldin-la-seule, Aldin aux airs plein de rancœur…

Maolin écoute avec plaisir la voix de Nasha, si vive. Comme elle a changé, depuis ses neuf ans! Son énergie est toujours aussi intense, mais la colère et l’impatience se sont estompées jusqu’à presque disparaître. Son père, un boulanger très occupé à satisfaire sa clientèle, n’aurait jamais trouvé quoi faire d’elle. Nasha ne pouvait pas vivre dans les rues sombres et froides des villes du Nord. Elle tient trop de sa mère, qui a grandi dans les hauteurs. Il lui faut de l’air pour gorger ses poumons de vie, des montagnes pour faire écho à ses chants, des rivières pour lui jouer la musique du monde.

Elle n’a commencé à parler de sa mère que l’année précédente. Encore aujourd’hui, Maolin a le cœur serré à ce souvenir.

C’était l’été. Installés au bord d’un lac, ils travaillaient La cabane de Quantar. La voix vacillante, Nasha avait soudain évoqué l’anniversaire de ses huit ans. Sa mère qui tousse depuis le matin, le petit cadeau emballé dans un joli papier bleu turquoise qui lui tombe des mains sous les tremblements de plus en plus forts. Le médecin n’a jamais pu leur dire le nom du mal mystérieux, brutal, qui l’a emportée en quelques heures. Il y a un trou noir au plus profond du cœur de Nasha, creusé par cette mort injuste. Maolin essaye de lui apprendre, en délicatesse et au fil des jours, à accepter la mort autant que la vie. Sans rien dire de sa propre opinion sur cette leçon.

— Maolin, j’ai besoin d’en savoir un peu plus sur la véritable histoire d’Aldin, avant de me faire mon avis.

Elle l’observe d’un air interrogateur. Les flammes se reflètent dans ses yeux. Maolin revient au présent. Ses genoux craquent alors qu’il plie et déplie ses jambes à plusieurs reprises.

— Aldin l’orsadole. On ne connaît pas grand-chose de la véritable histoire. Tu en sais peut-être autant que moi. Elle s’est appariée au musicien Danec et elle a eu une longévité surprenante, qu’on n’a depuis trouvée chez aucune orsadole. Quarante ans! Mais peut-être aurait-elle préféré en finir l’année de ses trente-deux ans, lorsque Danec est mort noyé. Pourtant, elle s’est opposée férocement à ce qu’on la ramène là où elles naissent, en s’employant à rendre la vie difficile à ceux qui s’y sont essayés. On dit même qu’elle a cassé une de ses cordes, de sa propre volonté, pour blesser un porteur. Je ne sais trop que penser de cette version, toutefois. Ensuite, elle est passée de musicien en musicien. Chacun d’entre eux a fait de son mieux pour la contenter mais la folie l’a rongée, pour enfin la tuer. Certains disent que son dernier compagnon l’a brisée au sol, dans un éclat de rage. D’autres qu’elle s’est laissé mourir. C’était il y a très longtemps.

— C’est une histoire terrible! s’indigne Nasha. Pourquoi a-t-on choisi d’en faire une chanson si comique?

— Ne sous-estime pas l’apport de la mélodie. Il est tout à fait possible de la chanter sur un ton dramatique. Relis-la et tu verras: seuls les premiers vers ont véritablement ce côté léger. Les autres peuvent prendre un sens tout à fait différent si on leur associe les bons accords.

— Tout de même! Et puis, le titre. Aldin-sans-âme. Au contraire, c’est d’avoir une âme trop sensible qui l’a tuée, non? Le chagrin était trop difficile à supporter. À moins que… Sans âme, sans âme… Sans homme? demande-t-elle soudain, les yeux écarquillés. Est-ce possible que le mot ait glissé avec le temps? Aldin-sans-homme, ça oui, je comprendrais. Il n’y a eu qu’un seul homme dans sa vie et c’était Danec.

Maolin cache sa surprise. Voilà une hypothèse qui ne l’avait jamais effleuré.

— Peut-être. C’est impossible à dire. Penses-y. Si dans un mois, cette hypothèse te satisfait encore, alors tu pourras chanter la chanson ainsi et partager avec le monde ta propre vision de l’histoire d’Aldin.

Elle hoche la tête d’un air sérieux

— Je vais la relire plusieurs fois avant de dormir, décide-t-elle, en levant tout de même la tête vers lui pour chercher son approbation.

— Comme tu veux. Ça ne t’ennuie pas si je me couche tout de suite? Je tombe de sommeil.

— Mais tu n’as rien mangé!

— Aucune importance. Je n’ai pas très faim.

Il est affamé, pourtant. Son estomac est simplement trop noué pour lui permettre d’avaler quoi que ce soit.

