Ensemble, de Carl Rocheleau

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J’ai tiré sur le diable

Un faux pas dans ma tombe ou un rêve macabre

J’ai tiré sur le diable.

— Karkwa

Le présentateur prend la mine sérieuse qu’il arbore quand quelqu’un de peu important meurt.

— C’est hier après-midi, vers treize heures, que Sophia Lozik, directrice d’Oméga-T, est décédée.

Un encadré apparaît dans le coin supérieur droit de l’écran: la photo récente d’une femme à la peau tendue et au maquillage surfait.

Un second encadré remplace le premier. Il présente en boucle les quelques secondes d’une vidéo montrant une jeune femme trapue et un grand homme maigrichon monter dans une Volkswagen Beetle usée. Avant de démarrer, la conductrice adresse un salut amusé à la caméra.

— On rapporte que sa tête avait été mise à prix et que le contrat a été effectué par un couple de mercenaires bien connu, Playne et Wicket Overmann. Au téléphone, la représentante du couple a refusé de révéler la somme déboursée par le client anonyme ayant commandité le meurtre.

 

Lundi

Dès qu’ils ont terminé de faire l’amour, Wicket roule sur le côté et se connecte sur le net.

En sautant du lit, Playne se dandine les fesses, provocante, même si elle sait que c’est vain. Dès que Wicket se connecte, il perd la vue. L’entrée de l’interface est directement raccordée à son nerf optique. Tant pis pour lui.

Elle revient bientôt au lit avec un bol de céréales, se construit un nid avec les oreillers et prend aussi le temps de se connecter, sur son ordinateur portable. Pour elle, pas question d’avoir une prise réseau dans la tempe. L’idée de connecter directement une machine à son cerveau la rend paranoïaque. Elle sait que Wicket prend garde aux virus pouvant s’infiltrer dans la tête des utilisateurs, mais l’idée l’inquiète malgré tout. Les pirates, lui a un jour expliqué Wicket, n’ont pas assez peur du coma informatique. Les journaux parlent chaque jour des lésions dues à l’intrusion de virus, mais les pirates s’en foutent; ils se croient immortels.

Sur le net, elle lit les nouvelles du jour. Le Président fait encore la une. Dans un extrait vidéo, Milan Pluto répète que Dieu lui a demandé de prendre le contrôle – par la force de son armée – de certains états d’Oecuménopolis, le Pays-monde. Questionné à ce sujet, il précise que ces états font partie de la liste divine des repères du Mal, et que leurs richesses naturelles ne sont en aucun cas des critères de sélection.

Le menton relevé et le profil gauche exposé, le Président met fin à la période de questions avec un geste d’impuissance démontrant à quel point il n’est qu’un humble religieux exécutant la volonté de son Créateur.

Au moment où Playne constate le ridicule du politicien, Wicket, les yeux dans le néant, sourit. Il n’écoute certainement pas le discours présidentiel, car il aurait exprimé sa rage avec véhémence. Contrairement à Playne, qui aime bien l’aspect caricatural et l’argumentation pitoyable du Président, Wicket s’insurge à chaque mot prononcé par cette « marionnette du lobby du pétrole ».

Ils n’ont jamais eu de mésententes à ce sujet. Ils en conviennent tous les deux, Playne avec cynisme et Wicket avec colère: le Président est un con.

Le reste des nouvelles est plus ou moins intéressant. Playne consulte donc l’horaire du jour tel que conçu par Jasmine, leur secrétaire personnelle.

Le lundi est la journée la plus banale de la semaine. Playne et Wicket doivent rencontrer les clients. Jasmine, en plus de prendre les rendez-vous et d’assurer aux clients que le mercenariat est légal, s’occupe de filtrer les indésirables. Ainsi, sont automatiquement transférés à des sous-contractants le mari jaloux voulant faire tuer son épouse ou vice-versa, le criminel ayant besoin d’aide pour un coup et tout homme ou femme n’ayant pas l’air convaincu de vouloir la mort du dossier (autre nom donné à la cible). Les sous-contractants acceptent avec plaisir les clients que leur transfère le couple et n’ont aucune difficulté à remettre d’avance quinze pourcent de leur commission à la secrétaire. C’est de loin la meilleure façon pour eux de se faire un nom dans un monde si compétitif – les publicités sont beaucoup trop coûteuses pour des mercenaires en début de carrière.

