Le Test Dagenais : un test pour les représenter tous, de Luc Dagenais

Il y a cette anecdote de Whoopi Goldberg[1] qui me hante depuis que je l’ai lue pour la première fois :

Eh bien, quand j’avais neuf ans, Star Trek a commencé à être diffusé. Je l’ai regardé et me suis mise à crier dans la maison : « Venez ici! Maman, tout le monde, venez vite, venez vite, il y a une dame noire à la télévision et ce n’est pas une servante ! » Je savais, à ce moment précis, que je pourrais être tout ce que je voulais.

Si cette histoire me touche tant, c’est peut-être que, plus jeune, je n’ai moi-même jamais pu entrer en contact — par la télévision, le cinéma ou la littérature — avec un personnage en situation de handicap ou souffrant d’une maladie chronique, comme moi, et qui était représenté de façon positive ou, à tout le moins, non misérabiliste. Ces personnages potentiels m’ont manqué et, des décennies durant, j’ai essayé (sans succès, il va sans dire) de gommer ma maladie, la fibrose kystique, cette caractéristique marginalisante de ma personne, en essayant d’avoir une vie « normale » où elle n’existait pas.

Mon cas et celui de Whoopi Goldberg sont loin d’être uniques. Dès que l’on commence à s’intéresser à la question de la représentativité des personnages dans les œuvres de fiction, il devient vite évident que les personnages féminins, LGBT+, racisés ou en situation de handicap ne reçoivent pas une représentation juste et équitable. Pour la peine qu’on y réfléchisse un peu, les cas de catégories de personnages « marginalisés »[2] qui sont mal représentés ou qui sont carrément absents, sont faciles à trouver, et ce, tant dans la culture populaire que dans ce que certains appellent « la littérature avec un grand L ». Je pense ici aux bandes dessinées de Tintin ou des Schtroumpfs, à la série télé Bates Motel, au roman It de Stephen King, ou à l’ensemble de l’œuvre de Philip Roth ou Haruki Murakami, pour ne nommer que les quelques exemples qui me viennent spontanément.

Or, l’absence de ces personnages « autres »2 ou leur représentation stéréotypée posent problème, car la représentativité est importante. Il est crucial pour tous de se reconnaître dans les récits que nous, les êtres humains, nous nous racontons. Les histoires ne sont jamais « que des histoires », que du divertissement sans impact ni conséquence sur celui ou celle qui les reçoit : comme l’écrit Nancy Huston dans L’espèce fabulatrice, « le récit confère à notre vie une dimension de sens qu’ignorent les animaux ». En d’autres termes, la fiction nous permet de nous raconter, elle nous enseigne les émotions, les vérités fondamentales de la vie humaine, l’empathie, elle nous explique nos actions et nos réactions ainsi que celles des autres, de nos contemporains comme de ceux qui ont vécu avant nous (et nous permet d’imaginer, peut-être, ceux de demain).

Nous nous enrichissons donc en tant qu’êtres humains au contact des autres et de leur diversité. En ne racontant qu’un seul genre d’histoire et, surtout, en y mettant qu’un seul type de personnage, nous éclipsons et appauvrissons le potentiel de la littérature et de nos fictions. Pire, le potentiel transformatif de la littérature peut alors devenir dommageable et nuisible. En réduisant les histoires et les personnages possibles, surtout ceux qui nous demandent un effort de compréhension supplémentaire (parce que plus éloignés de notre réalité), nous retranchons symboliquement des ensembles entiers de la population par personnages interposés, et l’humanité entière s’en trouve appauvrie d’autant. À moins d’être aveuglé par ses privilèges ou d’avoir des visées discriminatoires (racistes, misogynes, capacitistes, etc.), cela n’a guère de sens.

Bref, les fictions sont vitales à l’être humain pour comprendre et supporter la réalité et la complexité de l’expérience humaine sous toutes ses formes. Puisque les histoires nous aident à nous définir, elles sont également importantes afin de valider nos expériences et nos singularités. Il est donc primordial que tout le monde, et pas seulement certains groupes ou segments de la population, se retrouve représenté dans les récits.

Comment, alors, les auteurs peuvent-ils s’assurer de créer des récits qui incluent tout le monde? Les tests de représentativité constituent un bon outil pour avancer dans la bonne direction. En effet, ceux-ci constituent d’excellents révélateurs d’angles morts, ou points aveugles, d’un texte. Leur application permet, au demeurant, d’amorcer un questionnement sur les raisons des déficiences de représentations si l’on en constate la présence.

À titre d’exemple, prenons le test le plus connu du genre : le test de Bechdel-Wallace (communément appelé « Test Bechdel »). Créé en 1985 par Alison Bechdel dans sa bande dessinée Dykes to Watch Out For, ce test s’inspire d’une réflexion de Virginia Woolf tirée de l’essai A Room of One’s Own, ainsi que de la constatation que, depuis la publication de celui-ci en 1929, rien n’a vraiment changé. En effet, dans son texte, Woolf écrivait :

Toutes ces relations entre femmes, pensai-je, me rappelant rapidement la splendide galeries de femmes fictives, sont trop simples. […] Et j’essayai de me rappeler quelque cas, au fil de ma lecture, où deux femmes auraient été représentées en tant qu’amies. […] Elles sont ci et là mères et filles. Mais, presque toujours sans exception, elles sont montrées dans leur relation avec les hommes. Il était étrange de penser que toutes les grandes femmes de la fiction étaient, jusqu’au temps de Jane Austen, pas seulement vues par l’autre sexe, mais vues uniquement dans leur relation avec l’autre sexe. Et quelle petite partie de la vie d’une femme cela représente-il…

Or, plus de trente ans après la création du test de Bechdel-Wallace, et presque quatre-vingt-dix ans après la publication du texte de Virginia Woolf, force est de constater que la situation est pratiquement identique et que ce test est toujours d’actualité. Rappelons ici en quoi il consiste. Pour passer le test, un film (ou par extension, toute autre forme d’œuvre narrative) doit :

  1. Avoir au moins deux personnages féminins;
  2. Qui discutent au moins à une reprise ensemble;
  3. À propos d’autre chose que d’un homme.

Bien que ce test ne soit pas parfait (il ne vous empêche pas, par exemple, d’éviter le Syndrome de la Schtroumpfette[3], le Syndrome Trinity[4] ou la Manic Pixie Dream Girl[5]), il est encore utilisé aujourd’hui, car c’est le seul du genre dont les critères ne laissent place à aucune interprétation[6].

