Le mangeur de grenouilles, de Louis Fréchette

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Une année – j’étais tout petit enfant – mon père loua un cocher du nom de Napoléon Fricot, qui eut, plus tard, son moment de notoriété dans le pays.

Compromis comme complice dans le procès retentissant d’Anaïs Toussaint, qui fut condamnée à mort – en 1856, je crois – pour avoir empoisonné son mari, dans le faubourg Saint-Roch, à Québec, il eut la chance, s’il n’échappa point aux mauvaises langues, d’échapper au moins à la cour d’assises.

Le pauvre diable devait être innocent, d’ailleurs.

Je ne l’exonérerais point aussi facilement du soupçon d’avoir fait un doigt ou deux de cour à la jolie criminelle; le gaillard était – dans l’infériorité de sa condition – une espèce de rêveur romanesque très susceptible de s’empêtrer dans une intrigue amoureuse; mais, j’en répondrais sur ma tête, il était incapable de prêter la main à un crime.

La question est, du reste, parfaitement étrangère à mon récit, et je n’y fais allusion qu’incidemment.

Il y avait, à la porte de notre écurie, un vieil orme fourchu, dont les branches pendantes descendaient jusqu’au ras du sol.

Les jours de soleil surtout, quand son service lui laissait des loisirs – ce qui arrivait souvent – Napoléon Fricot y grimpait, s’asseyait au point de jonction, à quatre ou cinq pieds de terre; et là, dans le frissonnement des feuilles et les alternatives fuyantes des ombres et de la lumière, il composait des ballades et des complaintes, qu’il me chantait, le soir, d’une voix très douce et très mélancolique.

J’allais souvent m’asseoir sur une des racines du colosse, et alors le poète rustique lâchait le fil de ses rêveries pour me conter des histoires.

Comme tous les campagnards de sa classe et de son instruction, il était fort superstitieux.

Il croyait aux revenants, aux loups-garous, aux « chasse-galeries », mais surtout aux feux follets. Il prononçait fi-follets.

M’en a-t-il défilé, des aventures tragiques de pauvres diables égarés par les artifices de ces vilains esprits, chargés par le démon d’entraîner les bons chrétiens hors des droits sentiers!

Laissez-moi vous en rapporter une.

— Les fi-follets, disait-il, ne sont point, comme le croient les gens qui ne connaissent pas mieux, des âmes de trépassés en quête de prières.

Ce sont des âmes de vivants comme vous et moi, qui quittent leur corps pour aller rôder la nuit, au service du Méchant.

Quand un chrétien a été sept ans sans faire ses pâques, il court le loup-garou, chacun sait ça.

Eh ben, quand il y a quatorze ans, il devient fi-follet.

Il est condamné par Satan à égarer les passants attardés.

Il entraîne les voitures dans les ornières, pousse les chevaux en bas des ponts, attire les gens à pied dans les fondrières, les trous, les cloaques, n’importe où, pourvu qu’il leur arrive malheur.

C’est à l’appui de cette théorie que Napoléon Fricot racontait l’histoire en question.

La chose était arrivée dans une paroisse des environs de Kamouraska – je ne me souviens plus quelle paroisse c’était.

Son oncle, un nommé Pierre Vermette, qui résidait tout près de l’église – un « habitant riche » – avait engagé, pour ses travaux, un garçon de ferme étranger à la « place ».

C’était un grand individu de trente et quelques années, solide et vigoureux, qui venait « de par en-bas », – un Acadien, selon les probabilités, vu qu’il parlait « drôlement » Il disait oun houmme pour un homme, il faisions beng biau pour il fait bien beau.

On remarquait en outre cette particularité chez lui qu’on ne le voyait jamais ni à la messe ni à confesse et, par extraordinaire, nul ne lui connaissait d’amoureuse dans le canton. Jamais il n’allait « voir les filles », suivant l’expression du terroir.

Ce n’était pas naturel, on l’admettra.

Pas l’air méchant, mais un caractère « seul ». Le soir, quand les autres « jeunesses » s’amusaient, il se rencoignait quelque part, et fumait sa pipe en « jonglant ».

Quelques-uns avaient remarqué que dans ces moments-là, les yeux du garçon de ferme avaient un éclat tout à fait extraordinaire, et qu’il lui passait, droit entre les deux sourcils, des lueurs étranges.

« Un individu à se méfier », comme on disait.

À part cela, il était rangé, honnête, bon travailleur, – exemplaire.

Il ne sortait jamais.

Excepté, pourtant, le samedi soir – dans la nuit.