Il a choisi d’ignorer la coïncidence, mais maintenant que le silence s’est fait, il est bien obligé de reconnaître ce qui crève les yeux: il y a quarante-trois ans, il a fait étape à cet endroit exact juste avant d’être apparié à Tanelle. Les émotions qu’il a si bien bloquées pendant la première heure de la halte affluent en lui. Ma raison de vivre, pense-t-il avec rage, les lèvres tremblantes, le dos tourné pour que Nasha ne remarque rien. Elle était ma vie!

Dédalie essaye de le retenir en l’apaisant, mais il bascule.

C’est une soirée magnifique. L’air est parfumé, il fait bon, mais pas question de traîner. Tanelle l’attend à la maison.

Soudain, une image lui glace le sang. Courir, lutter contre la sensation qui lui noue l’estomac et voudrait le pétrifier. La porte d’entrée ouverte, forcée, deux silhouettes masculines en train de retourner les tiroirs. Il se rue sur l’homme qui tient Tanelle. Les poings en avant, il cogne, cogne encore. Lorsqu’il s’arrête, l’homme ne bouge plus et son complice a disparu. Il se relève, des larmes lui piquent les yeux. Il s’agenouille près de Tanelle, tombée pendant la lutte, et la prend dans ses bras. Du sang macule son bois. Ça laissera des taches, mais peu importe. On les portera comme une médaille, jure-t-il à son orsadole qui lui envoie de nombreuses images et sensations entremêlées, empressées. L’émotion est encore vive. Désormais, promet Maolin, je fermerai chaque porte à double-tour, je mettrai des cadenas aux fenêtres. Personne d’autre ne t’approchera!

Il jette le voleur dans la rue, ignorant ses hurlements de douleur. Les passants ne réagissent pas. Tout le monde aime Maolin et Tanelle, et personne n’a pas de pitié pour les voleurs d’orsadoles, les voleurs de cœur.

Au fil des jours, la panique qui enserre les poumons de Maolin se relâche petit à petit, mais il n’ose pas quitter Tanelle trop longtemps. Ils sont passés trop près du cauchemar. Je ne devrais plus la laisser seule à la maison, se dit-il un soir en s’endormant. Tanelle ira partout où j’irai maintenant, même si je ne fais que sortir pour acheter un panier de fruits. Il sombre dans un sommeil doux, apaisé par cette décision.

Il est tiré du sommeil avec violence par Almar, le voisin, qui le traîne en criant hors de sa chambre, en direction de la fenêtre. Est-il fou? Maolin hurle, se débat, mais la femme d’Almar, de l’autre côté, lui tire les pieds et il s’écrase bruyamment sur les graviers qui bordent la maison. L’odeur. Fumée. Ces sons… Craquements, gémissements des murs et des poutres. Non! Il hurle. Tanelle est encore dans la chambre, la chambre que les flammes vengeresses ont déjà commencé à ronger. Il s’évanouit.

Une foule d’images envahit soudain sa conscience: un champ baigné de soleil dans lequel ils s’étaient arrêtés pour sommeiller, un après-midi où ils avaient tout leur temps; un souvenir de Tanelle, que Dédalie n’a pu que puiser dans sa mémoire à lui, en train de jouer seule un morceau à la lumière d’un feu; enfin, un arbre sur lequel défilent les saisons, une fois, puis de plus en vite. Oui, Dédalie a raison. Les années ont passé. Il est temps de revenir à la réalité. Il calque sa respiration sur celle de l’orsadole pour calmer les battements de son cœur puis, apaisé, il la remercie en caressant ses cordes.

*

Après deux jours de descente, ils laissent enfin la montagne derrière eux et s’engagent dans la forêt. Les arbres sont serrés les uns contre les autres et leurs branches forment un enchevêtrement de bois et de feuilles qui ne laisse passer qu’une faible portion de la lumière.

Maolin oblique rapidement vers l’est. Nasha, qui flâne en arrière depuis le matin, le rattrape en quelques enjambées.

— Maolin, vas-tu me donner des conseils? M’expliquer ce que je dois faire, comment le faire?

— Non. Tu n’en as pas besoin.

— Et si je n’y arrive pas? demande-t-elle avec inquiétude. Si aucune orsadole ne me répond?

Il se tourne vers elle et manque trébucher sur un petit coreuil qui dormait à même le sol. Paniqué, l’animal fonce en piaillant sur l’arbre le plus proche et grimpe à une hauteur suffisante pour se mettre hors de portée. Amusé, Maolin affronte son regard furieux. Il a rarement l’occasion de croiser une de ces bestioles, peu nombreuses. Le museau affairé, perdu au beau milieu de la longue fourrure noire qui recouvre tout le corps à l’exception des pattes, s’agite comme pour exiger un morceau de galette en guise de compensation.