D’autres tests s’efforcent eux aussi, mais à l’aide de critères différents, d’améliorer ou de mesurer la représentativité. Certains portent sur les personnages féminins[7], d’autres sur les personnages en situation d’handicap[8], racisés[9] ou, encore,  non hétéronormatifs[10]. Il existe également quelques tests « mixtes » qui visent deux catégories de possible discrimination; c’est le cas du test « Ars Marginal » et du test « Gregg ».

Comme on peut le voir, la plupart des tests de représentativité qui existent déjà comportent un problème commun, qui n’est d’ailleurs pas souvent abordé : ils « tirent la couverte de leur côté » (un lutte contre le sexisme, l’autre contre le racisme, l’autre le capacitisme, etc.) et ignorent, sciemment ou non, les autres types de discrimination dont une personne peut faire l’objet (ici par personnages interposés). Or, selon la théorie de l’intersectionnalité (terme proposé pour la première fois par l’universitaire féministe américaine Kimberlé Crenshaw en 1989), quelqu’un peut subir plus d’un type d’oppression; de plus, selon le modèle de la kyriarchie, qui est issu de l’intersectionnalité, ce même individu peut aussi être concurremment oppressé et oppresseur.

Rappelons que ce concept de « kyriarchie » (ainsi que le mot qui le désigne) a été développé par Elisabeth Schüssler Fiorenza dans son livre But She Said: Feminist Practices of Biblical Interpretation. Il sert à décrire sa théorie des systèmes de domination et de soumission interconnectés. En effet, Schüssler Fiorenza remarque avec justesse qu’un individu peut être opprimé dans certaines situations et privilégié dans d’autres. Dans un premier temps, la notion a donc constitué un descripteur des systèmes de pouvoir non genré dans le contexte du discours théorique de théologie féministe. Elle a par la suite eu droit à une utilisation plus large, notamment en sociologie, afin de décrire un système social ou un ensemble de systèmes sociaux construits autour des rapports de domination, d’oppression et de soumission. Il s’agit, en quelque sorte, d’une hybridation entre le concept d’intersectionnalité et de celui du patriarcat, qui permet de penser au-delà du genre comme seul critère d’analyse. Cela signifie que la kyriarchie englobe le sexisme, le racisme, l’homophobie, le classisme, le capacitisme, le colorisme, l’injustice économique, le postcolonialisme, l’ethnocentrisme, l’anthropocentrisme, le spécisme et toutes autres formes de hiérarchies dominantes qui résultent en la subordination d’une personne ou d’un groupe par rapport à un autre.

Ne voulant pas limiter mon travail et ma réflexion à seulement un type de discrimination, c’est donc à partir de ce concept que j’ai développé mon test. Le « Test Dagenais », présenté pour la première fois lors du Congrès Boréal 2018, vise à favoriser l’inclusion et une représentativité équitable, dans les romans, de tous les êtres dont la voix, la visibilité, et la présence sont étouffées ou effacées par la culture dominante. Le voici sans plus tarder :

*          *          *

Le Test Dagenais

  1. Votre roman doit contenir au moins deux personnages féminins[11]  :
    1. Qui discutent au moins à une reprise ensemble;
      1. À propos d’autre chose que d’un homme;
      2. Cette discussion doit être significative[12].
  2. Votre roman doit contenir au moins un personnage issu d’un groupe non dominant quant à, notamment, mais non exclusivement, ses origines ou son statut[13]:
    1. Racial, ethnique, d’orientation sexuelle, de genre, sa santé (handicap) mentale ou physique, etc.[14];
    2. Ce personnage ne doit pas être défini principalement par cette caractéristique non dominante, mais celle-ci doit être connue[15].
  3. Ces personnages féminins ou marginalisés doivent avoir un nom propre.
  4. Au moins un des personnages exigés plus haut doit :
    1. Être tissé dans la trame narrative de votre roman de façon à ce que son absence en affecterait significativement le déroulement;
    2. Posséder son propre arc narratif :
      1. Arc qui ne consiste pas seulement à apporter son d’aide, ni à servir d’appui ou de faire valoir à un personnage de la classe dominante face auquel son statut marginal est défini;
    3. Ne pas être éliminé de votre scénario avant la fin, notamment, mais non exclusivement :
      1. En étant tué par l’antagoniste;
      2. En sacrifiant sa vie, ses intérêts, sa situation (personnelle ou professionnelle) à un personnage de la classe dominante face auquel son statut marginal est défini;
      3. En voyant sa caractéristique marginalisante effacée.

*          *          *

Plusieurs autres points, demandes ou précisions pourraient être ajoutés à mon test; par exemple, que les personnages ne tombent pas dans des stéréotypes propres à leurs « catégories » (googlez des listes de stéréotypes et de clichés, il y en a des tonnes[16] !) ou, comme dans le « Test Tauriel », exiger qu’un personnage féminin soit compétent. En outre, je n’incorpore pas, ni n’aborde directement, les notions de privilèges (entre autres de statut socio-économique), car vis-à-vis des buts de mon test, la plupart des discriminations possibles dans la kyriarchie m’apparaissent (sauf erreur de ma part) comme incluses indirectement et de facto. Aucune liste n’est jamais exhaustive, mais, en remplissant les quatre critères ci-haut, j’ai la ferme conviction que vos personnages seront bien construits et éviteront la plupart des stéréotypes possibles.

Pour terminer, je tiens à préciser que le « Test Dagenais » a été surtout pensé en fonction de l’analyse de romans, bien qu’il puisse être appliqué à d’autres types d’œuvres de fiction, comme à des pièces de théâtre ou à des films. Par contre, son application à une nouvelle littéraire ou à un court-métrage risque d’être problématique et non concluante car, faute d’espace (ou de temps, dans le cas d’un court-métrage), la quantité de personnages ainsi que leur développement sont forcément restreins. On pourrait, par exemple se retrouver avec une nouvelle qui ne passe pas le test, nonobstant son caractère féministe ou inclusif, parce qu’elle ne comporterait qu’un seul personnage (et ne remplirait donc pas les points 1 et 2 du test).

Les histoires peuvent servir au meilleur comme au pire. Produisons-en donc des riches et des belles, des complexes et des nuancées, par opposition aux simples, brutales et réductrices qui nous sont trop souvent servies. Pour paraphraser John Donne, personne n’est une île, complètement séparée et imperméable aux autres; la disparition de quiconque nous diminue à tout coup, parce que nous appartenons tous au genre humain.


 

[1] Actrice américaine qui a entre autres incarné Guinan, la serveuse/barmaid de l’USS-Entreprise-D dans la série télévisée Star Trek: The Next Generation.

[2]  C’est-à-dire qui ne sont pas des hommes, blancs, hétérosexuels, cisgenres, qui ne sont pas en situation d’handicap, etc.