Le samedi soir, vers onze heures et demie, quand tout le monde était couché, le gros terre-neuve chargé de la garde des « bâtiments » faisait entendre un long hurlement plaintif, comme s’il eût « senti le cadavre », et, réveillés en sursaut, les gens de la ferme se signaient et récitaient un ave pour les « bonnes âmes ».

C’est alors qu’on constatait l’absence de l’Acadien, qui ne rentrait que sur le matin, le pas lourd, la démarche hésitante, et se jetait, disait-on, sur son lit comme un homme « en fête ».

Il ne pouvait guère être ivre cependant; point de cabarets dans l’endroit: et puis l’homme avait horreur de toute liqueur forte.

N’allant point à la messe, il dormait la grasse matinée du lendemain, et profitait de l’éloignement des gens de la maison pour préparer son déjeuner lui-même.

Avec quoi? On n’avait jamais pu savoir.

Quelqu’un l’avait surpris à cuisiner une espèce de friture ni chair ni poisson, qui n’avait l’air de rien de connu, et dont personne ne put jamais deviner la nature.

Où allait-il ainsi une fois par semaine?

Que faisait-il?

Quel était le but de ces pérégrinations nocturnes?

En quoi consistait cet étrange déjeuner?

Ceux qui osèrent l’interroger là-dessus n’eurent pour toute réponse qu’un de ces coups d’œil qui n’invitent pas à recommencer.

En somme, ses allures n’étaient pas celles d’un chrétien ordinaire, et cela commençait à faire jaser.

On parlait de sortilèges, de sabbat, de rendez-vous macabres, de loups-garous, que sais-je? Chacun comprend jusqu’où peuvent aller les cancans, une fois sur cette piste-là.

Il ne fut bientôt plus question, dans toute la paroisse, que du « sorcier à Pierre Vermette ».

Les passants s’arrêtaient à la dérobée pour le regarder travailler au loin dans les champs.

Quand on le rencontrait sur la route, les hommes détournaient la tête, les femmes se faisaient une petite croix sur la poitrine avec le pouce, et les enfants enjambaient les clôtures, pour « piquer » à travers le clos.

Et puis on l’accusait d’avoir le mauvais œil.

Si une vache tombait malade, si les poules refusaient de pondre, si une barattée de beurre tournait, le sorcier à Pierre Vermette était la cause de tout.

La réprobation publique s’attaquait même au fermier.

Pourquoi gardait-il ce mécréant à son service?

Un bon paroissien, craignant Dieu, ne devait avoir aucun rapport avec ces suppôts de l’enfer. Il s’en repentirait bien sûr.

La fille de Nazaire Tellier n’était-elle pas morte de la « picote », parce qu’elle avait dansé avec un étranger qui s’était mis à table sans faire le signe de la croix? C’était là un fait connu de tout le monde.

Un « coureux de nuit » comme ça, ne pouvait qu’attirer la malchance sur tout le village

 — Mon pauvre oncle Vermette – je laisse ici Napoléon Fricot s’exprimer directement, – mon pauvre oncle Vermette sentait bien qu’il aurait dû renvoyer son engagé.

Mais il y avait un marché; et c’était encore de valeur, un si bon travaillant, sobre, tranquille, pas bâdreux, toujours le premier à la besogne et pas dur d’entretien!

À part le drôle de comportement qu’on lui reprochait, il n’avait pas de défauts.

Cependant, il faut bien songer à son âme tout de même, et mon oncle se promit de watcher l’individu, et de découvrir à tout prix le secret de ses escapades du soir.

Comme de fait, le samedi arrivé, il fit semblant de se coucher à la même heure que de coutume, et alla se mettre au guet derrière une corde de bois qui faisait clôture au coin de la maison.

Là, il attendit.

Un peu avant les minuit, la porte s’ouvrit; et, comme le temps était assez clair, mon oncle vit l’Acadien descendre le perron tout doucement et traverser le chemin, après avoir jeté un coup d’œil défiant autour de lui.

Il portait à la main comme manière de petit sac, et marchait la tête baissée, l’air inquiet, en sifflotant, du bout des lèvres, suivant son habitude, quelque chose de triste qu’on ne connaissait pas.

À une dizaine d’arpents, sur la terre de mon oncle Vermette, il y avait une espèce de petit marais – une grenouillère, comme on appelle ça par chez nous – qui croupissait sous des flaques verdâtres, au milieu de vieux saules tortus-bossus et de grosses talles d’aunes puants.

