Les rideaux, de Michel Bélil

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« Les rideaux, c’est bien connu, ne cachent pas d’histoire, sauf au théâtre. On se rend chez le marchand et on achète du tissu de la même couleur que le canapé ou le tapis du salon. En un clin d’œil, lorsqu’on n’est pas trop maladroit de ses mains, l’installation est terminée. On range alors le marteau ou le tournevis, et on se surprend à penser à autre chose. Et quand le soir tombe, on tire les rideaux pour se recréer une intimité à sa mesure. Or, j’aimerais bien profiter de la tribune qui m’est offerte pour vous narrer l’exception qui confirme la règle. »

Ainsi parlait le vieux Eugène, dans une taverne enfumée d’Amianteville. Pour lui, le fantastique se cousait à petits fils, tout au long de la soirée.

Son auditoire, qu’il ne connaissait pas puisqu’il habitait un village éloigné, a fait semblant de reculer pour mieux avancer. Comme la nuit, le silence est tombé autour de la table encombrée de verres.

« J’habitais Saints-Martyrs à cette époque-là. Tous travaillaient au champ, c’est bien connu. Les femmes donnaient naissance à des garçons et à des filles en pleine santé. Le curé Mayrand célébrait ses messes. La semaille profitait du soleil et de la bonne terre et rendait des épis dorés. La vie coulait tranquillement. C’était avant que je devienne commerçant en légumes et que je vienne au marché situé en face de votre taverne.

« Des rideaux… vous vous demandez peut-être où je veux en venir, pas vrai? Ma vieille, excellente couturière soit dit en passant, avait travaillé à la couture pendant deux après-midi. Ils étaient ondulés à merveille, les rideaux, et tombaient pile sur le calorifère. Il restait à les poser, ce que j’ai fait sans trop avoir de peine. Le soir venu, j’ai essayé de les tirer, en vain. Quelque chose devait s’être bloquée quelque part. Je n’ai pas insisté.

« Le lendemain, à mon réveil, les rideaux étaient tirés et ils bloquaient la lumière. Je me suis gratté la tête. J’ai bien essayé de les ouvrir, sans plus de résultat. Ma vieille a elle aussi essayé de jouer avec le mécanisme.

« Je travaillais à la semaine chez un riche cultivateur des environs. En revenant, au soleil couchant, mes rideaux étaient grands ouverts.

« Ma femme, qui est moins bête que moi, c’est bien connu, a vite trouvé la solution. Elle m’a dit de les virer de l’autre côté. Je l’ai écoutée en rechignant un brin. Et cela a marché! Les rideaux ont donc pu être tirés, le soir, et ouverts, le jour.

L’auditoire remuait sans cesse. Chacun allait et venait autour des verres qui se remplissaient allègrement. Des murmures montaient des recoins plongés dans l’obscurité. Le barman, retiré derrière le comptoir, feuilletait un quotidien du matin. La fumée montait lentement au plafond. Quelques chaises craquaient nerveusement.

Le vieil Eugène savourait l’effet produit quand, par un revirement inexpliqué, l’auditoire s’est levé d’un bond et l’a menacé du poing.

« Mais qu’est-ce qui vous prend soudain? Je n’ai pourtant rien fait de choquant! Ah, c’est ça: vous croyez sans doute que je vis à l’envers du monde, pas vrai? Et vous, pourquoi éteignez-vous vos cigarettes au lieu de les allumer? Pourquoi vous mettez-vous à marcher stupidement à reculons? Pourquoi me parlez-vous dans une langue que je ne reconnais plus? Hé, dites, l’histoire des rideaux, ce n’est pas vrai! C’est du toc! Je voulais tout juste me montrer intéressant, vous faire rire! Hé, dites, c’est bien connu, les gens qui sèchent leurs larmes avant de pleurer n’existent pas! Et puis, je vous défends de porter la main sur moi! Je vous défends de me faire… »

Quelqu’un a frappé le vieil Eugène qui a perdu l’équilibre. Sa tête a heurté le mur. Le sang a coulé. La mort instantanée.

Derrière le comptoir, le barman lisait son journal à partir de la dernière page.


Première publication: Déménagement, 1981.

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