[3] Lorsqu’un récit de fiction, à l’instar des BD de Peyo, ne comporte qu’un seul personnage féminin.

[4] Lorsqu’un récit comporte un personnage féminin fort et intéressant…  jusqu’à l’arrivé du héros masculin, après quoi le personnage féminin s’efface et devient passif et incompétent.

[5] Personnage féminin, joyeux et léger, sans profondeur, qui ne sert qu’à montrer la beauté du monde et à remonter le moral à un personnage masculin qui broie du noir.

[6] Certaines variantes, plus ou moins sérieuses et plus ou moins objectives selon les cas, et pensées par d’autres qu’Alison Bechdel, sont venues s’y ajouter au fil du temps.

[7] Citons les tests « Mako-Mori », « Sphinx », « Tauriel », « Furiosa », « Ellen Willis », « Finkbeiner » (pour la rédaction non sexiste d’entrevues ou de biographies de femmes) et, enfin, le test de « La lampe sexy ».

[8] C’est le cas du « Test Fries ».

[9] Voir le test « Angry Black Woman », ainsi que le « Deggan’s Rule ».

[10] Voir le test « Vito Russo ».

[11] Ce critère est non négociable; on ne parle pas d’une « minorité » de gens ici, on parle de la moitié de l’humanité, rien de moins!

[12] C’est-à-dire qu’elle doit vraiment servir à quelque chose dans votre l’histoire. Le dialogue suivant, par exemple : « Comme tu as une belle robe, Rosamund! », « Merci, Pascale. » n’est pas ce que l’on peut appeler une discussion significative…

[13] Bref, ce personnage n’est pas au « sommet » de la kyriarchie, où il ne se retrouverait jamais opprimé ni discriminé.

[14] Autres exemples : couleur de peau, origine nationale, religion, etc.

[15] Il est à noter que les auteurs ne devraient pas hésiter à combiner les personnages féminins exigés au point précédent avec ceux à caractéristique marginalisante exigés ici: le sexe masculin n’est pas de facto le genre neutre sur lequel on doit apposer toute différenciation. Face à la complexité du monde, une approche intersectionnelle et plurielle est plus que jamais nécessaire.

[16] À commencer par l’excellente « Comment ne pas écrire des histoires » d’Yves Meynard, disponible sur le site Internet de la revue Solaris (voir références).


Références

BASSOM, D., « All Hail », Star Trek Monthly, no 56, septembre 1999.

BECK, D. R. (dir.), Star Trek: 25th Anniversary Special, 1991.

HUTSON, N., L’espèce fabulatrice, Actes sud, Leméac, 2008.

MÉNARD, Y., « Comment ne pas écrire des histoires », Solaris, https://www.revue-solaris.com/pour-les-ecrivains/dossier-special-comment-ne-pas-ecrire-des-histoires/

Schüssler Fiorenza, E., But She Said: Feminist Practices of Biblical Interpretation, Beacon Press, 1993.

WOOLF, V., A Room of One’s Own, Harcourt Brace & Company, [1927] 1991. (Titre français : Une pièce à soi)

Tests de représentativité et critiques de tests cités

BECHDEL, A., « The Rule », Dykes to Watch Out For, 1985, http://dykestowatchoutfor.com/wp-content/uploads/2014/05/The-Rule-cleaned-up.jpg

BRAINARD, C., « The Finkbeiner Test », Columbia Journalism Review. The Voice of Journalism, https://archives.cjr.org/the_observatory/finkbeiner_test_gender_gap_fem.php?page=all

CARMON, I., « The Willis Test is the New Bechdel Test », Jezebel, https://jezebel.com/5797747/the-willis-test-is-the-new-bechdel-test

FRIES, K., « The Fries Test: On Disability Representation in Our Culture », Medium, 2017, https://medium.com/@kennyfries/the-fries-test-on-disability-representation-in-our-culture-9d1bad72cc00

GREGG, L., « The Gregg Test (An Alternative to The Bechdel Test) », Thought Catalog, 2014,  https://thoughtcatalog.com/linnea-gregg/2014/06/the-gregg-test-an-alternative-to-the-bechdel-test/

JOHNSON, A. D., « The Bechdel Test and Race in Popular Fiction », The Angry Black Woman, http://theangryblackwoman.com/2009/09/01/the-bechdel-test-and-race-in-popular-fiction/

« Mako Mori Test », Geek Feminism Wiki, http://geekfeminism.wikia.com/wiki/Mako_Mori_test

« Open Discussion: A POC Version of the Bechdel Test? », Ars Marginal, 2011, https://arsmarginal.wordpress.com/2011/04/25/open-discussion-a-poc-version-of-the-bechdel-test/

« Sans titre », Glaadhttps://www.glaad.org/sri/2014/vitorusso

« Tauriel Test », Fanlore, https://fanlore.org/wiki/Tauriel_Test

« The Furiosa Test », Twitter, https://twitter.com/photopuck/status/607259980631273473

« The Sexy Lamp Test », Fanlore, https://fanlore.org/wiki/Sexy_Lamp_Test

« The Sphinx Test », Sphinx Theatre Company, http://www.sphinxtheatre.co.uk/the-sphinx-test.html

« Useful Notes / Deggans’ Rule », TV Tropes, http://tvtropes.org/pmwiki/pmwiki.php/UsefulNotes/DeggansRule

31 commentaires sur “Le Test Dagenais : un test pour les représenter tous, de Luc Dagenais

  1. Mathieu

    Quel beau texte ! Bravo, Luc ! C’est très réfléchi, très posé, très personnel, mais ô combien instructif ! Le Test Dagenais sera au programme de mes cours cet automne, c’est clair !

  2. Gen

    Merci, Luc, pour cet outil qui nous servira sans doute pendant des années! Je vois que le temps (et les discussions du Boréal) t’as permis de terminer ta réflexion (notamment avec la note au sujet des nouvelles). Espérons que ces considérations inspireront les créateurs (moi, entk, créer des personnages différents de moi, c’est ce que je préfère!)

  3. Luc Dagenais

    Merci à vous deux ! J’ai mis pas mal de temps et d’effort là-dedans (merci à Philippe-Aubert de m’avoir aidé à structurer le texte de façon intelligible et à Pascale pour le travail de direction) ; j’espère vraiment que le Test trouvera son public. :)

  4. Mariane Cayer

    Un test inspirant et brillant. Moi en tout cas, j’ai imprimé et je risque de m’y référer pendant longtemps!