Aujourd’hui, comme d’habitude, Playne et Wicket rencontrent huit clients désirant la mort de quelqu’un d’autre.

À voir la vitesse à laquelle Wicket utilise sa souris et son clavier rétractable, Playne sait qu’il joue encore à son jeu d’invasion. Elle l’observe, détaillant plusieurs fois la moindre branche de ses iris verts, les narines frémissantes de son nez rugueux, surplombant la marque d’ange qui caractérise ses lèvres douces murmurant des mots inaudibles adressés à ses coéquipiers virtuels.

— Chéri, il est neuf heures et demie, souffle enfin Playne, il faut y aller.

— Attends une seconde, dit-il mécaniquement, j’ai presque fini.

Dix minutes plus tard, il se débranche avec dépit alors que Playne va jeter le reste de ses céréales gonflées de lait dans la trappe à déchets.

— Pour tous les vieux rats édentés, commente-t-elle, sentencieuse, alors que la bouillie tombe dans le trou noir de la poubelle communautaire.

Suivant le « ploc » des céréales frappant le sol quelques étages plus bas, ils perçoivent le crissement d’une multitude de rongeurs fonçant vers un même point. Comme la récolte des déchets se fait sous les stationnements souterrains, impossible de savoir à quoi ressemblent ces bêtes.

Wicket a déjà pensé y lancer une lampe de poche. Simplement pour voir la taille des rats.

— Si ce sont des rats! avait souligné Playne.

Il ne l’a jamais fait; la simple idée d’y voir autre chose que de mignons petits rats gris le hante, alors qu’ils s’amusent à les entretenir à la manière d’éleveurs porcins.

Un soir d’ivresse où ils ont abordé le sujet, Wicket a très sérieusement déclaré:

— Si un jour la famine s’installe, je descends là-dedans avec une corde à rappel et j’en égorge un comme un porcelet!

Il n’y a qu’un intellectuel avec un bac en génie informatique pour avoir une idée pareille.

Avant de sortir pour se rendre à leur premier rendez-vous, ils enfilent leur gilet pare-balle et Playne s’arme pendant que Wicket ramasse quelques câbles, son filtre réseau et son clavier rétractable.

 

Après être passé devant l’appartement du gardien, ils rejoignent le stationnement souterrain, où ils embarquent dans leur Volks T3, modèle blindée. Playne comme Wicket tiennent beaucoup à cette voiture malgré son âge et refusent de la troquer pour un nouveau modèle. D’abord par nostalgie, car ils la possèdent depuis leur premier contrat (dont le salaire avait permis la mise de fonds du véhicule), puis parce qu’elle leur rappelle d’où ils viennent. Les deux mercenaires mettent un point d’honneur à se souvenir qu’ils n’ont pas toujours habité un appartement avec électricité et eau courante. Ils aiment se rappeler qu’ils ont jadis été des débutants qui dormaient dans la Volks en espérant trouver un contrat avant de mourir de faim.

C’est d’ailleurs la raison pour laquelle ils référent des clients à des débutants. Ils veulent les aider comme ils ont souhaité être aidés jadis. Ça ne les empêche pas d’avoir une Volvo dans ce même stationnement, pour assurer leurs arrières si un jour un contrat tourne mal.

La Volks démarre sans problème et s’engage sur Penelope’s Street avec le grincement rassurant d’une voiture quinquagénaire.

Aujourd’hui, leurs rendez-vous se déroulent dans le hall-salon d’un hôtel reconnu pour sa discrétion.

