Le soir où la haine givra ton coeur, de Frédérick Durand

« Paie ton dû au diable, et tout ira bien », aimait jadis répéter le père de Daniel Laramée. Même s’il était mort voilà une dizaine d’années, ses maximes revenaient parfois à l’esprit de son fils. L’une d’elles s’était imposée à Daniel dès son réveil. Martin Grandier, son éditeur, le taraudait depuis trois jours.

– Vas-tu t’occuper bientôt de ton prochain livre? Les ventes des derniers ont baissé. Il faudrait que tu te renouvelles. Fais quelque chose de plus contemporain, parle de la réalité virtuelle, des avatars. Et n’oublie pas le côté sentimental et dramatique que le public exige.

Agacé par ces demandes peu stimulantes, Laramée avait proposé d’autres thèmes à Grandier, mais l’éditeur les avait rejetés. Le romancier ne voyait pas comment refuser. L’obligation de respecter ce genre de requête faisait partie du pacte à l’origine de son succès; elle s’inscrivait au sein d’un vaste projet dont il ne connaissait pas toutes les finalités. Sois Bélial et tais-toi.

Lors du dernier entretien entre l’auteur et son éditeur, le ton avait monté. Grandier avait ramené le dissident aux termes du contrat. Il faudrait donc se résigner. Il avait trop attendu, et la corvée ne pouvait plus être reportée.

Malgré leur brièveté, les séances de création épuisaient Daniel. Il avait mal dormi la veille, rêvant d’un ancien amant, Boris, dont la musculature et la beauté exotique n’avaient d’égal que son égoïsme. L’individu l’avait quitté sans considération après avoir obtenu les faveurs qu’il désirait, en dépit des pleurs et des supplications de Laramée. La rancœur était demeurée lovée en Daniel, couvant la rancune, la réchauffant entre les sinuosités d’un oubli apparent.

Tout cela remontait à onze ans, mais les souvenirs ravivèrent le mécontentement de l’écrivain. Ils pourraient au moins être une source d’inspiration pour la touche de romantisme contrarié qu’exigeait Grandier.

Daniel marcha jusqu’à la fenêtre de son bureau et jeta un coup d’œil à l’extérieur. Entouré d’une aura dorée, son domaine scintillait sous un ciel d’un bleu parfait. Imposante, flanquée de dépendances et de tours couronnées par des toits en flèches, la demeure se nourrissait de l’argent généré par les livres de son propriétaire – des récits déstructurés, saturés d’images baroques dont la puissance hypnotisait lecteurs et lectrices. Quand on terminait un roman de Daniel Laramée, on ne se souvenait guère de l’intrigue, mais la sensation d’ivresse ressentie était telle que les ouvrages se vendaient en grand nombre.

Dans la cour, des femmes et des hommes nus se prélassaient sur des chaises longues ou sur le gazon comme autant de déclinaisons de la beauté sous ses formes les plus variées.

Courtisanes et courtisans se retournèrent vers leur bienfaiteur et lui adressèrent un regard reconnaissant. Qui aurait-il choisi aujourd’hui, s’il en avait eu le loisir? Ce programme ne figurait hélas pas à l’ordre du jour… L’esthétique se payait cher.

Las, le romancier tourna le dos à la fenêtre et contempla la pièce: l’ordinateur doté d’un traitement de texte hérétique, le bureau en ébène et les treize statuettes rouges qui entouraient le plan de travail, les murs recouverts de scolopendres sous verre, de porte-malheur chargés d’anciennes souffrances et de masques rituels aux traits grimaçants… Ce décor familier ne parvenait pas à le stimuler aujourd’hui.

L’écrivain soupira avant d’allumer son ordinateur et de mettre le casque envoûté dont l’obtention avait nécessité tant de sacrifices, dix ans plus tôt. La famille Laramée avait dû y passer en entier – sauf Daniel, bien entendu. Le diable est un maître exigeant.

En deux clics, Laramée se projeta dans un fureteur Internet qui lui serait utile pour mener son livre à terme. L’endroit, baigné dans une lumière fluorescente, contenait un nombre incalculable de chambres, de suites, de corridors, de portes, d’escaliers et de fenêtres. Des bruits électroniques et des alertes résonnaient de façon anarchique. Des équations mathématiques s’entrelaçaient sur les murs translucides. Debout dans un couloir au plancher recouvert de lignes de code, Daniel posa la main sur la poignée d’une porte. Il s’introduisit dans la salle de discussion attenante avec l’aplomb que lui garantissait son invisibilité. Une vingtaine d’usagers conversaient, dont il parvenait à voir simultanément l’identité virtuelle et la personnalité réelle. Un chevalier à l’air maussade, vêtu d’une armure, une épée à la main, se présentait sous le pseudonyme de « Seigneur sombre ». En vérité, il s’agissait d’un adolescent de quinze ans, malingre et complexé, pensionnaire d’une institution d’enseignement privée. Il discutait avec « Lumière vive 212 »; en apparence jeune, mince, blonde et épanouie, c’était en fait une mère de famille corpulente et névrosée. Empêtrée dans un divorce compliqué, elle fuyait son incapacité à comprendre ses deux fils. Les tromperies de ce genre foisonnaient: « L’aventurière » cachait une secrétaire timide, « Don Juan », un professeur de mathématiques à la retraite, « Bobines au cœur », une aspirante scénariste qui n’avait jamais dépassé cinq feuillets, « Sexy Miss », un quinquagénaire excité à l’idée d’être pris pour une étudiante délurée…

Rien de plus facile que de tourmenter un spécimen de cette lamentable faune afin d’en extirper la quintessence littéraire. Un individu agaçait particulièrement Laramée: « Prince Vaillant », trentenaire endimanché et snob, vêtu d’un complet-cravate blanc. L’écrivain mit un temps à identifier ce qui l’irritait autant: il ressemblait à Boris, son ancien amant. Mêmes yeux bleus, même expression satisfaite, de larges épaules, une manière de bomber le torse qui remémora à Daniel des moments pénibles. Boris affectionnait lui aussi les complets, qu’il considérait comme le summum de l’élégance masculine.

