Éditorial: Pour une géographie imaginaire

À une certaine époque, si un auteur français décidait que le vilain de son histoire était britannique ou allemand, il pouvait le faire sans trop craindre les réactions de lecteurs de ces nationalités. Certaines œuvres étaient traduites, bien sûr, mais dans l’ensemble la littérature voyageait peu et était surtout destinée à une consommation intérieure.

De nos jours il est beaucoup plus gênant de compter sur le chauvinisme primaire du lecteur. Même la blague de newfie n’est plus une incarnation pure d’humour subtil et raffiné. Et ce chauvinisme peut rapidement tomber dans le racisme. Déjà en 1932, l’ambassade de Chine aux États-Unis avait protesté la sortie d’un film mettant en scène le Dr Fu Manchu! Ce ne sont donc guère de nouvelles considérations.

Mais même sans racisme réel ou apparent, il est devenu difficile de susciter l’exotisme dans une œuvre en la situant dans la contrée même la plus reculée. Il y a de fortes chances qu’une communauté de cette même origine habite le centre urbain le plus proche.

Peut-être est-ce donc le temps de remettre au goût du jour une tradition littéraire pourtant vieille comme tout: la géographie imaginaire. La Ruritanie du roman d’aventure Le Prisonnier de Zenda en est l’exemple le plus connu: ce royaume fictif, situé quelque part en Europe centrale, permet à l’auteur d’éviter les contraintes géopolitiques réelles.

Utiliser un pays imaginaire n’affranchit pas l’auteur de toute responsabilité sociale; mettre en scène des clichés racistes sur des nationalités inexistantes demeure du racisme. De plus, si la nation qu’il invente constitue un analogue trop flagrant d’un pays existant, personne ne sera dupe et l’espace de liberté restera limité. Il est probablement plus intéressant de mélanger les influences, d’insérer des éléments originaux et de permettre au lecteur un véritable parcours de découverte.

Le principe fondamental des littératures de l’imaginaire n’est pas d’éviter de parler de ce qui est réel; c’est de mieux parler du réel grâce à la liberté de choisir un point de vue différent. En ce sens, la géographie imaginaire permet un espace de création supplémentaire qui mérite d’être davantage exploré; tant de bonnes histoires nous y attendent.

 

3 commentaires sur “Éditorial: Pour une géographie imaginaire

  1. Daniel Sernine

    À ce propos, lire le chef-d’œuvre de Miévile, The City & the City, qui semble n’avoir été écrit que pour illustrer ce propos, Alain.

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  2. Gen

    Même s’il se situe supposément dans le futur, The Handmaid’s Tale de Margaret Atwood utilise aussi ce procédé, car la géographie de la supposée République de Gilead n’est jamais clairement énoncée. Une autre avenue possible pour un auteur est de ne jamais nommer le pays ou la ville où se situe son histoire, en laissant planer le doute et en inventant plus ou moins extensivement une culture nouvelle.

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  3. Alain Ducharme Post author

    J’aimerais bien penser que Miéville s’est rétroactivement inspiré de mon éditorial, car effectivement il s’agit d’un exemple parfait de géographie imaginaire.

    Je n’avais pas pensé à The Handmaid’s Tale, mais c’est effectivement une autre très bonne utilisation de ce concept. Le roman se déroule dans un futur suffisamment proche que les lieux devraient autrement être reconnaissables.

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