 

Comme chaque lundi, ils rencontrent clients après clients et, puisqu’ils se ressemblent beaucoup, ils trouvent des qualificatifs à chacun afin de ne pas les confondre. Le premier a un gros nez gorgé de sang et bourré de points noirs. Le second sue comme un cochon. Le troisième porte un monocle si épais que la pupille de son œil en est difforme. Le quatrième a endossé un complet trop petit: on distingue clairement la naissance de ses mollets moulés par ses bas de coton et les boutons de son veston sont tendus comme des ressorts prêts à éclater au moindre toussotement. Le cinquième est trop jeune pour commanditer son premier meurtre; sa petite barbe peu fournie lui donne l’air d’un adolescent impatient de vieillir. Le sixième client est une femme d’un certain âge qui met vraisemblablement un point d’honneur à ne pas recourir aux chirurgies esthétiques. Le septième arrive en retard, son dossier sera donc reconsidéré, car les mercenaires n’ont pas de temps à perdre. Le huitième – et dernier – client de la journée vient accompagné de deux hommes ridiculement musclés.

Visiblement, les habits que portent ces trois hommes sont usagés. Si Playne ne savait pas que leur crédit avait été validé par Jasmine, elle les aurait provoqués jusqu’à ce qu’ils avouent avoir acheté leur veston à rabais. Ils ne sont probablement que les exécutants d’une grosse tête paranoïaque incapable de sortir de chez elle.

C’est seulement lorsque la rencontre débute que Playne comprend pourquoi ils sont si bizarres.

— Nous n’avons pas l’habitude de nous vêtir ainsi, commence l’homme.

Wicket le rassure aussitôt avec politesse:

— Beaucoup de nos clients nous rencontrent en chemise ou en polo, ment-il.

— C’est que je ne suis pas vraiment un homme d’affaires, mais j’ai de l’argent, s’empresse d’ajouter le client.

Playne fait mine d’être rassurée.

— Je représente un regroupement d’organismes.

Il s’arrête, fixe le couple, puis reprend:

— Vous êtes bien ceux qui ont jeté Sophia Lozik en bas de la tour d’Omega-T?

Comme tous les clients, il tente d’estimer la taille de Playne. Elle est petite – cinq pieds, en fait – mais ce qui influence la perception des gens, c’est que Wicket est grand – six pieds quatre pouces. Chaque fois, elle passe pour une naine et lui, pour un géant. L’un près de l’autre, ils forment un couple étrange dont personne ne soulève le caractère grotesque, par peur des représailles.

Comme chaque fois, Playne ignore le regard évaluateur du client et répond, avec la froideur du tueur à gages:

— Oui, trente-huit étages.

— Bien, fit l’homme, rassuré. Je voulais être certain qu’on ne nous avait pas référés à des sous-traitants.

— Et si on entrait dans le vif du sujet? le brusque Wicket.

— Oui, pardonnez-moi, je n’ai pas l’habitude de tout ça.

La manière dont il a dit « tout ça » prouve à Playne qu’elle est devant un pratiquant de l’antiviolence réalisant doucement que les coups bas sont le seul moyen de progresser en affaires.

— La plupart des organismes que je représente bénéficient de subventions de l’État. D’autres font partie intégrante d’un ou l’autre des ministères de notre gouvernement. Les derniers, enfin, sont des communautés prônant la paix dans l’Oecuménopolis.

Même s’il tourne encore autour du pot, Playne le laisse continuer. Pendant ce temps, Wicket se connecte au réseau de l’hôtel pour vérifier les transferts d’argent de la journée. Il branche son filtre – semblable à un bandeau de joggeur muni de fils – dans la prise de l’hôtel et relie le gadget à sa tempe. Ce simple filtre réseau bloque quatre-vingt-dix-neuf pourcent des virus risquant de toucher l’internaute moyen. Wicket, quant à lui, a installé une centaine de logiciels de tout genre afin d’éviter les problèmes risquant de l’affecter lorsqu’il pirate les systèmes de sécurité.

— La personne que nous vous demandons de tuer…

— Nous préférons parler de « dossier » précise Playne, malgré tout heureuse que le client y arrive enfin.

— Le dossier est une personne – Playne serre les dents – extrêmement connue…

— Wow! s’exclame Wicket. Il grimace, réalisant qu’il ne s’est pas contrôlé. Chérie, il y a une somme…

— Oui, coupe l’homme, fier de son effet.

— Vous n’aviez pas à faire de dépôt avant qu’on se rencontre, le réprime Wicket, les yeux toujours fixés dans le néant informatique. Playne, il nous a déposé…

— Un million, termine l’homme. Nous voulions être certains que vous sachiez à quel point nous étions sérieux. De plus, vous auriez un bon montant pour fuir si jamais ça tournait mal.

