Éditorial: Écrire du cyberpunk (I)

D’entrée de jeu, posons le sujet: bien que tous les genres littéraires évoluent, ceux rattachés à la science-fiction doivent plus fortement suivre l’évolution de notre société. Quand on écrit sur le futur, il importe de ne pas se laisser dépasser et de rester à l’avant-garde.

Puisque le sujet est ambitieux, restreignons-le. Je vous propose ici d’examiner la perspective de l’auteur se prêtant à l’un de ces genres: le cyberpunk.

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Le cyberpunk a fait son entrée sur la scène littéraire au début des années 1980 (quelques textes précurseurs, tel que le roman de John Brunner Shockwave Rider, avaient cependant déjà été publiés). Aux antipodes des empires galactiques et futurs lointains de la science-fiction de l’Âge d’or, le cyberpunk habitait un futur proche caractérisé par deux grands paradigmes: une technologie omniprésente et une dégradation de l’ordre sociale.

Trente ans plus tard, comment écrit-on du cyberpunk? Comment le genre a-t-il évolué?

Abordons d’abord l’aspect technologique. À cet égard, nous vivons dans le futur rêvé par les premiers romanciers de cyberpunk. L’humain moderne vit branché au réseau, et le moindre gadget peut être muni d’une puce informatique. Bien sûr, il existe des différences entre la technologie actuelle et celle présente dans la littérature cyberpunk classique. Les implants cybernétiques ne sont pas (encore) devenus des objets de consommation courante. À l’inverse, la technologie cyberpunk était très « câblée », ce que nous avons dépassée – la connexion sans-fil a maintenant la cote.

Ce qui est plus important cependant, c’est que notre société a suivi l’ethos énoncé par William Gibson: « la rue trouve son propre usage pour les choses ». Lorsqu’une nouvelle technologie apparaît, il ne faut pas beaucoup de temps pour qu’elle soit réorientée, reconvertie, transformée. Dans les dernières années nous avons été témoins du rôle des médias sociaux pour alimenter une révolution ou bloquer un coup d’état. Soyez certain que cela ne faisait pas partie de la mise en marché de Twitter.

Cet aspect fondamental du cyberpunk n’est donc plus de la science-fiction. Cela facilite bien sûr la tâche de l’auteur de cyberpunk, mais présente néanmoins un tout nouveau défi: comment notre rapport à la technologie continuera-t-il d’évoluer?

Autre aspect singulier du cyberpunk: le vocabulaire. Les romans cyberpunk des années 1980 étaient truffés de néologismes – les descriptions élaborées de séances de piratage exigeaient à elles seules un vocabulaire entièrement nouveau. Pour l’auteur contemporain de cyberpunk, la situation est complètement différente: pour décrire les interactions avec la technologie il peut compter sur un riche vocabulaire faisant partie de notre quotidien. Il est même un peu déroutant de constater à quel point le langage courant suffit à la construction d’un univers cyberpunk. Le lecteur sait déjà ce qu’est un serveur ou un virus (ou encore une attaque par déni de service).

Cela vient avec un piège, cependant. Établir un futur crédible exige de prendre ses distances avec le présent. Trouveriez-vous crédible un roman cyberpunk où le personnage principal utilise un compte Myspace? Alors réfléchissez bien avant d’inclure des références à Facebook ou Snapchat.

Cette proximité entre notre société actuelle et le cyberpunk amène une question importante pour l’auteur: que gagne le récit à se trouver dans un univers cyberpunk? Le présent ferait-il aussi bien l’affaire?

La réponse à cette question peut certes bien se trouver dans l’aspect social du cyberpunk. Dans ce texte nous avons abordé le « cyber »; le mois prochain, nous discuterons du « punk ».

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