  5. Daniel Sernine

    Bref, la création littéraire par quotas.
    Est-ce qu’il y aura des haies de manifestants à la sortie des librairies pour invectiver les acheteurs de romans non conformes?
    Ou mieux encore, des campagnes sur les réseaux sociaux pour dissuader les éditeurs de publier des manuscrits suspects (et pas encore lus, mais foin de ce détail…)

  6. Luc Dagenais

    Bah ! Daniel, c’est un outil de réflexion et de prise de conscience ; pas un édit impérial avec imprimatur pour les bons et la Question et l’autocritique de force pour les réacs’…

    Mais, c’est vraiment trop exiger d’un roman (écrit aujourd’hui ; on ne parle pas du XXe siècle, du XIXe ni même d’avant, là) que deux de ses personnages ne soient pas des hommes ? Ou qu’un personnage — un seul ! — se distingue d’une façon — une seule ! — d’un homme, blanc, hétéro, sans handicap ? Et c’est trop d’exiger que ces personnages soient assez développés pour que leur présence et leur dialogue ne s’articulent pas toujours autour dudit homme blanc ?

    Si la diversité n’est pas quelque chose d’important pour toi en tant qu’auteur et/ou lecteur, soit.

    Et puis, je n’aborde même pas les clichés ici. Les scènes de viol comme ressort narratif (puisque tu en parles), les demoiselles en détresses, les « nègres magiques », « les vieux sages chinois », « les bons sauvages », les handicapés qui font pitié avec leur équipement médical… Ça, ça sera pour la prochaine fois, héhéhé.

  7. Daniel Sernine

    Tout est dans le verbe exiger, Luc.
    Jusqu’à il y a cinquante ans, les curés (masculin de curelle, la version contemporaine), exigeaient qu’on ne lise pas Baudelaire, Sartre, Defoe, Flaubert, de Beauvoir, Gide, Kepler, Darwin, Swift…(voir la liste partielle de l’Index sur Wiki).
    Et ne parlons même pas de ce qu’exigent imams et les ayatollah de toute confession.
    Ce qu’ont démontré les récentes fatwas contre Robert Lepage, c’est que toute une génération (disons deux: les Y et les milléniaux), croit qu’on peut censurer, si c’est pour une bonne cause. Comme si les prélats et les papes, jadis, ne croyaient pas eux aussi être de bonne foi.
    (Et, de grâce, sautons l’étape où l’on me répliquera que ce n’était pas de la censure…)

    1. Alain Ducharme

      L’équipe de la République a eu plusieurs discussions internes sur ces événements récents. Si l’importance de la diversité et de l’inclusion fait consensus entre nous, nous constatons bien que certaines voix radicales nuisent au dialogue. Je trouve surtout important que cet enjeu puisse être débattu ici, au Québec, sans qu’on se fasse imposer des réponses toutes faites provenant des États-Unis.

      L’ironie dans tout cela, c’est que je suis pas mal certain que l’essentiel de ton oeuvre passe le test Dagenais avec succès. :-)

    2. Luc Dagenais

      Daniel, si le mot « exiger » t’indispose, remplace le par « demander » : c’est dans ce sens — à titre de synonyme — que je l’ai utilisé, et non au sens d’ « imposer » ou d’ « ordonner ».

      Et oui, je prends la parole pour demander, espérer, rêver parce que ce qui n’est pas dit ne compte pas et qu’à garder le silence rien ne va changer, jamais.

      Et lâche-moi avec les Y ou les milleniaux, l’envie de censure n’est pas l’apanage de leur générations; les curés d’il y a cinquante ans que tu mentionne toi même, avec justesse d’ailleurs, n’étaient pas des milléniaux à ce que je sache (à moins, peut-être, d’avoir été des consommateurs de chronoreg?) ;0)

    3. Mathieu

      Alors, non, pas « de grâce », Daniel : ce que Lepage a vécu, ce n’était certainement pas de la censure; c’est un glissement dangereux que tu tentes d’opérer là…

      Ce que Lepage a vécu, c’est une claque publique qu’il n’était visiblement pas prêt à encaisser, se croyant être un monument intouchable de la culture québécoise. Or, de nos jours, les créateurs doivent savoir que même s’ils ont le droit de créer ce qu’ils veulent, ce droit vient avec celui du public d’y réagir – et cette réaction est beaucoup plus rapide, visible, instantanée qu’autrefois (on sort des critiques conformistes d’autrefois, dans certaines revues, certains journaux, etc., qui ne se faisaient que dans certaines sphères, accessibles qu’à certaines personnes…)

      Bref, quand le travail d’un artiste ne plait pas à plusieurs, ceux-ci peuvent maintenant le faire savoir. Un auteur qui décide de répéter le motif du viol sans le questionner, un auteur qui trouve pertinent de se servir de la pédophilie obscène pour simplement créer une réaction de dégoût, un auteur qui veut assimiler un crime contre l’humanité à autre chose, en pensant que tout se mélange dans l’histoire, et qui veut, en plus, l’expliquer dans une démarche artistique bancale, ça demeure toujours possible; ces auteurs ont toujours le droit de le faire, sans censure. Mais le public, largement, risque d’y répondre. À l’auteur d’être prêt à ça, et à ne pas pleurer à la censure; ça en devient gênant pour lui plus qu’autre chose.

      1. Daniel Sernine

        Sauf que ce n’est pas «le public» qui a «réagi», Mathieu, ce sont des groupes d’intérêt à la légitimité auto-proclamée, qui n’ont pas pris la peine de voir les pièces en question — dans un cas parce qu’elle n’existait pas encore. Des gens qui ont voulu imposer leur volonté là où ils n’ont pas de juridiction. Le Théâtre du Soleil est français, il est constitué d’une troupe multi-culturelle française, et ce n’est pas aux «représentants» d’une minorité canadienne de lui imposer embauches ou congédiements.
        Le résultats de ces pressions — une forme de terrorisme sous certains rapports — est que personne ne voudra plus aborder ces thématiques problématiques, lesquels seront l’apanage de petits théâtres à l’audience limitée. Jouer des pièces sur les Noirs, pour les Noirs, des pièces sur les Autochtones, pour les Autochtones, que personne en Europe ne verra.
        Et puis cette arrogance de ramener à soi «la couverte» de l’esclavage, comme s’il n’y en avait eu qu’aux 18e et 19e siècles aux États-Unis. L’esclavage a existé de tout temps, dans toutes les civilisations, et il asservissait des personnes de toutes les couleurs et toutes les cultures.
        Enfin, juste pour faire rager un peu plus la bien-pensance, je rappellerai que c’étaient des Africains (et des Arabes, de l’autre côté du continent) qui fournissaient des esclaves africains aux négriers (prisonniers de guerre ou captures ad hoc)

  8. Mariane Cayer

    Perso, je prends le test Dagenais comme un guide, une référence, une manière de me sortir de mes habitudes et de voir les choses autrement. Certainement pas comme une liste d’exigences! Si c’est une liste de choses à cocher pour qu’un texte soit ou non acceptable, ben, on rate complètement sa cible! Il y aura toujours des oeuvres, certains même excellentes qui ne respecteront pas le test (pensons juste à Dunkerk de Christopher Nolan, comme l’a fait justement remarquer Patrick Senécal au dernier Boréal). Peut-on souhaiter que, pour que ce ne soit pas le cas de la majorité? Parce qu’en sortant de certaines habitudes, de certaines ornières, c’est aussi tout un univers de possibilités qui s’ouvrent.