— Notre travail est légal, souligne Playne, merci. Maintenant, si vous me le permettez, nous sommes en train de dépasser largement le temps habituel d’une rencontre. Dites-nous simplement le nom du dossier et il sera réglé avant lundi prochain.

— Si vous acceptez, certaines personnes voudront certainement votre mort. Vous devrez fuir même si ça se finit bien.

— Le nom, répète Playne, à bout de nerfs.

— Nous voulons la mort du Diable.

Tous restent silencieux.

On leur offre le Diable en personne. Ce pseudonyme machiavélique, c’est celui dont les journaux de gauche et les cyniques affublent le Président Milan Pluto.

— Bien sûr, ajoute aussitôt l’homme avant que les mercenaires ne se remettent, il faudra le tuer au grand jour. Si vous l’assassinez dans son sommeil, ils brandiront aussitôt son sosie sans jamais mentionner la mort de l’original.

Playne et Wicket assimilent encore les premières indications que déjà le client reprend:

— Nous avons tout prévu. Demain, on annoncera un discours public pour vendredi au stade Olumpia. En plus des vingt mille personnes présentes, le discours sera diffusé sur toutes les chaînes d’informations.

L’homme prend une pause, puis conclut très simplement:

— Je vous souhaite la meilleure des chances.

Sur ce, il se lève et tend la main vers les mercenaires. Playne la saisit avec nonchalance et note que la paume du client est moite, comme celle de tous les clients de la journée. Et dire qu’ils se croient tous uniques.

Wicket ignore complètement la main du fonctionnaire, ses yeux fixant toujours le vide alors qu’il procède déjà à des placements en prévision de leur retraite.

— Merci, répond-il par automatisme.

 

Mercredi

C’est un vieil appartement, construit deux siècles plus tôt. Les plafonds sont deux fois plus hauts que ceux des nouvelles constructions. Les moulures en plâtre s’effritent et le vernis des planchers de bois franc est complètement effacé. Ioan a du goût.

Enfoncés dans un Chesterfield au cuir fatigué, Playne et Wicket attendent l’arrivée de Ioan. Les deux mercenaires l’embauchent parce qu’ils n’ont pas le temps de courir les revendeurs de l’État à la recherche d’items particuliers. C’est lui qui se charge de tout trouver. Il est efficace, et ils le payent grassement.

Le commissionnaire sort d’ailleurs de sa chambre à l’instant. Yeux bruns, cheveux bruns, vieille veste en cuir et pantalon de denim usé à la corde, Ioan n’a pas l’image d’un homme capable de s’offrir un appartement au centre-ville, mais c’est ce qui lui permet de passer inaperçu dans la masse.

Dans une main, Ioan porte un étui aussi long que celui d’une canne à pêche et, dans l’autre, un disque dur muni d’un câble de téléchargement. Il dépose le tout sur la table basse.

— Voici donc ce que vous cherchiez. Ça aura été un peu long, mais attendez de voir.

Il tend d’abord le disque dur à Wicket.

— C’est un clone des fichiers dont un haut fonctionnaire conserve des sauvegardes hors-réseau. Il y a, entre autres, les plans du stade, ainsi que l’identité et la position des agents de sécurité qui travailleront vendredi. Ce qui manque, ce sont les détails concernant le nouveau système de sécurité du stade. Il paraît que c’est du jamais vu, la fine pointe de la technologie. Tout ce que je sais, c’est qu’il est interdit de se connecter sur le réseau pendant le discours.

— Pas étonnant. Je vérifierai ça sur place, le rassure Wicket.

Déjà, il s’est branché au disque et télécharge les données dans sa mémoire interne – un gadget de dix mille dollars implanté derrière son arcade sourcilière gauche.

Ioan soulève ensuite l’étui avec délicatesse et en ouvre l’extrémité. Il en glisse le contenu sur la table basse du salon.

— Ceci, annonce-t-il à la mercenaire, est exactement ce que tu cherchais.

