Les feuilles mortes, de Josée Lepire

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Fichier mémoriel 2076-05-12.34

« T’as remarqué comme les arbres sont tout en feuilles? Me semble qu’il y avait à peine des bourgeons il y a deux semaines. À chaque fois, ça me surprend comme ça change vite. »

 

L’opératrice de machinerie lourde qui l’accompagnait avait paru éberluée que le développement du feuillage se soit effectué sans qu’elle ait pu en observer la progression. Pourtant, au cours de ces « deux semaines » – 17 jours pour être exact –, il avait pu enregistrer les étapes du processus qui combinait la croissance des feuilles et la modification de leur couleur. Cette transformation s’était effectuée à la vue de tous, particulièrement de l’employée municipale qui, tout comme lui, travaillait presque exclusivement à l’extérieur. Qu’elle n’ait rien remarqué supposait que le rythme de progression de la foliation était trop lent pour conserver l’intérêt des sens humains, avides de changements. Ils ne constataient que les états initial et final du parcours de la feuille.

Il se ravisa. Considérer le plein déploiement du feuillage comme un état final était erroné, ses circuits recommençaient à perdre des éléments. Il s’agissait de l’achèvement de la croissance de la feuille dont l’état se stabilisait pour une période relativement longue si comparée au reste de son parcours. Cependant, après plusieurs mois, l’arrivée des nuits froides provoquait une seconde modification de la coloration, qui annonçait la chute des feuilles. Une fois détachées de l’arbre nourricier, elles formaient un tapis multicolore qui devenait de plus en plus brunâtre et informe. Finalement, la substance qui en résultait perdait toute référence commune avec son origine, les feuilles avaient alors achevé leur existence individuelle.

Ils ne pensaient pas à cela, les humains. Ils enfermaient l’humus en devenir dans des sacs stériles pour qu’il soit transporté hors de leur vue. Pour que le terrain reste propre, esthétique. Leur attention se fixait sur l’arbre défeuillé, squelettique; sur les bourgeons qu’il porterait lors du retour des journées chaudes, et qu’ils percevaient comme la réincarnation des feuilles déchues et non l’embryon de toutes nouvelles. C’était un cycle sans fin qui leur plaisait davantage que la réalité. Où la feuille, digérée par une multitude d’insectes et de bactéries qui les répugnaient, se transformait en une biomasse qui nourrissait le sol. Ce qui, somme toute, était aussi le sort du corps humain.

D’ailleurs, il avait à plusieurs reprises noté la végétation verdoyante des anciens cimetières. Désormais désacralisés et reconvertis en parcs publics, ils resplendissaient de santé à côté des autres espaces verts qui faisaient figure de poumons cancéreux en comparaison.

 

Fichier mémoriel 2077-02-17

« C’étaient les funérailles de mon oncle Alexandre en fin de semaine. Cancer généralisé. Je sais qu’il aurait voulu être enterré comme ses parents, à côté d’eux, mais ça ne se fait plus, ça. »

 

Fichier encyclopédique:

   Funérailles: Mort-Rites

   Enterrement, voir: Embaumement – Momification – Inhumation – Crémation – Promession.

 

Le corps sans vie était un objet sacré, intouchable. Il ne fallait pas altérer le souvenir. Tous ces rituels, ces effigies, tombes et pierres tombales ne servaient qu’à cela, donner une incarnation physique à la mémoire. Comme tous les bibelots, objets désuets et photographies que les humains conservaient par sentimentalité. Comme si, sans entité corporelle symbolique, le souvenir n’était plus. Comme si sa présence dans la mémoire ne suffisait pas.

 

LAVASPH-13.178-B

   – Construction: 2073

   – Biodégradabilité: 82%

   – Potentiel de réutilisation: 75%

   – Source énergétique: pile nucléaire

   – Durabilité: 28 ans

 

Lorsque son modèle avait été conçu, la crise climatique du début du vingt-et-unième siècle avait déjà propulsé le consortium environnemental au sommet des groupes de pression et des lobbyistes. Tous les plans de construction des technologies informatique devaient être approuvés par le B.A.P.E. (Bureau des Analyses Professionnelles en Environnement) avant même d’atteindre l’étape des essais de prototype.

La constante amélioration des outils robotiques ainsi que la profusion de nouveaux modèles avaient d’abord commandé des exigences strictes en matière de durabilité et de potentiel de réutilisation. Ensuite, la réalité de l’impossibilité de faire de la mise à jour ou de la récupération à l’infini les avait rejoints. Quelques incidents  de robots abandonnés au coeur d’environnements naturels après un accident de transport ou la fin de leur tâche avaient quant à eux frappé l’imagination populaire. Les exigences et les efforts s’étaient alors tournés vers la biodégradabilité des matériaux utilisés.

Somme toute, malgré ses fonctions exclusivement urbaines, il était autant de la nourriture à ver de terre que ses créateurs.

 

Le principal problème que lui causait sa propre constitution écologique était l’existence de délais. Les parties de son corps se décomposaient à des rythmes différents et son « cerveau » n’était pas biodégradable selon les normes du B.A.P.E. Le processus était trop lent. Et la vie de la batterie était éternelle en comparaison, surtout lorsqu’elle n’avait plus grandes dépenses à faire.

Tous ces petits détails, additionnés au fait qu’une fois de plus, les manutentionnaires du cargo ne l’avaient pas désactivé avant le décollage, expliquaient sa présente situation.

Son transport s’était écrasé dans l’Atlantique-Nord et l’impact avait fendu la carlingue. L’avion éventré avait rejeté à la mer une partie de sa cargaison, lui compris, condamnée à couler jusqu’au fond de l’abysse. Immergé, toutes ses fonctions motrices étaient devenues obsolètes, mais ses circuits centraux ne couraient aucun danger. Il avait été conçu pour manipulé des liquides et résister aux intempéries. Cependant, immobilisé au fond des océans, son corps avait commencé à se désintégrer. Il avait d’abord perdu le contact avec l’extérieur quand ses récepteurs sensoriels avaient été absorbés par quelques mollusques. Puis ses propres extensions corporelles s’étaient détachées de lui lorsque, un à un, les câbles et les joints s’étaient défaits sous l’assaut des bactéries sous-marines. Ne restait que son « cerveau ».

Isolé dans sa carte-mère, avec pour seule source d’information son disque dur au contenu peu varié, il faisait régulièrement le tour de ses fichiers mémoriels et de ses fichiers encyclopédiques. Il n’empruntait jamais le même parcours, allant au hasard des connexions qui se faisaient dans sa mémoire-vive.

Par contre, il aurait bien aimé que son horloge interne se dérègle ou s’arrête. S’il avait pu perdre la notion du temps, peut-être aurait-il pu se leurrer dans l’espoir continu que la fin de cette éternité l’attendait au détour de la prochaine demande d’information. Non, il savait exactement depuis combien de temps il était là, combien de fois il avait fait le tour de sa mémoire et combien de fois il lui faudrait répéter l’opération avant de venir à bout de sa batterie.

 

Fichier mémoriel 2073-06-21

   Activation du modèle LAVASPH-13.178-B.


 

Première publication: Zinc 15, 2008.

2 commentaires sur “Les feuilles mortes, de Josée Lepire

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