Éditorial: Ce qu’on ne dit pas

Il existe en dessin la notion « d’espace négatif »: la forme d’un objet peut être obtenue en traçant les contours des espace vides qui l’entourent.

Il est intéressant d’appliquer cette notion à la littérature. Un auteur chevronné saura faire vivre un personnage, un lieu ou une histoire non seulement avec ce qui se trouve sur la page, mais aussi avec ce qui ne s’y trouve pas.

Ainsi, au lieu de mentionner noir sur blanc le manque d’empathie d’un narrateur sociopathe, il serait plus habile de le suggérer en éliminant toute référence aux émotions humaines. Pris individuellement, chaque paragraphe peut alors sembler bien anodin – mais l’ensemble produira une mosaïque troublante.

(Certains auteurs exploitent sans le vouloir des espaces négatifs, mais c’est généralement beaucoup moins heureux. L’absence presque complète de personnages féminins de nombreuses œuvres est un bon exemple d’espace négatif involontaire qui en révèle long sur les représentations sociales de l’auteur.)

L’espace négatif joue également sur les préconceptions du lecteur, particulièrement dans les littératures de l’imaginaire, ou la création d’univers occupe un rôle primordial. Ces univers peuvent radicalement diverger du nôtre sur de nombreux points, mais les aspects qui ne sont pas mentionnés explicitement (et il y a en a forcément) laissent le lecteur libre de se rabattre sur des familiarités. Après tout, ce sont les détails connus qui permettent à un univers imaginaire d’être décodé.

Ainsi, si un roman de fantasy ne spécifie aucunement quel est le mécanisme de production de la nourriture, on s’attendra à ce que, quelque part en dehors du récit, se trouvent des paysans s’occupant des récoltes. Peut-être, au contraire, que de puissants invocateurs façonnent tous les repas à partir d’énergie magique. Mais si ça ne se trouve pas noir sur blanc sur la page, cela ne cadrera pas avec la représentation mentale que se construit le lecteur. Quoi qu’il en soit, cet espace négatif révèle un aspect important du récit: en l’absence de toute référence à des questions alimentaires, on comprend que les personnages ne s’inquiètent pas de pouvoir manger à leur faim.

Pour sortir du domaine de la littérature, la série récente Westworld livre un exemple omniprésent d’espace négatif. La première saison ne quitte jamais le parc « d’amusement » éponyme. Ce que l’on sait du monde extérieur nous provient principalement du non-dit. La série tend à nous laisser croire que les visiteurs proviennent d’une société occidentale future qui, nonobstant le progrès technologique, est plutôt similaire à la nôtre. Puisque nous recevons peu d’indices qui laissent croire à de profondes divergences, il se forme un « espace négatif » familier. Cela, par contre, n’est peut-être qu’un leurre – ce qui ne serait pas le premier de la série.

C’est ainsi que l’auteur peut gérer les espaces négatifs afin d’introduire des éléments de surprise, et de déstabiliser le lecteur en jouant avec ses attentes. Les espaces négatifs n’attirent pas l’attention. Ils tracent les contours de l’histoire, mais cela ne veut pas dire qu’ils sont vides. Ce qui les occupe peut être tout aussi important que ce qui se trouve sur la page, mais ne sera dévoilé que lorsque l’éclairage y sera finalement braqué.

Vous êtes ainsi en droit de vous demander… ce que je vous ne dis pas.

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