Effectivement, devant elle, démonté en trois pièces, Playne reconnaît un Ulyss III, l’arme à feu par excellence pour les tirs longue portée. Selon le fabriquant et les professionnels, le viseur de l’Ulyss III permet de réduire au minimum la déviation de la balle grâce à ses capteurs pouvant calculer la force et la direction du vent, ainsi que la pression atmosphérique.

— Ça fonctionne comme la mise au foyer automatique d’un appareil-photo: on enfonce la détente à moitié, le viseur calcule le vent et la pression, puis s’ajuste.

— Super, commente Wicket pour confirmer que le disque dur valait son pesant d’or.

— Super, répète Playne alors qu’elle assemble l’Ulyss III.

Elle soupèse l’arme et jongle avec la crosse comme si elle avait été dans une parade militaire.

— Ça me donne une journée pour m’entraîner, pense Playne à voix haute. Chéri, dit-elle en se tournant vers Wicket, penses-tu avoir assez de temps pour étudier le réseau du stade?

— Tout à fait, répond-il sans hésiter.

— Bon! s’exclame Playne en s’extrayant de la causeuse. C’est bien amusant tout ça, mais on n’a pas fini.

— Oh, fait Wicket avec suspicion alors qu’elle tend la main à Ioan.

— Qu’est-ce qu’il y a? l’interroge la mercenaire.

— Il y a un plan de la ville avec des tracés louches.

— Ce n’est rien, les rassure Ioan. C’est moi qui ai ajouté ça. En fait, la carte illustre les chemins empruntés par la police quand il y a des urgences. Plus le tracé est foncé, plus les policiers utilisent ce chemin. Comme tu vois, ils ne passent jamais devant votre appartement.

— Arrête de t’inquiéter! dit Playne en riant. On est des professionnels.

— Je sais, c’est seulement une précaution. Juste au cas où ça tournerait mal…

 

Vendredi

Ils sont confortablement installés dans la loge des gardiens de sécurité et dégustent les amuse-gueules du buffet destiné à remercier les agents pour leur travail exceptionnel.

Roulés sous la table, couchés en chien de fusil, les deux gardiens affectés à la surveillance de la loge reposent, morts.

— Trop bête, soupire Wicket alors qu’il contourne une tache de sang de la taille d’un homme pour se saisir d’un fourré aux crevettes, deux hommes surentraînés chargés de garder un pauvre buffet sans défense.

Playne lui donne raison d’un raclement de gorge. Elle s’affaire à installer l’Ulyss III sur un trépied capable de prendre le contrecoup de l’arme, tout en avalant un troisième baklava – elle commence toujours par le dessert.

— Il est temps que tu te connectes, mon amour, dit enfin la mercenaire lorsque l’Ulyss est installé avec, bien en mire, la tribune du président.

Le travail de Wicket, dans cette partie de l’opération, est très simple: les fichiers du disque dur cloné indiquent que des systèmes d’urgence s’enclenchent dans tout le réseau du stade si un agent déclenche le bouton panique de son émetteur.

Forcément, une centaine d’agents actionneront le leur en voyant la tête de leur président éclater. Une des premières mesures de sécurité enclenchée, selon Wicket, sera la fermeture étanche de toutes les sorties du stade. S’ensuivra bien vite, et très méthodiquement, la fouille systématique du bâtiment.

Le travail de Wicket consiste donc à renverser les changements du réseau dès qu’ils auront lieu. Ainsi, aussitôt l’alerte donnée, Wicket arrêtera le signal d’alarme, déverrouillera les portes et relancera les ascenseurs. Ensemble, ils pourront ensuite sortir avec la foule et rejoindre la Volks.

En attendant, Wicket erre sur le réseau du stade en mangeant des feuilletés aux épinards qu’il pige à l’aveuglette sur la table de conférence.

 

Elle roule sous la table le corps d’un cinquième agent venu se servir une assiette quand Wicket l’avertit que la cérémonie commence.

Aussitôt, elle se colle l’œil à la longue-vue de l’Ulyss et observe l’entourage de la cible. Comme prévu, le Diable est entouré de quatre gardes du corps, de cinq agents de sécurité et de son équipe de conseillers.

Après un préambule musical d’une lourdeur incroyable, un présentateur s’incruste à la tribune pendant près d’une heure, vantant les mérites du Diable et le bien-fondé de ses actions dignes d’un Nobel de la paix.