— Ton appel sera entendu, Nasha, reprend Maolin en s’arrachant à sa contemplation. Ce n’est pas un test, il n’y a ni bonne ni mauvaise réponse.

— Mais… est-ce que je vais souffrir?

Surpris, il éclate de rire.

— Souffrir? Qui t’a mis cette idée dans la tête?

— Personne, argue-t-elle, l’air un peu vexée. Je me suis dit… Si personne n’en parle, c’est que personne ne veut en parler. Et pourquoi personne ne voudrait en parler? Parce que ça fait mal.

Pour se faire pardonner son éclat de rire, Maolin cueille une petite fleur rose en choisissant celle dont la tige est la plus longue. Il la pose contre les cheveux de Nasha et la tige vert pâle s’enroule aussitôt autour d’une mèche. Nasha sourit et ses traits se détendent.

— Tu ne souffriras pas. Il ne faut pas t’inquiéter. Ce qui s’en vient est un moment heureux de ta vie. Cesse de te poser des questions et pense plutôt à ce que tu vas apprendre de cette expérience. Il n’y a rien de plus important, car tout se joue aujourd’hui.

Depuis qu’ils sont entrés dans la forêt, le silence s’est fait épais, le sol spongieux. Les arbres aux feuilles lourdes, gorgées d’eau, semblent accablés par le poids qu’ils ont à supporter. Par moments, un trille retentit dans le feuillage. Sûrement des autagles, si rapides qu’ils ne laissent dans leur sillage que l’écho de leur appel strident et l’éclat de leurs plumes miroir.

Dédalie proteste, elle n’aime pas l’humidité qui a tendance à gonfler son bois. Elle grince comme un arbre pris par la tempête. Maolin sent une image prendre forme, celle du premier étui qu’il a fabriqué pour elle et dont le couvercle trop serré la faisait étouffer. Il se concentre pour lui envoyer en retour la sensation d’une brise fraîche: ils ne sont plus très loin.

Nasha a dû deviner qu’ils s’approchent, elle prend de grandes inspirations qui trahissent son inquiétude. Maolin connaît les questions que se posent tous les musiciens en arrivant ici: comment choisir son orsadole, que lui dire? Comment répondre à cette nouvelle, cette terrifiante responsabilité? Nasha se demande sûrement si elle sera à la hauteur.

Il s’arrête et sent Nasha buter contre lui. La forêt s’est clairsemée. À quelques pas devant eux, les arbres s’ouvrent sur une vaste étendue couleur de sable mouillée, constellée de ce qui ressemble à de grandes bosses à la surface lisse. Des flaques d’eau brouillée languissent entre ces élévations.

Maolin observe Nasha à la dérobée, amusé: elle cligne des yeux, regarde partout d’un air égaré. Elle ne comprend pas ce qu’elle voit, bien sûr. Nulle part ailleurs sur la planète on ne trouve de paysage comparable à celui-ci. Le cerveau n’arrive pas à l’appréhender. Si la mer s’agitait au loin, les yeux verraient une plage. Après tout, cela y ressemble: l’eau et les couleurs évoquent une marée basse. Mais rien n’explique alors la zone qui part de la forêt et serpente à travers le paysage, où le sol est si sec qu’il se craquelle en centaines de plaques séparées par d’épaisses ridules. Et comment interpréter les mouvements qui agitent les bosses, comme si quelque chose y bouillonnait?

— Je m’arrête ici, annonce Maolin. Toi, tu continues.

— Où ça?

— Droit devant.

— Là-dedans? Maolin… ça a l’air dangereux.

— Ne discute pas, Nasha. Je t’aime comme mon enfant. Je ne t’envoie pas à la mort.

Il voudrait la serrer dans ses bras, la rassurer. Mais il ne faut pas. Autour de lui, il sent le mouvement du monde ralentir, puis reprendre son cours normal lorsque Nasha se décide à faire un pas en avant. Quelle belle preuve de confiance! La tendresse l’enveloppe comme une couverture bien chaude.

Elle se hasarde sur la bande de terrain sec, tente quelques pas hésitants à gauche, puis à droite, comme si elle cherchait une issue invisible. Enfin, elle pose un pied prudent sur le sol humide, puis prend confiance en voyant qu’elle ne s’enfonce pas. Ses pas laissent des empreintes fraîches dans la boue, qui se remplissent peu à peu d’une eau trouble.