  9. Mario Tessier

    Cette littérature par numéros peut sembler attirante pour les esprits épris de justice sociale mais je doute qu’elle satisfasse réellement les lecteurs. Les personnages de fiction devraient découler de la logique interne de l’histoire et non des partis pris de l’auteur, qu’ils soient politiques ou autres. Il est plus important de lire avec subtilité les thèmes abordés que de mettre en scène des personnages de manière mécanique afin de faire avancer des causes sociales. Par exemple, certaines oeuvres de science-fiction de l’âge d’or, même si elles ne mettaient pas en scène des protagonistes guay, bisexuel, ou handicapé affichaient des personnages extraterrestres ou mutants chez lesquels on retrouvait ces caractéristiques. Aujourd’hui, ces personnages longtemps occultés ou démonisés, ne sont plus l’objet d’anathèmes. Mais ça ne veut pas dire qu’ils doivent maintenant peupler nos fictions pour autant, juste pour afficher notre ouverture d’esprit. L’écrivain qui compose ses histoires en fonction des formulaires pour biens-pensants ne fait pas de littérature, seulement de la propagande. Stendhal disait qu’un roman était comme un miroir se promenant sur une grande route… Autrement dit, c’est le monde tel qu’il nous apparaît qui mérite sa réécriture, pas sa version édulcorée par nos préjugés. Ce genre de littérature par formulaire me semble tout aussi condamnable que les fictions qui éclipsaient les personnages dotées de caractéristiques différentes. Mais je suis sans doute trop vieux jeu pour apprécier ce nouveau type de littérature.

    1. Alain Ducharme

      Il n’est nullement question de « littérature par numéros » dans l’article de Luc. En aucun cas il ne suggère ou ne propose qu’un auteur devrait tenter de cocher toutes les cases de la diversité à tout coup. Crois-moi, j’ai lu des textes américains qui tentaient de le faire, et c’est d’un ennui mortel.

      Dans la même veine, je ne crois pas qu’il faut chercher à juger les œuvres provenant d’une autre époque selon les standards d’aujourd’hui. Vouloir dénoncer les récits de l’Âge d’or selon les critères d’un test publié cette année me semble ridicule.

      Cela dit, si tous les protagonistes d’un récit appartiennent à une même case démographique très circonscrite, cela signale souvent un biais inconscient. Comme auteur, prendre quelques instants pour remettre en question ses préconceptions ne peut pas faire de mal.

    2. Luc Dagenais

      Bonjour Mario, merci de ton apport à la discussion !

      Permets-moi cependant de ne pas être d’accord avec plusieurs des points que tu amènes. Premièrement, on est jamais trop vieux pour embraser les vents nouveaux et apprécier la diversité en littérature. Ce n’est pas une affaire d’âge : je ne suis pas un « Y » ou un « millénal », j’ai grandi à l’ombre de la guerre froide et du « no future », ma barbe a plus de poils gris que noirs depuis longtemps et, pourtant, je suis le seul et unique responsable de mon test.

      Deuxièmement, tu mets en opposition « les lecteurs » et « les esprits épris de justice sociale » comme si c’était deux groupes démographiques distincts… Bon an mal an, je lis une centaine de bouquins (des romans réalistes, de la SF, du policier, des essais, de la poésie, du théâtre, des bandes dessinées, des romans jeunesse, etc.) ; je me considère donc comme un lecteur et, pourtant, la justice sociale est importante pour moi.

      Évidemment, l’inclusivité et la diversité humaine dans une œuvre n’est pas le seul critère de qualité. Ce n’est qu’un critère parmi d’autres, mais c’en est un, je n’en démords pas. Pour citer un exemple tiré de mon article, j’ai récemment lu « Nemesis » de P. Roth publié en 2010 (l’histoire d’une épidémie de polio aux États-Unis dans les années 1940) : l’écriture est admirable, les thématiques explorées profondes et universelles, mais le traitement de l’auteur vis-à-vis des personnages féminins est risible. Est-ce que ça m’a empêché de lire le roman au complet ? Non (ce qu’une écriture lourde ou boiteuse aurait pourtant réussi à faire). Est-ce que ça m’empêche de considérer ce roman comme une grande œuvre ? Oui, parce que ce point mort dans le regard de l’auteur démontre des préjugés qui biaisent son jugement et invalident en partie son propos. La logique interne de son histoire, pour reprendre tes propos, aurait voulu que les personnages féminins aient une part égale dans son récit. Et pourtant les partis pris de l’auteur les ont écartées.

      Comme le soulignait Alain dans le commentaire précédent, il ne s’agit pas ici de faire du révisionnisme littéraire. Le passé appartient au passé, le présent au présent. Et tu as raison de mentionner qu’à leur époque certaines œuvres de SF étaient admirables dans la façon dont ils utilisaient les extra-terrestres ou les autres mondes pour introduire des protagonistes ou des situations qui auraient été, autrement, considérés comme tabous. Mes coups de cœur à ce chapitre (même si, je sais, il s’agit de New Wave et non de Golden Age) vont à « The moon is a harsh mistress », de Heinlein où le polyamour est normalisé et « The Gods Themselves » d’Asimov ou une mécanique raciale de reproduction à trois genres est explorée (même si certains aspects de ces genres vieillissent plus ou moins bien).

      Et, sérieusement, considères-tu qu’une présence accrue de personnages féminins (la moitié de l’humanité, je le répète et le souligne) pour ne nommer que cette « catégorie » de personnages ne sert qu’à flatter l’orgueil de l’auteur en démontrant son ouverture d’esprit de l’auteur ? Que ça ne relève pas plus simplement d’une décence humaine de base ? Pour reprendre l’anecdote de Stendahl — fort intéressante d’ailleurs —, est-ce qu’un miroir se promenant sur nos routes ne devrait pas refléter un nombre égal d’hommes et de femmes (la moitié de l’humanité…) et nous montrer de temps en temps deux personnes du même sexe s’embrassant normalement, ou une personne en situation de handicap vacant à des activités « normales » de tous les jours et qui ne passe pas le plus clair de son temps éveillé expliquer à tous les passants en quoi consistent ses problèmes de santé ?