On n’aimait pas à rôder dans ces environs-là, la nuit, vu qu’un quêteux, que personne n’avait jamais ni vu ni connu, y avait été trouvé noyé l’année des Troubles.

Il avait les pieds pris dans les joncs; sans cela, on ne l’aurait peut-être jamais découvert, tant la mare était profonde et sournoise.

C’est de ce côté que mon oncle vit l’Acadien se diriger.

Il sortit aussitôt de sa cachette, le suivit de loin, et le regarda aller, tant que la noirceur lui permit de l’apercevoir.

Mais quand il eut vu le grand diable disparaître sous les saules du marais, la souleur le prit, et il s’en revint à la maison.

Le lendemain, pendant la grand’messe, le bonhomme se reprocha son manque de courage, et jura bien d’être moins peureux le samedi d’après.

L’heure venue, il était embusqué de nouveau derrière la corde de bois. Seulement, sûr et certain que c’était la fraîche qui l’avait tant fait frissonner la première nuit, il s’était bien enveloppé cette fois dans une de ces grosses couvertes de laine grise qu’on jette sur les chevaux en hiver; et, bien assis, le dos accoté comme il faut, il se laissa aller à sommeiller légèrement, en attendant son homme.

Tout se passa comme le samedi précédent, si ce n’est que mon oncle – qui n’était pas trop poltron, comme vous allez voir – suivit cette fois le rôdeur de nuit jusqu’à la grenouillère.

Là, la noirceur était si épaisse qu’il le perdit de vue.

Le vieux ne se découragea point. Avec le moins de bruit possible, il s’enfonça à son tour sous les branches, et arriva au bord de l’étang vaseux.

Pas un coassement de grenouille, pas un sifflement de crapaud; c’était preuve qu’il y avait là quelqu’un avant son arrivée. Pas difficile de deviner qui.

Mon oncle s’accroupit et fit le mort.

Tout à coup, il aperçut une petite lueur qui remuait tout près de terre, de l’autre côté de la mare.

— Un drôle d’endroit pour venir fumer sa pipe! fit à part lui mon oncle Vermette.

Et puis tout haut:

— Jacques! qu’il dit.

J’ai peut-être oublié de vous l’apprendre, l’Acadien s’appelait Jacques.

Et voyant qu’on ne répondait rien:

— Jacques! répéta-t-il un peu plus fort.

Même silence.

— Jacques!… À quoi sert de faire le farceur? je sais bien que t’es là: réponds donc!

Point de réponse.

— Es-tu bête, Jacques! reprit mon oncle Vermette. C’est moi, le bourgeois. Je sais bien ous’ que t’es; je sors de te voir allumer ta pipe. Tu peux parler va!

Motte!

Cela commençait à devenir épeurant; mais, je l’ai dit, le bonhomme était pas aisé à démonter, et quand il avait une chose dans la tête, c’était pour tout de bon.

— J’en saurai le court et le long, se dit-il.

Et il se mit à suivre avec précaution le bord de l’étang.

La petite lumière qui aurait pu le guider, était disparue; mais il connaissait les airs, et comme personne ne se serait sauvé sans faire du bruit, il ne pouvait manquer de rejoindre l’individu quelque part.

En effet, le vieux n’avait pas marché deux minutes, qu’il trébuchait sur le corps de quelqu’un étendu en plein sur le dos dans l’herbe.

— Hein!… fit-il en reprenant son aplomb avec un certain frisson dans le dos – ce qui était bien naturel; qu’est-ce que c’est que ça?

Mais à la lueur des étoiles, il eut bientôt reconnu Jacques.

— Allons, qu’est-ce que tu fais donc là, dit-il, grand nigaud? Y a-t-il du bon sens de venir se coucher ici à des heures pareilles? Voyons, lève-toi; c’est comme ça qu’on attrape des rhumatisses et des maladies de pommons. Une drôle d’idée de dormir dans les champs en pleine nuit! Allons, ho!… lève-toi, imbécile! et à la maison, vite!

Mais il avait beau jacasser, pas de réponse.

On n’entendait tant seulement pas un souffle.

— Voyons donc, espèce de cancre, vas-tu écouter, une fois! reprit le bonhomme en poussant Jacques du pied.

Jacque ne bougea pas.

— Dort-il dur, cet animal-là! fit mon oncle en prenant son domestique au collet, et en le secouant comme un pommier. Allons, lève-toi ou je cogne.

Mais Jacques ne remua pas plus qu’une bête morte.

Le père Vermette ne savait trop quoi penser.