Avec un léger frisson, Maolin la regarde s’éloigner. Deux fois il a marché sur cette route d’argile et de boue, deux fois il a eu le bonheur d’être choisi par une orsadole. D’abord Tanelle, la douce Tanelle aux harmonies limpides. Il rit de bon cœur, tout bas: comme il avait été surpris en émergeant de la boue, l’orsadole dans ses bras, en se rendant compte que c’était une kaiva, une orsadole à cordes… Lui qui ne jouait pratiquement que des instruments à vent, puisque son maître avait jugé qu’il n’avait pas une voix faite pour le chant! Avec Tanelle, il avait dû apprendre tant de choses. Mais il était jeune, infatigable, et son style moins travaillé, plus authentique que celui de nombre de ses confrères, avait beaucoup influencé Tanelle. Personne ne jouait comme eux deux.

Et puis, Dédalie. Sa Dédalie qu’il était allé chercher le cœur empli de rage, tremblant d’une colère contenue qui ne demandait qu’à se déchaîner. Il avait cru qu’il créerait avec sa deuxième orsadole une musique dure, noire, où jamais il n’y aurait place pour l’espoir et la joie. Dédalie, si sage malgré sa jeunesse d’alors, lui avait réappris l’empathie et la patience; c’était avec elle qu’il avait atteint la maturité dans son art.

Il frotte ses yeux humides en secouant la tête. Nasha a progressé et s’est approchée d’une bosse plus haute que les autres, qui lui arrive à mi-cuisses. Elle la gravit avec mille précautions et esquisse un mouvement de recul. La boue doit mijoter à l’intérieur, les bulles crèvent la surface, les gaz claquent au contact de l’atmosphère. Va-t-elle continuer? A-t-elle compris?

Elle pénètre toute entière dans la boue, les mains accrochées aux bords solides de la bosse. Maolin sent les larmes revenir. Une pause, et puis elle lâche prise. Elle s’enfonce.

Il court jusqu’à elle, porté par les encouragements de Dédalie qui lui transmet des images rapides: Maolin et elle en train de dormir, l’un contre l’autre; Nasha qui peine à gravir une portion de montagne; la main de Maolin sur l’épaule de Nasha, un beau matin, avant d’arriver en bordure d’une grande ville.

Il entend un cri de panique et accélère sa course. Nasha n’est plus à la surface.

Les secondes s’égrènent avec une lenteur terrifiante. La boue s’agite en petites vagues pressées, qui témoignent de la volonté de Nasha de remonter à la surface. Le cœur de Maolin bat à toute allure, des gouttes de sueur coulent le long de son dos. Dédalie continue à lui parler, mais il n’est plus capable de l’écouter. Nasha est peut-être en train de s’étouffer. Il n’a jamais entendu dire que c’était possible, mais qui sait?

Enfin, la boue s’ouvre dans un tourbillon qui s’enfonce loin dans la terre. Maolin se rejette en arrière. Une colonne d’air s’échappe de la bosse, forcit, puis dans un grondement bref, Nasha est expulsée de la boue et propulsée à quelques enjambées de là.

Elle s’écroule sur une portion du sol assez souple pour amortir sa chute, bras et jambes enroulés autour de quelque chose d’encore indistinct. Elle tousse, crache, desserre un bras avec lenteur pour s’essuyer les yeux. Maolin s’approche. Nasha se redresse et s’assoit en tailleur. Un sourire béat illumine son visage. Contre elle, une orsadole au bois blanc respire doucement.

Avec timidité, le petit instrument donne à sa caisse une forme oblongue, puis celle d’un huit. Nasha pose ses mains à chaque extrémité et l’orsadole se décide alors pour une forme bien ronde, sur laquelle des cordes se mettent à pousser avec une facilité que Dédalie envierait à sa jeune comparse. Il y en a sept – non, huit! L’une d’elles prend fin dix bons centimètres avant les autres qui se prolongent jusqu’au bout du manche.

Le manche croît jusqu’à atteindre une taille équivalente à celle de Nasha. Puis l’orsadole semble hésiter. Elle doit déjà sentir les capacités et les limites de sa compagne, qui ne pourrait pas jouer sur un manche de cette taille. L’orsadole se réduit un peu et guette à nouveau la réaction de Nasha. De ses bras, celle-ci enveloppe la caisse et la serre contre son cœur en fermant les yeux. L’orsadole émet un soupir d’aise, puis se décide. Ce sera un manche un peu plus court que la moyenne, à peine la longueur d’un bras, mais ça produira des merveilles avec cette caisse toute ronde.

— Nasha, murmure Maolin en s’accroupissant près d’elle, desserre tes bras. Laisse-la respirer. Bien. Est-ce que tu sens la différence?

— Oui. La caisse s’agite moins. Merci, Maolin.

— Je suis là pour ça. Veux-tu lui demander son nom?

