Le jour du Souvenir, de Frédérick Durand

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Joe stationna sa moto près de la porte d’entrée. Il hésita un instant, inquiet à l’idée de laisser son véhicule sans surveillance. Puis le voyageur décida de rentrer, gêné par la possibilité qu’on remarque son embarras. Il ne fallait pas avoir l’air d’un imbécile! Il aurait dû ignorer ceux qui logeaient comme lui au Canadian Horse Motel, mais il en était incapable, sans doute à cause de son éducation.

Il revit en pensée le visage la tante qui l’avait élevé. Entre deux révérences devant le portrait de la reine Elizabeth II, Agatha avait passé sa vie à répéter: « Qu’est-ce que les voisins vont dire? » Lors de ses funérailles, Joe avait obtenu la réponse à cette question. Ses soi-disant amies ne s’étaient pas gênées pour la qualifier de « vieille râleuse » et de « snob ».

Alors, à quoi bon se soucier des autres? Encore plus ici – il suffisait de regarder l’extérieur du motel pour en déterminer la clientèle: routiers désargentés, touristes fauchés et marginaux en tous genres.

Joe grimaça en ouvrant la porte dont la peinture s’écaillait. Ça sentait le salon funéraire, là-dedans. Peut-être parce qu’il pensait à sa tante depuis son réveil, à cause de la date symbolique de son décès, survenu voilà un an, jour pour jour. Agatha avait toujours accordé beaucoup d’importance aux fêtes canadiennes – celle de la Reine ou la Confédération, par exemple… Comme pour souligner cette manie, le sort avait voulu qu’elle meure le 11 novembre, Jour du souvenir…

Agacé par ces réminiscences, Joe haussa les épaules et observa la chambre. Le décor ne pouvait guère lui changer les idées: un tableau poussiéreux du Ouimet Canyon suspendu à côté d’un poisson empaillé et d’une affiche laminée des montagnes Rocheuses, une couverture de laine rouge qui rappelait le drapeau national, une photo encadrée de Wayne Gretzky appuyée contre une tasse à l’effigie d’Elizabeth II. Si le propriétaire du motel avait voulu se moquer de lui, il n’aurait pas fait mieux…

Le voyageur s’assit sur le lit. Trop petit pour lui, le sommier lui donna l’impression de retomber en enfance. Les ressorts lui piquèrent les jambes en guise de protestation contre l’intrusion qu’ils subissaient. Couronnement de cet accueil, une voix traversa la cloison du mur mitoyen situé à sa gauche.

— Shut up, bitch!

Des bruits d’objets renversés relayèrent l’apostrophe, à laquelle se superposèrent des gémissements féminins. Un cri s’éleva quelques secondes plus tard, cette fois en provenance du mur de droite. Joe soupira. Il avait eu une journée stressante, à cause de la « marchandise » qu’il avait dû livrer à Thunder Bay. La rencontre s’était déroulée dans un entrepôt glacial, et Controni ne lui avait pas fait de façons. L’Italien était encore plus à cran que d’habitude. Pendant toute la transaction, Joe avait redouté une explosion de violence. Finalement, elle n’avait pas eu lieu, mais il s’était néanmoins senti épuisé durant son retour vers Nipigon. L’homme en venait à se demander s’il fallait y voir un signe: était-il temps de s’amender et d’exercer un emploi traditionnel?

Pour l’heure, il valait mieux oublier ça. Une douche lui ferait le plus grand bien. Ensuite, il relaxerait en buvant quelques Moosehead au bar situé en face du motel.

Le voyageur posa son sac sur le lit et alluma le téléviseur, un vieux modèle à antennes. L’appareil ressemblait à celui devant lequel il s’étendait pour regarder les dessins animés, quand il était enfant. Époque meilleure…

Joe se massa les tempes en grimaçant. Pourquoi cédait-il à de tels élans de nostalgie? Il n’était pourtant pas du genre à s’apitoyer sur son sort ou à rêvasser au passé. La fatigue lui détraquait le cerveau! Son enfance n’avait rien eu de merveilleux, loin de là, entre les réprimandes de la vieille Agatha, son conservatisme et ses valeurs désuètes. La prière, la royauté, le drapeau, l’hymne national et quoi encore?

À la télévision, un lecteur de nouvelles blasé commentait l’actualité. Les bruits avaient cessé dans le logement de gauche, et Joe en comprit la raison en voyant passer un couple par la fenêtre: une hippie aux yeux rougis et un type à l’air farouche, coiffé d’une vieille casquette sur laquelle une feuille d’érable était dessinée. On les aurait crus sortis d’un film des années soixante. L’individu traînait sa compagne par le bras. D’autres auraient voulu s’interposer, mais Joe jugea une telle initiative inutile. Que ces deux-là se débrouillent!