Même si elle garde la cible en mire tout ce temps, Playne n’a toujours pas tiré. Non. De tels hommes doivent mourir debout derrière la tribune. Pas assis dans l’ombre, faisant mine de réviser un discours qu’on leur a appris comme un lavage de cerveau.

Wicket ne dit rien. Il sait qu’elle veut une dernière fois entendre les inepties faussement religieuses et les menaces enfantines de leur Président.

— Oublie pas, chéri, si ça tourne mal, pas question de se séparer. On reste ensemble jusqu’à la fin.

Le moment souhaité arriva et le présentateur fait place au Diable. Des centaines de caméras démarrent et leurs projecteurs illuminent la moitié gauche du visage présidentiel (le seul profil que les caméras ont la permission de capter; le droit lui donne l’air menteur et hagard).

— Bon après-midi. Aujourd’hui, au Belka, les forces armées de notre État sont engagées dans un combat qui déterminera la direction de la guerre globale concernant la Terreur et notre sécurité, ici à la maison. La nouvelle stratégie dont j’ai tracé les grandes lignes aujourd’hui changera le cours de nos actions au Belka et nous aidera à sortir victorieux du combat contre la Terreur. Il est clair que nous devons changer notre stratégie au Belka. C’est pour cette raison que mon équipe de sécurité citadine, mes chefs militaires et mes diplomates ont conduit une étude de compréhension. Nous avons consulté les membres du Congrès, nos alliés dans cette guerre ainsi que d’autres experts reconnus. Nous avons également bénéficié des sages recommandations du Groupe d’Études du Belka. Dans notre discussion, nous avons tous convenu qu’il n’y avait pas de formule magique pour réussir. Et un message est ressorti, clair et puissant: l’échec là-bas serait un désastre pour notre État. Et les conséquences sont claires: le nombre d’extrémistes radicaux augmenterait – augmenterait – en force et rallierait de nouvelles recrues. Ceux-ci seraient alors en meilleure position pour contrôler leur gouvernement, créer le chaos dans leur région et utiliser les revenus du pétrole pour financer leurs ambitions. Le Belka reprendrait la course aux armes nucléaires là où elle s’était arrêtée. Nos ennemis auraient un endroit sécuritaire d’où ils pourraient planifier et lancer des attaques sur notre État. Le neuf novembre 2101, nous avons vu ce qu’un refuge d’extrémistes de l’autre bout du monde pouvait amener dans les rues de notre ville. Pour la sécurité de notre peuple, nous devons vaincre au Belka.

C’est à cet instant que Playne tire.

Au moment même où le projectile de l’Ulyss III traverse de part en part le crâne du Diable, une explosion retentit dans la salle de conférence.

Wicket hurle de douleur et Playne se tourne aussitôt vers lui.

À genoux près du branchement réseau, baignant dans une nappe de sang, Wicket tient sa tête à deux mains. Une plaie sanglante laisse paraître son cerveau mutilé là où aurait dû se trouver sa connexion réseau.

Playne comprend le sens du mémo dont Ioan parlait: il est formellement interdit de se brancher sur le réseau pendant la cérémonie. C’est donc ça, le nouveau système de sécurité à la fine pointe de la technologie dont Ioan parlait: à la moindre anicroche, tout le réseau du stade saute, éliminant par le fait même les indésirables. Ils y ont vu un simple rappel, le service de sécurité ne voulant tout simplement pas que ses agents naviguent sur Internet pendant leurs heures de travail. C’était plutôt un avertissement en bonne et due forme, une mise en garde à prendre très au sérieux. Un piège que même le meilleur des pirates n’a pas pressenti.

— Les portes… murmure Wicket, sur le point de sombrer dans l’inconscience, elles sont déverrouillées.

Rapidement, mais avec précautions, Playne bande la tête de son amoureux et l’aide à enfiler son manteau. Elle relève son capuchon de façon à cacher son bandage.

Puis, entourant son cou du bras de Wicket et l’appuyant contre son épaule, Playne sort de la salle de conférence d’un pas assuré.