— Comment je fais?

— Là, je ne peux pas t’aider. À toi de trouver la façon qui vous convient le mieux.

Nasha ferme à nouveau les yeux en caressant l’orsadole. Ses sourcils se froncent. Les cordes naissantes grincent sur une gamme désaccordée.

— Elle ne sait pas son nom.

— C’est normal, répond Maolin. Rassure-la. C’est juste pour qu’elle y pense. Ça viendra.

*

Il ramène Nasha à l’abri de la forêt. Elle frissonne. Il lui tend une couverture mais, hébétée, elle ne semble même pas le voir. Il la lui pose sur les épaules puis ramasse du petit bois pour allumer un feu sur une portion de sol dénudé. Les bras de Nasha entourent encore l’orsadole, qu’elle contemple d’un regard émerveillé. Il faut intervenir, ou elle ne la quittera pas de la soirée. Il lui suggère de profiter du jour encore présent pour aller se laver dans la rivière en contrebas. Elle commence par refuser, puis se lève avec lenteur lorsqu’il répète sa suggestion d’un ton plus ferme. Il lui fourre deux outres vides dans les mains pour qu’elle revienne avec de l’eau fraîche et promet de surveiller la nouvelle-née en son absence.

Il s’installe par terre, fouille dans son sac et en sort un vieux morceau de tissu épais. Ça fera l’affaire. Sur la route, l’orsadole a besoin d’être protégée par un étui. Il prend une aiguille et du fil et se met au travail. Une fois que l’orsadole aura pris une forme définitive, ils lui feront fabriquer un étui sur mesure.

Il n’a pas fini de coudre le premier côté que Nasha est déjà de retour, haletante. Elle a couru. Elle se penche vers son orsadole, sous laquelle Maolin a glissé un carré de laine rouge et tend la main vers le manche qu’un frémissement traverse.

— C’était si simple! dit-elle en s’asseyant tout contre l’instrument. Ses yeux pétillent encore d’excitation, mais son regard est plus serein.

— Simple?

— À part que j’ai cru mourir, bien sûr. Ce que je veux dire, c’est que je n’ai rien eu de particulier à faire. Il ne s’est pas passé grand-chose.

— En es-tu certaine?

Le fil doré s’échappe de l’aiguille. Maolin le replace sans hésitation, sans même le rapprocher de ses yeux. Il reprend:

— Essaye d’y réfléchir, non pas de ton point de vue à toi, mais de celui des orsadoles. Voici une piste: certaines sont sans doute là depuis des décennies, d’autres depuis quelques mois seulement. Comme les humains, chacune est unique et ressent avec plus ou moins de puissance une émotion ou un évènement. Que peux-tu…

— Je comprends, coupe Nasha. Elle ne m’a pas choisie au hasard. Elle a épié mes réactions et mes émotions, quand je me suis enfoncée.

— Voilà. Elles attendent de ressentir un appel qui leur correspond. Et donc?

— Et donc, ça veut dire… qu’elle m’a choisie parce qu’on se ressemble?

Maolin tend le tissu à moitié cousu devant lui, examine son travail. Ce n’est pas très beau, mais au moins ce sera solide. Il reprend:

— Pas nécessairement. C’est possible, mais ce peut être aussi parce que tu lui plais.

— Mais, Maolin, dit-elle, les yeux baissés, comment aurais-je pu lui plaire? Tout ce que j’ai ressenti là-bas, c’est de la peur.

—Tu as fait preuve d’un courage certain en avançant seule, sans te retourner pour me demander conseil. Ta volonté t’a portée jusqu’à cet endroit. Et une fois que tu étais dans la boue, si je te connais comme je le crois, tu éprouvais plus de chagrin à l’idée de l’échec que de la mort. C’est pour toutes ces raisons qu’elle t’a choisie.

Nasha lui offre un magnifique sourire, dans lequel il devine reconnaissance et amour.

— Et toi, reprend-elle après un moment, qu’est-ce que tu as transmis, le jour où tu as trouvé Dédalie?

— Une seule chose.

Il détourne la tête de son ouvrage et contemple les flammes. Malgré toutes ces années, il éprouve toujours de la honte à s’être enfoncé avec tant de rage dans la boue.

Soudain, Nasha pousse une exclamation étouffée.

— Le feu! C’est trop chaud pour elle, si près! Et si son bois se craquelle?

— Ça ne risque rien, dit Maolin, soulagé de voir la conversation prendre une autre tournure. Son bois est encore très tendre, presque élastique. À cette distance, c’est bon pour elle. Elle vient de naître, tu sais. Elle a besoin de chaleur, au contraire.