      Si le miroir ne nous renvoie que des images d’hommes blancs hétéronormatifs (et là se trouve bien plus, à mon sens, la version édulcorée du monde) n’est-ce pas le révélateur d’un problème dans notre société ou dans le regard de celui qui scrute ledit miroir ?

  10. Mario Tessier

    Nous sommes tous pour la diversité et pour l’inclusion. Il n’y a pas là matière à débat. Mais vouloir l’imposer par le biais d’un formulaire ou d,un test de rectitude reste et demeure de la littérature par numéro !

    1. Mariane Cayer

      Je dois avouer que je n’aime pas l’expression peinture par numéro. Une peinture pleine de couleur est toujours plus intéressant qu’une peinture monochrome non? Et bien, je vois le test exactement comme ça: sortir des couleurs auquel on est habitué. Ce n’est pas tant de la rectitude politique que de l’ouverture d’esprit. Plutôt que de réinventer cent fois la roue, pourquoi ne pas regarder les mêmes événements d’un autre oeil? Tout le monde y gagne, les artistes, par les portes ouvertes et ceux qui seront en contact avec l’oeuvre soit parce qu’ils s’y reconnaîtront davantage, soit qu’ils auront la possibilité d’être en contact avec d’autres perspectives que la leur. Un des buts de l’art, il me semble.

      On peut voir le test de deux façons: comme une liste à cocher (ce qui est ennuyant) ou comme un outil de réflexion. C’est dans le deuxième sens que je le vois. J’ai l’impression que les commentaires négatifs le prennent selon le premier sens, ce qu’il n’est pas. Personne ne va clouer au pilori une oeuvre qui ne mettrait en scène que deux hommes hétérosexuels. Cependant, le test peut aider à remettre en question cette façon de faire: est-ce que je mets en scène deux hommes parce que c’est uniquement ce que j’ai toujours vu ou est-ce vraiment ce qui sert le mieux l’histoire? Est-ce qu’un personnage féminin servirait aussi bien l’histoire? Ou est-ce que, en tant qu’auteur, cette perspective me bloque parce que je n’imagine pas une scène entre un homme et une femme qui n’impliquerait pas de situation de séduction/ de protection, ce qui ferait dévier l’histoire? Parce que si c’est le cas, le domaine des clichés est vite arrivé… Et je peux répéter l’exemple avec à peu près tous les autres cas de minorités…

  11. Philippe-Aubert Côté

    Pour alimenter la réflexion des autres lecteurs et lectrices qui aboutiront sur ce blogue, je vais livrer la perception que j’ai des listes de critères parmi lesquels on peut ranger le test de Luc. Mais attention, un avertissement : ceci est la perception que j’ai toujours eue envers ces outils, je n’écris pas en réaction à ce qu’écrit Luc dans son article, et encore moins en réaction à l’un ou l’autre des commentaires publiés par après. Autrement dit, si certains ou certaines veulent venir ensuite argumenter avec moi juste pour donner des coups de pieds dans mon édifice, j’ai autre chose à faire ^!^

    D’une part, d’un point de vue d’auteur-créateur, je trouve ces « tests » utiles dans la mesure où ils fournissent des idées à considérer pour sortir de nos ornières. Les êtres humains ont tous le même biais cognitif : ils imaginent les autres à partir d’eux et souvent comme eux. Et pour un auteur ou une auteure, cela peut avoir la conséquence suivante : il ou elle va toujours imaginer des personnages qui lui ressemblent, ou imaginer les mêmes personnages (Stephen King imagine presque toujours des écrivains et Clive Barker des homosexuels, etc.). Ce biais peut constituer un défi au créateur qui veut sortir de ses ornières (si vous voulez creusez vos ornières ça vous regarde, je parle ici du cas du créateur qui se demande constamment comment faire le plus différent possible). Or si prendre conscience de ses biais est facile, quand vient le temps de se demander concrètement quoi faire pour proposer des personnages différents, on se heurte spontanément à un vide. Quand j’ai conçu les personnages de mon second roman – et ceux du troisième et du quatrième que je planifie en ce moment – je me suis heurté à un mur : je voulais faire différent, mais je ne savais pas quel aspect envisager en premier pour créer cette différence. Maintenant, grâce à ce genre de tests (même les « bingos » parodiques ont leur intérêt) oui, j’ai une liste en tête : choisir une autre ethnie, une autre culture, une autre religion, une autre orientation sexuelle (et attention, pour un auteur gay, comme moi, ça peut être choisir l’orientation hétérosexuelle, les auteurs gays ayant leur biais – allez voir Clive Barker, cité plus haut), un autre métier (Stephen King présente souvent des écrivains), une condition médicale, etc. Les tests comme celui de Luc fournissent une quantité de traits qu’on peut retenir comme point de départ. En ce sens, ce sont des outils d’aide à la création formidables.

    D’autre part, ces tests sont des outils et des cadres théoriques dans lesquels on peut piger les idées dont on a besoin, mais il n’est pas nécessaire de les prendre en entier. Et ils ne constituent en rien des impératifs moraux à respecter. L’auteur ou l’auteure décide de ce qu’il y a dans son œuvre, et les lecteurs et les lectrices décideront d’aimer ou pas ensuite. Si un auteur ou une auteure veut appliquer ces tests à la lettre, c’est son choix. Si un auteur ou une auteure veut les jeter à la poubelle, c’est aussi son choix. Et si les autres veulent y piger ce qu’ils veulent, c’est encore leur choix. Quand aux lecteurs et lectrices, ils et elles peuvent décider d’utiliser ou non ces grilles pour juger personnellement une œuvre, mais ils et elles doivent se garder d’imposer leur choix méthodologique aux autres lecteurs (et de regarder de haut les membres du lectorat qui fonctionnent différemment).

    1. Gen

      Voilà! C’est exactement comme ça que j’utilise ce genre de test. Et en plus, souvent, lorsqu’on éloigne un personnage de soi, qu’on sort de notre ornière, ça ouvre de nouvelles perspectives narratives. L’histoire de mes Hanaken n’aurait pas été la même si Nanashi (le jeune garçon) avait disposé de ses deux mains. Or, au début, il n’était qu’un garçonnet comme les autres, c’est un hasard qui a fait que, tout d’un coup, j’ai eu envie de l’affliger d’un handicap.