Les ascenseurs sont bloqués et les escaliers, pleins à craquer de civils alarmés. Une minute à peine et déjà le couple de mercenaires s’est fondu à la masse.

Ils descendent ce qui leur semble être un millier d’étages et atteignent le rez-de-chaussée en même temps que des centaines des spectateurs.

Le personnel de sécurité postés aux sorties sont complètement dépassés par la situation et se contentent d’arrêter un homme ici et là pour le fouiller et se donner bonne conscience. Ainsi, malgré le nombre incalculable de civils qui passent les portes, les agents pourront dire plus tard qu’ils ont fait « tout ce qui était en leur pouvoir ».

Ils sortent sans être remarqués et se dirigent vers le stationnement où ils ont laissé la Beetle. Les espaces du stade Olumpia étant bourrés aux premières lueurs du jour, ils ont choisi la bibliothèque référentielle la plus près – quelques minutes au pas de course – et se sont programmé un plan d’évacuation en conséquence.

Pendant leur course, le bandage de Wicket se défait et dévoile sa blessure. Arrivée à la Volks, Playne laisse tomber le mercenaire sur la banquette arrière et monte à l’avant.

— Lâche pas, mon amour! souffle Playne pour l’encourager. La plaie béante du lobe temporel laisse voir son cerveau ravagé par des éclats d’os.

Heureusement, le taco démarre, et Playne fonce.

Au premier virage serré, Wicket pousse un gémissement. La Volks n’a jamais été à sa taille, la banquette arrière encore moins.

— Lâche pas! répète la mercenaire avec insistance.

Elle s’est retournée pour l’encourager et a aperçu sa matière grise, semblable à de la graisse, trembloter sous l’impact d’un nid-de-poule. Ce n’est qu’une fois le regard revenu sur la route qu’elle réalise ce qu’elle a vu. Elle frissonne.

Alors que Playne s’engage sur Penelope’s Street et qu’elle aperçoit, à un kilomètre à peine, l’immeuble à logement où ils vivent, la Volks se met à vibrer violemment. Le moteur émet une série de cognements semblables à des coups de feu qui achèvent la voiture. Quelques mètres plus loin, le véhicule s’immobilise. La Volvo! Playne descend aussitôt, empoigne Wicket qui gît sur la banquette arrière et entreprend de le porter jusqu’à leur appartement.

Ils sont à neuf cents mètres de son plan B. À neuf cents mètres de leur nouvelle vie.

Bien que Wicket soit en train de mourir dans les bras de Playne, elle continue de le rassurer:

— Lâche pas, murmure-t-elle d’un souffle court chaque fois qu’il frémit. On arrive à l’appartement, je vais te soigner.

Quand Playne atteint l’immeuble, elle prend conscience qu’une femme, située au deuxième balcon d’un appartement de l’autre côté de la rue, crie comme une folle en la pointant du doigt.

Probablement une tueuse engagée pour s’occuper d’eux. Cette femme sait tout. Pas question que ça arrive.

Playne retient Wicket d’un bras et dégaine son arme. La balle foudroie la voisine. Les hurlements se sont tus.

En entrant dans l’immeuble, elle jette un coup d’œil à Wicket. À bien y regarder, sa plaie est moins grave qu’elle le croyait.

Alors qu’elle longe le couloir qui mène au stationnement, le gardien ouvre la porte de son appartement et arrête la mercenaire. Un seul logement dans ce corridor et il faut qu’un con en sorte.

— Minute! Qu’est-ce qui se passe? Est-ce qu’il est mort? Est-ce que c’est toi qui a tiré dans la rue?

Tout en parlant, il avance vers Playne en bombant le torse, crachant sur elle sa rage d’avoir perdu – en direct – son président qu’il aimait tant.

— Qu’est-ce qui n’était pas clair dans le bail? Pas de cadavre, pas de fusillade! Tu comprends pas les règlements, ou tu penses qu’ils sont pour les autres?

Le gardien se tient maintenant à quelques centimètres du visage de Playne, jaugeant sa petite taille avec mépris.

Prends pas de risque, Playne, débarrasse-toi de lui, souffle Wicket.

Avec la même froideur dont elle a fait preuve en tuant la voisine d’en face, Playne bouscule le gardien. Il fait un pas en arrière, décontenancé à la fois par la réaction de la mercenaire et par sa force.