Ses doigts crispés sur la couture commencent à lui faire mal. Il soupire, puis pose le tissu. Il finira plus tard.

— Chantons un peu.

— Oh, s’il te plaît, pas ce soir, je veux me consacrer à elle!

— Et crois-tu que tu as mieux à lui offrir que ta musique? demande-t-il calmement.

Elle ouvre la bouche, la referme.

— Ton orsadole n’a pas fini d’évoluer, Nasha. Elle est la somme de ce que tu lui dis et de ce que tu lui offres. Si tu ne lui donnes pas de musique, penses-tu lui faire une faveur?

— Non. Excuse-moi, Maolin. Je n’ai pas réfléchi.

Il hoche la tête, puis lui accorde un sourire plus indulgent.

— Toutefois…c’est à toi de choisir le morceau. Le premier qu’elle entendra.

Nasha se fige. Il devine son trouble. Il y a tant de possibilités. Un chant a cappella, pour que l’orsadole se nourrisse de sa voix? Une balade, un bransle, une chanson à boire? Chaque pièce a un immense potentiel de découvertes et la nouvelle orsadole aura besoin de toutes les explorer. Mais quelle sera la première?

— Donne-lui ta chanson préférée, sans réfléchir aux symboles, suggère Maolin avec douceur.

Après un moment de silence, Nasha commence à fredonner, d’une voix d’abord un peu faible, puis avec plus d’assurance alors qu’elle progresse dans la chanson si familière. Il savait qu’elle choisirait celle-là: Nasha lui avait parlé de cette chanson que lui chantait sa mère, une chanson qui parle de routes et de lacs, d’un enfant aux cheveux blonds. En temps normal, une suite d’accords très simple accompagne le chant mais il est trop tôt pour effleurer les cordes encore si fragiles de l’orsadole.

Nasha sursaute. Sa voix se brise et elle bredouille. Maolin hausse les sourcils, surpris.

— Elle t’a déjà dit son nom? Voilà une orsadole peu commune. Qu’est-ce que c’est?

Il sait pourtant qu’il n’obtiendra pas de réponse. Nasha est toute entière tournée vers sa compagne et ne l’écoute plus. Pour la première fois depuis qu’ils voyagent ensemble, elle l’exclut. Était-il ainsi, le jour où Tanelle l’avait choisi? Au cours des prochains jours, il faudra apprendre à Nasha que l’intimité n’est pas tout dans l’union d’un musicien et de son orsadole. Mais pour le moment… allons, il n’y a pas de mal à ce qu’elles n’aient d’yeux que l’une pour l’autre. Lorsque Nasha estimera le moment venu, elle partagera avec lui le nom de son orsadole.

Il installe ses couvertures en retrait du feu et murmure quelques mots doux à Dédalie avant de la ranger bien au chaud dans son étui. Puis il s’endort en fredonnant un air de sa composition tandis que l’orsadole le ponctue de notes réconfortantes. Son dos le tracasse moins, pour une fois.

*

— Maolin! Maolin! Réveille-toi!

Nasha est en train de le secouer. Il se redresse, la tête lui tourne. Il n’aime pas se réveiller en sursaut, à son âge.

— Quoi?

— Elle gémit, est-ce que c’est normal? Je crois qu’elle a mal.

— Du calme. As-tu essayé de lui parler? Amène-la-moi.

Nasha court chercher l’orsadole et la pose avec une infinie douceur sur les jambes de Maolin. Il l’étudie en silence. Le bois soupire, mais il faut tendre l’oreille pour s’en apercevoir. La caisse et le manche sont agités de légers tremblements.

Il tourne et retourne l’orsadole, jette un coup d’œil à l’intérieur de la caisse et donne des petits coups par-ci par-là.

— Elle va trop vite, déclare-t-il. Regarde.

Nasha s’agenouille à côté de lui et suit avec anxiété les doigts qui se posent sur les cordes, puis remontent jusqu’à l’extrémité du manche.

— Les cordes ne devraient pas grossir à cette vitesse. Tu dois lui dire de prendre son temps, que tu n’es pas pressée. Si elle continue à ce rythme, les cordes vont se casser ou pire, le manche va se fendre parce qu’il n’aura pas assez de force pour supporter la tension.

— Comment je dois m’y prendre?

— Parle-lui, tout simplement. Aide-la à comprendre ce que sont la patience et la confiance. Elle doit apprivoiser la première et sentir que tu lui offres la seconde. Sinon, elle continuera à grandir, par orgueil et pour te rendre heureuse.

Nasha hoche la tête puis s’éloigne, l’orsadole dans les bras. Il n’a pas voulu l’alerter, mais la couleur de la caisse l’inquiète un peu: le bois fonce déjà. Trop tôt. Les orsadoles gardent en général une teinte blanche ou beige jusqu’à deux ou trois ans, pour passer à un marron foncé en fin de vie. Celle de Nasha est déjà ocre, ce matin. Une tête brûlée, cette orsadole!