  12. Mario Tessier

    Je terminerai mon intervention par ce dernier commentaire, parce que je ne veux pas vous lasser par mes récriminations d’un autre âge (certes moins éclairé qu’aujourd’hui). Si la perspective d’utiliser un test de créativité littéraire comme un protocole de rédaction pour la construction de personnages ne vous effraie pas, elle effraiera peut-être d’autres auteurs qui croiront à la réelle possibilité de se voir refuser une fiction par un directeur littéraire zélé ou par un Ministère de la Culture qui jugera insuffisant le quota de représentants des communautés culturelles dans son dernier roman. Mais là ne réside pas le seul problème dans ces bonifications fortement suggérées. Deux autres difficultés se présentent. Je subodore que quantité d’écrivains ne sont pas métis, transsexuels, ou handicapés. Comment feront-ils pour rendre crédibles des personnages dont ils n’ont jamais partagé l’expérience ? Ce n’est certes pas facile pour un auteur débutant. Mais en admettant qu’il y arrive, il sera peut-être éventuellement accusé d’appropriation culturelle par les communautés qu’il cherche à décrire. Et celles-ci auront entièrement raison car il ne s’agira que d’un collage découlant d’un formulaire plutôt que d’une nécessité dramatique.

    Il est des idées qui paraissent tellement belles, justes et évidentes qu’elle devraient apparaître lumineuses pour tous. Mais lorsqu’on les confronte à la réalité, elles se révèlent pleines de vipères.

    Comme ils disent, bonne continuation !

    1. Alain Ducharme

      S’il y a divergence d’opinion, ta perspective Mario n’est pas la moindrement lassante, et je te remercie de participer au débat de manière constructive.

      Tu apportes des éléments intéressants de réflexion. L’application de quotas strictes et inflexibles serait problématique; en bout de ligne la liberté de créer doit appartenir à l’auteur. Le Test est un outil individuel, et Luc m’assure qu’il ne se présentera pas aux prochaines élections pour le transformer en obligation légale.

      En ce qui concerne les auteurs débutants, ta réflexion est fort pertinente. Je pense que le Test Dagenais présuppose une plume mature – ainsi qu’une certaine expérience de vie. Un jeune auteur peut y voir un objectif à atteindre, mais il est normal que pour ses premiers textes ce dernier reste davantage dans sa zone de confort.

      Il me vient en tête une entrevue avec l’auteur américain Harry Turtledove dans lequel ce dernier avouait avoir renoncé à inclure dans un roman un personnage japonais de l’époque de la Seconde Guerre mondiale. La mentalité de cette période lui était trop étrangère, il ne s’était pas senti en mesure de la reproduire fidèlement. Plusieurs années plus tard, cependant, Turtledove a bien surmonté cette barrière, en incluant un tel personnage dans une autre de ses séries. Comme auteur, nous pouvons tous évoluer.

    2. Luc Dagenais

      Mario, je me répète, l’âge d’une personne ou la génération à laquelle elle appartient ne devrait pas, sérieusement, l’empêcher d’évoluer (et pardonne moi si ma formulation te paraît dure, je ne fais que reprendre en essence tes propres propos).

      Et je reprends une partie des propos d’Alain aussi ; j’apprécie ton apport à la République du Centaure, nos désaccords font avancer la discussion, non ?

      Pour ce qui est de l’utilisation de mon test ou d’un autre outil du genre dans d’éventuelles évaluations ministérielles pour atteindre certains quotas, je ne crois pas que nous en soyons encore là, quoi que la plupart des ministères aient déjà, ou ont déjà eu, des politiques de discrimination positive à l’embauche… Qu’en est-il au jour d’aujourd’hui des évaluations au ministère de la Culture ? Je n’en ai aucune idée, c’est peut-être déjà quelque chose qui se fait de façon plus ou moins informelle ? Si oui, personne n’a eu besoin de mon test pour s’y mettre.

      Concernant le deuxième point que tu amènes, la construction de personnages qui nous sont étrangers ou qui sont éloignés de notre réalité, ce n’est certes pas quelque chose de facile à faire, et il n’existe pas une seule et unique façon ou méthode pour y arriver, mais c’est possible et c’est là la beauté de l’écriture et de la littérature. Un auteur ou une auteure qui s’attaque à ce défi de bonne foi et avec ouverture ne tombera pas dans l’appropriation culturelle. Certains tenants du mouvement #ownvoices trouveront peut-être toujours à critiquer, mais c’est un mouvement qui est appelé à mourir de sa belle mort, ou à demeurer marginal, tant il mène vers une ghettoïsation impossible, et des lecteurs et des auteurs.

      Tu disais précédemment que tout le monde était pour l’inclusion et la diversité, qu’il n’y avait pas la matière à débat. Puisque mon test ne te satisfait pas, que proposerais-tu plutôt pour améliorer l’inclusion et la diversité dans la littérature, alors ?

  13. Mario Tessier

    Mon cher Luc, ce n’est pas ton test qui est insatisfaisant, ou condamnable, c’est la façon dont tu veux t’en servir pour obliger les écrivains à servir tes vues. Des tests comparables existent dans toutes sortes de professions mais on n’essaie pas de les transformer en règles systématiques. Un test n’est pas un protocole de rédaction, un roadmap pour la création d’une fiction littéraire. Il n’est qu’une façon d’évaluer une situation ou une oeuvre. Et je ne vois pas pourquoi je chercherais à améliorer l’inclusion et la diversité. Et je ne vois pas pourquoi les auteurs devraient se faire automatiquement les portes-drapeaux de toutes les bonnes causes. Ce sont certes des valeurs désirables mais pas les seules qui existent. Pourquoi ne pas chercher à améliorer la démocratie ? Et pourquoi pas les valeurs socialistes ? Ou l’athéisme ? Ou la vrai foi ? À une époque pas si lointaine, nos bons curés désiraient améliorer les valeurs morales de notre littérature. C’est du pareil au même avec tes propres partis pris. Si tu veux claironner au monde entier que tu es pour l’inclusion et la diversité, bravo pour toi, j’approuve même ce beau geste, mais que tu cherches à m’imposer tes valeurs dans ce que j’écris, alors là je désapprouve totalement.

    Et j’ajouterai que je trouve cette attitude particulièrement répréhensible que d’essayer de faire passer cette oukase sur le dos de valeurs communément admises, que personne ne songerait à remettre en question. C’est là défoncer des portes ouvertes, En dernière analyse, tu ne feras que délégitimer les valeurs que tu désires mettre de l’avant en les banalisant par des numéros à cocher sur ton formulaire de quotas culturels. Ton voeu est admirable mais ta méthode horrible. Parce qu’autant le rappeler, la littérature à numéro est à la vraie littérature ce que la peinture à numéro est à la peinture.

    Tu voulais être Danton mais on se rappellera de toi comme Robespierre !

    1. Mariane Cayer

      Dans ce cas Mario, que proposes-tu pour défendre ces valeurs que tu trouves admirables ou désirables?