Il marche à nouveau vers elle.

Pas le temps. Pas aujourd’hui.

— Tu comprends pas. Vous êtes dehors, je vous expulse!

Sans lâcher Wicket, Playne repousse le gardien dans son appartement, le forçant à se replier dans ses quartiers ou à se battre, mais il n’est pas un guerrier et le regard vide et désespéré de Playne le convainc de ne pas abuser de son statut.

D’un pas lent, elle fait reculer le gardien le long du couloir donnant sur les chambres et la salle d’eau. Puis, l’homme lui cède le salon et la salle à manger. Même lorsqu’il se retranche vers la cuisine, Playne continue d’avancer vers lui. Rien ne semble la satisfaire. C’est seulement lorsque l’homme se retrouve acculé à la poubelle communautaire encastrée au comptoir que la mercenaire s’arrête.

Elle dépose le corps inerte de Wicket sur le sol sans perdre le gardien de vue. Avec la même douceur, Playne dégaine son pistolet et tient l’homme en mire. Elle tire sept coups et le gardien se retrouve à genoux, les mains crispées contre son ventre.

Playne pousse le propriétaire sur le côté, saisit Wicket et ouvre la poubelle. Elle y glisse son amour et n’entend pas son corps toucher le fond.

Pas question de se séparer. On reste ensemble.

Sans un regard vers le monde où ils ont vécu, elle enjambe le panneau de sécurité et se laisse avaler par la trappe à déchets. Elle donne sur un tas d’immondices dans une poubelle du stationnement souterrain, quelques mètres plus bas. Playne tire Wicket contre elle pour l’aider à sortir du conteneur. Elle glisse son bras sous son épaule et le guide jusqu’à la Volvo, un étage plus haut.

Ils sortent de l’immeuble à pleine vitesse et foncent vers la voie expresse.

Toutes les radios annoncent la mort du Président et décrivent sommairement les présumés meurtriers: deux hommes ne ressemblant pas du tout aux amoureux.

— Il faut disparaître quand même, mon amour, dit-elle quand Wicket se tourne vers elle.

— Nous n’avons pas été identifiés!

Playne abandonne la route des yeux et jette un regard sur Wicket, qui reprend rapidement ses forces. Elle délaisse un instant le bras de vitesse et lui prend la main avant de lui répondre.

Mais ça pourrait venir. Et je ne veux pas prendre de risques. Elle examine son bandage maculé. S’il t’arrivait quelque chose, ajoute-t-elle, je deviendrais folle.

En quelques minutes, ils atteignent la dernière bretelle avant Puerto Marqués. Dans l’espoir de voir passer le temps, et parce que la vue de l’affiche frontalière la calme, Playne lance une discussion.

— Qu’allons-nous faire en premier, une fois arrivés?

— L’amour, taquine Wicket.

— Sérieusement.

— J’aimerais qu’on se marie à l’ancienne.

Touchée, Playne détourne son regard vers la fenêtre. Dans la voiture d’à côté, il y a un jeune garçon aux cheveux roux.

Et des enfants? Qu’est-ce que tu en penserais?

— Ce serait le plus beau cadeau que tu pourrais me faire, répond Wicket.

Décidément, il veut la faire pleurer. L’émotion est si forte qu’elle a l’impression d’étouffer.

Le poste frontalier n’est plus qu’à quelques mètres maintenant. Wicket a déjà en main leurs papiers et descend la fenêtre pour être paré quand l’agent se présentera. L’affiche verte annonce « Bienvenida Puerto Marqués ».

C’est fait, ils ont traversé la frontière. À leur droite, l’océan s’étend, éblouissant et infini. La plage est presque complètement recouverte de goélands.

— Je t’aime, dit-il.

Ils sortent de la voiture. Le corps chaud de Wicket s’affaisse contre le sien dans une étreinte passionnée. À demi consciente, étourdie de bonheur, Playne croit entendre, à travers le crissement d’un millier de créatures affamées, le roulement des vagues.

— Je t’aime, murmure-t-elle à son tour.


Première publication: Brins d’éternité 36, 2013.

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