Dédalie joue une suite de trois notes dissonantes accompagnée d’une image inventée de toute pièce, son manche en train de se fendiller. La sensation qu’elle lui transmet est familière. Maolin sent presque ses poumons se bloquer, sa respiration devenir pénible. C’est une question.

Oui, il a peur. Nasha a seulement quatorze ans et la plupart des musiciens ne vont chercher leur orsadole qu’à dix-huit ou vingt ans. Longtemps, il a pesé le pour et le contre. C’est risqué, bien sûr. Mais personne ne connaît Nasha comme lui. Nasha si fragile, Nasha qui se recroqueville chaque fois que le monde lui paraît incompréhensible ou brutal. Il a modifié son enseignement pour en tenir compte, afin qu’elle apprenne à affronter le monde plus qu’à s’en protéger. Mais il a atteint les limites de ce qu’il peut lui offrir. La suite est du ressort d’une orsadole. Et pourtant, depuis qu’ils ont pris la route, il ressent une certaine culpabilité: il a offert à Nasha ce dont elle a besoin, mais il l’a entraînée dans une voie difficile. Lorsque cette orsadole mourra, Nasha sera encore très jeune. Cela en valait-il la peine? Sera-t-elle capable de surmonter le chagrin?

Il s’oblige à travailler sa respiration pour se détacher de ces pensées et reprend son travail de couture abandonné la veille. Le temps que le ciel abandonne l’orange pour l’or bleuté, il se sent mieux. Alors il se lève et plie ses couvertures. Le signal du départ. Il ferme son sac et passe les bretelles de l’étui sur ses épaules, puis les ajuste pour s’assurer que Dédalie est bien maintenue. Avec un sourire, il regarde Nasha faire de même avec son orsadole. Elle semble sereine maintenant, le dialogue a dû porter ses fruits. Rêve-t-il ou Nasha a-t-elle grandi dans la nuit? Il s’approche discrètement. Elle lui arrive à l’épaule. Il pourrait jurer qu’hier encore, elle était plus petite. Mais qui a jamais entendu parler d’un tel phénomène? Il n’a pas fait attention ces derniers temps, c’est tout. Les adolescents poussent comme des fleurs. Il leur suffit d’une nuit pour s’allonger vers le ciel.

Ils prennent la direction de l’ouest. Il n’y a pas de sentier, mais Maolin sait où il va. Après la forêt s’ouvre une grande vallée, puis encore une autre. Nasha jacasse toute la matinée, elle qui d’habitude ne parle qu’avec parcimonie. Ne rien dire. Il n’y a pas de mal à être heureux, même si ça ne dure jamais.

Il est soulagé de s’en aller et, dans son dos, il sent que Dédalie se détend aussi. Ils n’avaient pas envie d’entreprendre ce voyage, mais ils l’ont fait, pour Nasha. Bientôt, lorsque Dédalie sera devenue trop faible pour jouer, il leur faudra revenir et Maolin devra la rendre à la boue. Alors ils se perdront l’un l’autre pour toujours, et pour toujours seront réduits au silence. Mais pas aujourd’hui. Pas avec ce soleil, pas sous ce ciel. Se concentrer sur les moments heureux. Comme son premier festival avec Dédalie, sur la côte des Villages de Bois où les bourgades colorées se succèdent, accrochées aux roches gris ardoise qui surplombent les grandes plages. Tous les deux étés, les rues se couvrent de guirlandes, de cuisines extérieures et de jeux d’eau pour accueillir le grand festival des orsadoles. L’occasion de revoir de vieilles connaissances, mais aussi de découvrir les nouvelles orsadoles qui sont venues au monde. Nasha et lui-même ont été choisis par des kaiva, mais il y a bien d’autres types d’orsadoles de par le monde, comme les calone, d’un bois si fin qu’on dirait de la peau et sur lesquelles on peut jouer des variétés presqu’infinies de percussions. Il y a aussi les siblir, dont l’élasticité facilite le passage de l’air et la création de notes aigües et puissantes, qui résonnent jusqu’à l’horizon. Dix ans plus tôt, le festival avait tourné autour d’une orsadole qui présentait à la fois les caractéristiques d’une calone et d’une siblir. Dédalie avait été d’une humeur maussade jusqu’à ce qu’ils repartent. Elle n’avait cessé de rabâcher à Maolin, par images successives, des remontrances adressées à sa consœur à qui elle semblait reprocher de faire de l’esbroufe au lieu de se concentrer sur son apprentissage.