    2. Luc Dagenais

      Mario, que tu trouves ma méthode horrible, soit ! Mais je n’apprécie guère que tu déformes mes propos ni que tu qualifies mon test d’oukase. Nulle part je n’exige, ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues. Nulle part je n’affirme que mon test est un protocole de rédaction ou une grille de création littéraire, ni ne prétends qu’il n’est autre chose qu’une (parmi d’autres) façon de réfléchir (à) une œuvre, ni n’affirme que tous les auteurs et auteures devraient se faire automatiquement les porte-drapeaux de toutes les bonnes causes, ni n’affirme que l’inclusion et la diversité ne sont les seules valeurs désirables qui existent, ni ne cherches à t’imposer quoi que ce soit.

      Retournons à la source si tu le permets [attention, c’est un cas de tldr] :

      1er paragraphe et citation de Woopi Goldberg : Introduction. Nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne (woopi non plus, d’ailleurs) que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      2e paragraphe : anecdote personnelle et nulle part dans le paragraphe où j’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      3e paragraphe : j’affirme que les exemples de productions culturelles où les personnages marginalisés sont mal représentés sont nombreux. Nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      4e paragraphe : conséquences néfastes des représentations stéréotypées. Nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      5e paragraphe : suite du précédent. Nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      6e paragraphe : évocation de retombées positives possible de fictions représentatives (ici tu peux trouver un début de réponse à « pourquoi tu chercherais à améliorer l’inclusion et la diversité en fiction). Cela dit, nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      7e paragraphe : évocation des tests de représentativité, ce qu’ils sont et comment ils m’apparaissent utiles : Je te remets le texte original ici pour emphase : « … en effet, ceux-ci constituent d’excellents révélateurs d’angles morts, ou points aveugles, d’un texte. Leur application permet, au demeurant, d’amorcer un questionnement sur les raisons des déficiences de représentations si l’on en constate la présence. » Nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      8e paragraphe et citation : introduction au Test Bechdel. Nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      9e paragraphe : suite du précédent. Nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      10e paragraphe : les forces du Test Bechdel. Nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      11e paragraphe : évocation de l’existence d’autres tests du même genre. Nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      12e paragraphe : faiblesse des tests de représentativité déjà existants. Nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      13e paragraphe : explication du concept de kyriarchie. Nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      14e paragraphe : présentation de mon test. Ici aussi je te remets le texte original : Le “Test Dagenais”… … vise à favoriser l’inclusion et une représentativité équitable, dans les romans, de tous les êtres dont la voix, la visibilité, et la présence sont étouffées ou effacées par la culture dominante. C’est peut-être ici que tu tiques ? Tu assimiles mon vise à favoriser à “obliger” ? Ce n’est pourtant pas ce que j’ai écrit ni ce que je veux. Donc, nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      15e paragraphe : le test comme tel. Nulle part je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues. J’énumère ce qui a mon sens est nécessaire pour avoir un roman inclusif, point barre.

      16e paragraphe : limitations de mon test. Nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      17e paragraphe : suite du précédent nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      18e paragraphe : conclusion. J’en appelle aux lecteurs, s’ils ou elles sont des créatrices, à produire des histoires riches, belles, complexes et nuancées. Nulle part dans le paragraphe je n’exige ni même ne mentionne que je veux obliger quelque écrivain que ce soit à servir mes vues.

      Dernier point, je n’apprécie pas non plus que tu commences à m’insulter personnellement. Danton, Robespierre… Pourquoi pas Caton l’ancien (hum…) tant qu’à y être? ;0)

      Félicitons-nous de ne pas avoir atteint le point Goodwin et restons-en là si tu le veux bien.

  14. Gen

    Mario soulevait certains points intéressants.

    1- Ce test ne doit pas devenir obligatoire. … Le Beschdell ne l’étant toujours pas, je crois qu’on ne court aucun risque.

    2- On ne veut pas écrire des romans à numéro. En effet. Mais peut-être qu’on peut réfléchir, mettons au moment de créer nos personnages secondaires, afin de ne pas toujours reproduire les mêmes clichés? Personnellement, je sais que j’ai créé mes meilleures histoires lorsque j’ai essayé de sortir de mes ornières (Le Chasseur n’aurait tout simplement pas existé si je n’avais pas pensé à créer un personnage aveugle).

    3- Il est difficile de créer des personnages qui ne nous ressemblent pas. En effet. Ça risque d’obliger l’écrivain à des recherches. Ce qui, en soit, n’est pas mauvais du tout! (S’informer sur comment les autres vivent, me semble que ça peut juste enrichir un écrivain.) Et puis on n’est pas obligés de présenter le point de vue de ces personnages différents, d’adopter leurs manières d’être. Juste de montrer qu’ils existent!

    4- La question des accusations d’appropriation culturelle qui pourraient être portées contre les auteurs me donne effectivement des insomnies, mais bon. Je préfère être accusée d’appropriation culturelle que d’aveuglement et de racisme inconscient.

    5- Si favoriser l’inclusion ne fait pas partie de vos valeurs, ben passez votre chemin. Comme Luc l’a dit, il n’y a pas de contrainte, seulement des pistes de réflexion.

  15. Daniel Sernine

    Merci Geneviève, ça nous prenait une gardienne du ressenti, comme aux belles heures des assemblées étudiantes, à l’UQAM ou au Vieux-Montréal… :0/
    (Ou était-ce «arbitre du ressenti»?)

    1. Gen

      Je sais pas, c’était clairement pas là à mon époque (les assemblées de l’Uqam y ressemblaient plutôt à des matchs d’insulte et des foires d’empoigne).

  16. Daniel Sernine

    Geneviève, disons que c’était le même genre de personnes qui ont fait congédier M. Gilbert Sicotte du Conservatoire d’Art dramatique de Montréal.
    Et je me réjouis que tu aies apporté ton portable en vacances… :O)

    1. Gen

      Ah oui, c’est vrai, j’suis en vacances.

      Et pour ce qui est de Sicotte… Non, j’suis définitivement pas une arbitre du ressenti, parce que je trouve son congédiement exagéré. À la limite, on aurait pu lui demander s’excuser auprès des élèves qu’il a heurté et s’assurer que, à l’avenir, il explique sa démarche et sa manière de faire aux nouveaux élèves. Parce que oui, le rôle d’un prof de théâtre, c’est de te pousser dans tes retranchements pour susciter l’émotion. Si tu es prévenu et que tu es pas capable de vivre avec, c’est ptêt pas la branche pour toi. (Note : pour rappel, j’ai fait mon cégep en théâtre)

      Comme je disais plus haut : si c’est pas pour vous, passez votre chemin. Ça s’applique dans bien des circonstances et y’a, de nos jours, bien des gens qui l’oublient.

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