Le voyageur s’enferma dans la salle de bains étroite. Il se dévêtit, mais garda ses chaussettes. Il ne prenait plus de risque depuis qu’il avait eu le pied d’athlète à cause d’une imprudence commise jadis par une amie d’Agatha, venue célébrer le premier juillet avec la tante de Joe.

La température de la douche fut difficile à régler: elle était glaciale ou bouillante, mais jamais tiède. Pour la relaxation, on repasserait. L’homme abrégea donc son séjour dans la cabine, dont il sortit plus frustré que détendu. Il enfila une chemise à manches courtes et un pantalon, puis regagna la chambre. En jetant un coup d’œil au téléviseur, il eut l’illusion de voir sa tante Agatha sur l’écran, pendant une seconde…

Étonné, il s’immobilisa devant le poste, mais l’image de la vieille femme avait disparu, remplacée par une publicité du Curl-A-Drome de Nipigon. Joe renifla, peinant à croire que ses sens le leurraient à ce point.

Il sortit en vitesse de la chambre. Dès qu’il fut à l’extérieur, un vent glacial le saisit, et il s’empressa de traverser la rue pour se réfugier au plus vite au bar Northern Pines.

Une ambiance déprimante y stagnait. Des ivrognes accoudés au zinc, des joueurs écrasés devant les machines vidéo, une barmaid fatiguée qui essuyait des verres en regardant dans le vide… Le décor s’harmonisait avec les lamentations d’un crooner qui comparait sa rupture aux chutes Niagara. Décidément, il n’y avait pas moyen d’échapper au passé! Ces jérémiades musicales faisaient écho aux plaintes d’Agatha. Toute sa vie, elle en avait voulu à son époux de l’avoir contrainte à quitter son Ontario natal pour s’établir au Québec avec lui.

De plus en plus irrité par ces réminiscences qui semblaient submerger le présent, Joe commanda une bière, n’importe laquelle. Il ne regarda même pas l’étiquette de la bouteille que la fille lui tendit. Il s’installa au fond, à une table déserte. À quelques mètres de lui, le couple chicanier, maintenant réconcilié, discutait avec animation. L’homme jouait machinalement avec sa casquette ornée d’une feuille d’érable.

Le client précédent avait laissé traîner un exemplaire de la Red Rock Gazette. Joe la feuilleta en buvant quelques gorgées. La bière avait le goût de la Kokanee qu’achetait jadis Richard, son grand-père. Le gaillard en avait ingurgité chaque jour pendant des années, avant de mourir d’une cirrhose, à la satisfaction discrète de son épouse. Cette dernière ne pouvait pas se douter qu’elle le rejoindrait dès le mois suivant… Pendant son existence, Richard avait été un homme effacé, silencieux. Quand il songeait à lui, Joe le voyait assis dans sa chaise berçante, devant le téléviseur, une bière à la main. Le voyageur trinqua avec le fantôme du bonhomme en avalant une longue gorgée. La boisson le détendit.

Il permit à sa mémoire de faire revivre l’odeur de la maison d’Agatha, entre naphtaline et épices, l’incertitude mêlée d’insouciance qu’il éprouvait pendant son enfance, le rituel du thé, en fin d’après-midi…

Dans les haut-parleurs, le crooner avait cédé sa place à une ritournelle que chantonnait souvent sa tante: I’ll fly away, un air religieux qui parlait de mort et de résurrection. La musique était étouffée, dépourvue de hautes fréquences, peut-être à cause des enceintes de mauvaise qualité.

Pour s’arracher à la léthargie qui l’envahissait, Joe laissa errer son regard autour de lui. Pendant un moment, il observa un inconnu debout devant le jukebox – bottes et chapeau de cowboy. À côté de lui, on avait épinglé sur un mur des photos du dernier festival de pêche de Nipigon. Sur l’un des clichés, un gaillard à casquette tenait un poisson. Il avait un visage semblable à celui de son oncle Richard…

L’image rendit Joe mal à l’aise. Machinalement, il termina sa bière, envahi par une ivresse singulière. Comment une seule consommation était-elle capable de produire un tel effet? Le taux d’alcool était-il à ce point élevé? C’était peu probable, mais sa vue qui se brouillait paraissait prouver le contraire. Un voile rouge se superposait aux êtres et aux choses.

Avant de s’effondrer sur la table, la tête lourde, Joe remarqua l’étiquette de la bouteille. « Agatha’s Best », proclamait-elle. Sous le nom, un dessin sépia représentait une vieille dame à l’air réprobateur. Elle ressemblait bizarrement à la reine Elisabeth II.


 

Première publication: Brins d’éternité 38, 2014.

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