C’est au festival des Villages de Bois qu’ils ont fait leurs premières armes et sont entrés dans la légende. L’expérience et la maturité de Maolin associées à la sagesse et l’audace de Dédalie donnaient vie à des mélodies miraculeuses. Le festival d’il y a deux ans était leur dernier. Il ne l’a encore annoncé à personne. Il ne veut plus que Dédalie s’épuise pour lui faire plaisir. Jouer pendant des heures n’est plus de son âge et elle faiblit bien vite.

— Maolin?

Nasha a cessé son babillage sans qu’il s’en rende compte. D’un air grave, elle scrute l’horizon où le bleu mat du ciel se mêle aux ondulations de lointains vallons.

Maolin patiente, sachant qu’elle continuera lorsqu’elle aura trouvé les mots, ou le courage, ou ce dont elle a besoin à cet instant précis. Brusquer Nasha ne donne jamais rien de bon.

— Elle s’appelle Vilvogue, dit-elle simplement.

— C’est un très joli nom. Ça me fait penser à la mer, ou plutôt à un bateau.

— Oui! Un bateau en pleine tempête. Mais pourquoi… comment a-t-elle choisi son nom?

— C’est une question difficile, Nasha.

Maolin pousse un long soupir, le temps de trouver les bons mots pour définir un concept ni tout à fait certain, ni tout à fait tangible. Il ralentit le pas.

— Imagine une tonalité qui ne se compose pas de notes musicales, mais de mots. Tu ne peux pas classer les mots du plus bas au plus haut comme tu le fais avec les notes. Ils ne sont pas constants, et pourtant une harmonie règne entre eux. Et qui sait faire sonner les harmonies les plus heureuses, ou les plus audacieuses, peut créer des suites de mots capables de jouer tout le spectre des émotions. Même si ton orsadole ne sait pas parler, elle sait lire en toi et reconnaître les sonorités que tu aimes. Voilà une première explication. Certains musiciens diront aussi que lorsque les vieilles orsadoles retournent dans la clairière, elles partagent leurs expériences avec les plus jeunes et qu’ainsi peuvent s’expliquer, parfois, les noms qu’elles se choisissent. Nous ne sommes pas sûrs.

— Mais ce n’est pas important, que je sache pourquoi elle a choisi ce nom-là? Je pense que ça m’apprendrait beaucoup sur elle.

— Vilvogue ne le sait peut-être pas elle-même. Mais j’ai un conseil très simple à te donner: reste à l’écoute de ses réactions lorsque tu la nommes. Elle transmettra de légères variations d’humeur. À toi de les analyser.

Nasha esquisse une moue. La réponse ne doit pas la satisfaire, ou plutôt ce qu’elle implique. Maolin n’insiste pas, il sait que l’idée finira par cheminer dans son esprit. Qu’elle le veuille ou non, elle ne peut communiquer avec Vilvogue comme avec une personne. Parler avec une orsadole est un mélange de sensations, de notes et d’images que le cerveau interprète du mieux possible, mais la traduction reste toujours approximative. Parfaire un tel langage est le travail d’une vie.

Nasha s’arrête, la tête basse, plongée dans ses réflexions. Il se force à avancer comme si de rien n’était. Mais tout à coup, il s’en veut d’avoir mis un tel accent sur la raison, la réflexion et les responsabilités depuis l’arrivée de Vilvogue. Trop pressé d’enseigner à Nasha la réalité de l’appariement, ne l’a-t-il pas effrayée alors qu’il aurait plutôt dû l’encourager?

Il réfléchit quelques instants, soupèse l’idée qui vient de lui traverser l’esprit. Dans son sommeil, Dédalie accueille sa décision par un léger soupir approbateur. Il se retourne.

— Nasha, dépêche-toi! Il n’y a pas de temps à perdre. Nous allons sur la côte des Villages de Bois. Le festival commence dans une quarantaine de jours. Il faut avancer vite pendant la journée, si on veut avoir plus de temps pour travailler le soir.

Le front plissé, le regard interrogateur, elle est à ses côtés en quelques secondes.

— Travailler?

— Vilvogue et toi, vous jouerez au festival. Si tu veux que vous soyez accueillies comme il se doit, vous allez devoir pratiquer ensemble de longues heures chaque soir jusqu’à notre arrivée.

L’inquiétude s’efface du visage de Nasha, remplacée par une expression incrédule et ravie. Vilvogue, à qui elle a dû transmettre les idées de la musique et de la rencontre, leur lance un accord vibrant auquel Dédalie répond avec bonne humeur. Maolin sourit. À eux quatre, ils sont entiers, maintenant.


Première publication : Galaxie 45, 2017.

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