« Prince Vaillant » était un chômeur paresseux en quête d’attention qui consacrait ses journées à endosser différentes identités virtuelles. Il formulait des conseils et prodiguait des leçons de vie. Ses préceptes se composaient d’une courtepointe de citations hétéroclites glanées sur des sites, dans des dictionnaires ou des anthologies.

Un filament d’âme dépassait de l’oreille gauche du fallacieux sage. Laramée en empoigna l’extrémité afin d’arracher ce long serpent lumineux. Il le déchira en deux sections, qui laissèrent sortir une substance grise et nauséabonde. Daniel y incrusta des pensées avariées qu’il puisa au creux de sa propre conscience. Ensuite, il repoussa l’âme au fond de l’oreille jusqu’à ce qu’elle s’enfouisse dans la boîte crânienne. Le crétin ne se rendit pas compte de l’intrusion mentale qu’il avait subie. Sans changer de ton ni d’attitude, il se mit à proférer des propos orduriers et insultants. De toute évidence, il n’avait pas conscience d’offenser les autres.

D’abord étonnés, ses interlocuteurs se résolurent à le bannir après quelques minutes. Leur désapprobation était si profonde que l’imposteur fut relégué dans un no man’s land glacé avant d’avoir pensé à se déconnecter de la session en cours. « Prince Vaillant » hurla vite sa douleur, titubant dans un espace frigorifié, opaque et vide, frôlé par des formes de vie malveillantes qui l’attaqueraient à la première occasion.

Bientôt, des plateformes descendraient du plafond. Des hommes munis de cannes à pêche y seraient assis, s’amusant à planter leurs hameçons dans la chair du détenu. Leur attitude nonchalante ne ferait qu’augmenter l’effroi du captif.

Une fois par mois, un représentant en pièces médicales usagées se présenterait. Le commerçant maigre et moustachu opérerait l’imposteur afin de prélever des organes frais, qu’il remplacerait par des matériaux inappropriés. Le prisonnier souffrirait d’une toux métallique, il hoquèterait comme une horloge déréglée, il cracherait de l’huile brûlante chaque soir…

Sous le regard effrayé de « Prince Vaillant », le décor figé tremblota, rétrécit, se replia et se referma sur lui-même. La rédaction était terminée. Laramée serra l’ouvrage entre ses mains pour s’assurer de n’en rien laisser échapper. La consistance du livre se solidifia. Daniel sentait le dos contre sa paume gauche. La tranche se détachait sous les doigts de sa main droite.

Il observa la page couverture. L’illustration représentait un homme massif au torse nu et luisant. Couché sur un lit, il écartait largement les cuisses, dévoilant un sexe au repos. C’était Boris !

Le moment de la vengeance était enfin arrivé. L’écrivain allait faire comprendre au traître ce qu’il lui avait infligé en le fusionnant au héros minable de son livre. « Prince Vaillant » abriterait désormais deux personnalités qui se déchireraient en vain sur l’arrière-plan d’un univers vénéneux.

Daniel projeta sa hargne vers la page couverture afin de la modifier. Six encoches entaillèrent les avant-bras musclés de Boris, qui abandonna son expression conquérante. Malgré son immobilité, il n’en éprouvait pas moins la douleur.

Laramée contempla le dessin. Des améliorations s’imposaient. Il greffa des étiquettes dans le cou de Boris, sous les pieds, sur les pectoraux et entre les cuisses. Ces rectangles identificateurs incassables attestaient son statut: « Propriété de Daniel Laramée ».

Comment poursuivre? Par des poinçons? Le bourreau perça le dos de sa victime de manière à pouvoir y passer des cordons s’il lui prenait l’envie de transformer Boris en corset humain. Des croix brûlantes vinrent ensuite griller la plante de ses pieds – chaque pas qu’effectuerait le coupable lui soutirerait un cri de douleur.

Galvanisé par cette perspective, Daniel laissa son imagination s’épanouir. Le bas d’une plaque de métal s’encastra dans le nombril de son ancien amant. On pouvait y lire cette inscription: « Voilà marqué celui qui a lui-même marqué mon passé au fer rouge ». Des signets d’acier se fichèrent dans sa peau, identifiant chaque honte, chaque malaise, chaque action répréhensible ou minable commise par Boris/« Prince Vaillant ».

Daniel contempla l’ouvrage relié en pleine peau humaine dorée à l’or fin 24 carats. Il en huma le parfum complexe et tourmenté, passa les doigts sur le dos du livre, qui frémit à son contact. Une édition à tirage limitée serait vendue à prix fort, munie d’un cadenas à combinaison charnelle.

Puis le titre apparut dans l’esprit de l’écrivain avant de s’imprimer sur la page couverture: Le soir où la haine givra ton cœur.

Laramée fut convaincu de tenir là un nouveau succès de librairie.

Malgré l’épuisement, il se sentit comblé.

Son éditeur le laisserait tranquille pour au moins une autre semaine.

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