— En tout cas, dit-il, puisque tu veux absolument dormir là, tiens! prends ça pour te préserver du serein.

En même temps il lui jetait la grosse couverte dont il s’était lui-même enveloppé les épaules pour passer la nuit dehors.

Mais, comme il se baissait pour couvrir de son mieux la tête du dormeur, voilà qu’il entend quelque chose de terrible lui bourdonner aux oreilles:

— Buz!… buz!… buzzzz!…

Le bonhomme n’eut pas plus tôt levé les yeux, qu’il jette un cri, perd l’équilibre et tombe à la renverse.

La lumière qu’il avait aperçue en arrivant était là qui voltigeait autour de sa tête, comme si elle avait voulu l’éborgner:

— Buz!… buz!… buzzzz!…

Mon oncle n’est pas un menteur, je vous le persuade. Eh bien, il prétend qu’un taon gros comme un œuf n’aurait pas silé plus fort.

La lumière était bleuâtre, tremblante, agitée.

Elle rougissait et pâlissait tour à tour, flambant par bouffées, comme la flamme d’une chandelle secouée par le vent.

Elle montait, descendait, rôdait autour de la tête de Jacques, puis revenait à chaque instant sur mon oncle, en faisant toujours entendre son buz!… buz!… effrayant.

Revenu à lui, le père Vermette sauta sur ses pieds, fit le signe de la croix et prit sa course en criant:

— Un fi-follet! je suis mort!

Mais la maudite lumière l’avait ébloui, et plac!… voilà le bonhomme à quatre pattes dans l’eau.

Le fi-follet – car c’était un fi-follet en effet – avait changé la mare de place.

Heureusement qu’elle n’était pas dangereuse de ce côté-là.

Le bonhomme, après avoir placoté quelques instants, se repêche tant bien que mal, et clopin-clopant, le visage noir de vase, les habits dégoutants, la tête égarée, plus mort que vif, arrive au presbytère et raconte ce qui vient de lui arriver au curé réveillé en sursaut.

— Malheureux! s’écrie celui-ci, vous avez peut-être envoyé une âme en enfer!… Vite, montrez-moi la route. J’espère qu’il ne sera pas trop tard, mon Dieu!

Et ils partirent tous deux presque à la course, mon oncle geignant et suant la peur, tandis que le curé récitait les prières des agonisants.

— Tenez, tenez, monsieur le curé, le voilà, c’est ici! fit le pauvre vieux, tout essoufflé, en s’approchant de l’étang et en désignant l’endroit où il avait vu Jacques endormi.

La petite lumière devenue une simple lueur trouble, hésitante et blafarde, flottait en vacillant comme la flamme d’un lampion qui s’éteint, et semblait haleter autour de la tête du dormeur, sur laquelle mon oncle avait jeté sa couverte.

Elle n’avait plus envie de faire buzzz! j’en réponds.

A porta inferi libera nos, Domine! fit le prêtre en se signant.

Puis il s’approcha d’un pas ferme, se pencha, saisit le coin de la couverte et la tira rapidement à lui.

Psst!

La petite lumière disparut aussitôt dans la bouche de Jacques, qui s’éveilla tout à coup avec un cri si terrible, que mon pauvre oncle ne revint à lui que le lendemain matin.

Au petit jour, on le trouva sans connaissance, blême comme un drap et enveloppé dans sa couverte, derrière sa corde de bois.

La preuve qu’il y avait du surnaturel dans l’affaire, c’est que les hardes du bonhomme ne portaient aucune trace de son plongeon dans la grenouillère.

Huit jours après, le pauvre vieux était encore au lit, avec une fièvre de chien.

Le curé, qu’on avait fait demander, prétendit ne rien savoir: les prêtres n’aiment pas à parler de ces cinq sous-là, c’est connu.

Quant à l’Acadien, on remarqua qu’il était un peu pâle, mais il travailla toute la semaine comme si de rien n’était.

Seulement, le samedi suivant, il sortit de nouveau sur les minuit, et ne reparut pas.

Des pistes toutes fraîches conduisaient du côté du marais. On les suivit, mais tout ce qu’on trouva, ce fut, à côté d’une glissade dans la vase, un petit sac rempli de cuisses de grenouilles – qu’on fit brûler.

Plusieurs jours plus tard, on découvrit le cadavre du sorcier, qui flottait parmi les joncs.

Tel fut le récit de Napoléon Fricot.

Si on ne croit pas aux fi-follets après ça…


Première publication : Le Soir, vol 1, n 43, 1896.

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