Pax Victoriana, épisode 2 de 6, de Christian Sauvé

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Chapitre 4. Hors des sentiers battus

Podington montre sa carte de membre au portier du Imperial Gentlemen’s Club. La porte se referme solidement derrière lui, éteignant le bruit de fond des rues londoniennes. Il sent ses épaules se délester des soucis accumulés.

Il se commande un scotch et trouve aisément une place dans la bibliothèque, où il se laisse tomber dans une confortable chaise de cuir. Alors que son regard est hypnotisé par le feu de foyer et les rangées de livres reliés devant lui, il se contente d’accepter la saveur du scotch et évite de penser à autre chose.

La journée a été difficile. Malgré les mises à jour régulières et enthousiastes d’Alberta, il ne peut s’empêcher de s’inquiéter un peu.

S’il ne s’agissait que d’elle, la tension serait gérable. Mais les dossiers prioritaires s’accumulent.

Le rapport stratégique livré par son unité a exacerbé l’onde de choc causée par la défection d’Alina Beckett. Selon ses analystes, l’avantage stratégique du secret de l’existence de la Semence est bel et bien terminé. Maintenant, ils devront faire face aux tentatives des Européens pour en obtenir une à tout prix — allant possiblement jusqu’à un assaut militaire. Leurs adversaires de l’autre côté de la Manche pourraient risquer un acte de guerre intentionnel.

Ces spéculations n’ont rien pour rassurer Whitehall, et les pressions sont fortes pour qu’il contredise les conclusions du rapport. Jusqu’ici, il a continué à dire la vérité à ses supérieurs, mais une telle honnêteté n’est pas souvent récompensée.

Le scotch est exceptionnel, mais insuffisant. Ses épaules s’affaissent.

En plus des répercussions du dossier Beckett, autre chose se trame au sein de l’empire. Les rapports d’incidents dans leurs usines en territoire civil s’accumulent depuis quelques jours. La défection de Beckett a clairement fourni des informations aux Européens, et ceux-ci veulent s’adonner à du sabotage.

Podington peut sentir le monde tourner un peu trop vite pour lui et ses collègues, trop vite pour comprendre ce qui se passe. Ah, si seulement —

– Podington? Vous avez une minute?

Abruptement, les rêveries de Podington et ses espoirs d’un moment tranquille disparaissent. Il reconnaît Lord Haskell, un des industrialistes les plus influents envers le gouvernement en place.

– Bien sûr que oui, ment Podington.

– Notre demande pour la divulgation des composantes de construction nanographites a été rejetée.

– Il faudra vous adresser à l’auteur du rapport, alors.

– Allons, Podington. Vous sous-estimez votre influence. Vos analystes travaillent sur ces rapports…

– Et pourtant la décision est prise par la Division de la Commercialisation. Si vous avez de nouvelles informations à ajouter à votre demande, il faudrait leur en faire part.

– Ça n’aurait pas le poids d’une recommandation de votre bureau. La conversion de nos processus manufacturiers au carbone constituerait un avantage évident pour tout le monde.

– Surtout pour vos intérêts.

– Ce qui est bon pour Haskell est bon pour l’Angleterre.

– Voilà un excellent argument pour la nationalisation de votre entreprise.

– Ne me servez pas cette rhétorique, Podington. C’est Haskell qui exploite les mines et les navires qui amènent du minerai aux nanomanufactures militaires d’Écosse. Notre apport à la force de frappe de notre nation est crucial.

– Sans l’intervention de notre force de frappe pour mater les rébellions causées par vos pratiques d’exploitation, votre apport serait nul.

– Vous crânez, mais j’ai quelque chose pour vous convaincre. Si une de nos demandes est approuvée en appel, je vous offre une part des redevances. Suffisante pour vous assurer une retraite immédiate si c’est que vous voulez. Je peux même vous trouver un poste au conseil d’une de mes entreprises.

Podington le fixe un moment, offensé que de telles tractations aient lieu ici, dans un club de gentlemen.

– Disparaissez de mon regard, Haskell.

– Vous changerez d’idée, Podington.

Haskell retourne là d’où il est venu, quelque part dans les ombres.

Podington examine son verre: il lui en reste encore le quart. Même après son refus sec, il sent la souillure de Haskell planer sur lui, ruinant le scotch.

Peu de gens comprennent la délicatesse de l’introduction de nouvelles technologies. Il se souvient encore de l’incroyable casse-tête de la décimalisation et de la métrisation requise par l’adoption des technologies Frontistes et s’est juré que rien de tel ne se produirait sous sa gouverne.

Il prend une gorgée un peu trop rapidement et écoute le crépitement du feu de foyer. Comment le club s’assure-t-il une température nécessitant un feu de foyer en juin? L’édifice est-il si naturellement froid, ou bien le système de climatisation fonctionne-t-il en permanence?

Il décide de se lever quand se présente un autre inopportun.

– Podington, quand allez-vous permettre la sortie publique des rapports de recherche que nous avons demandé?

Ne manquait plus que cela. Après l’industrialiste de droite, le scientifique de gauche.

– Qu’est-ce que vous voulez que je fasse, Bell?

– Vous avez promis le dévoilement d’une décennie de documents techniques. Toute la science britannique qui souffre de l’embargo sur ces documents.

– Plus de soixante pour cent de ces documents ont déjà été révélés au public, Bell, en plus d’une bonne partie des recherches subséquentes. Nous étudions la situation régulièrement…

– Vous prenez plaisir à nous priver de ces informations et nous laisser errer dans le noir.

– Le processus de déclassification est redevable à une…

– Vous vous moquez de nous!

– Bell, vous ne m’écoutez pas…

– C’est justement ce que je vous reproche! crie le scientifique.

Podington reste silencieux, fixant Bell. Autour d’eux, tous le regardent également. Celui-ci se rend compte jusqu’à quel point il a enfreint les règles du club. N’ayant aucun besoin d’en ajouter plus, Podington se lève et cale le reste de son scotch.

– Bonne journée, monsieur Bell.

– Mais…

– Bonne journée, monsieur Bell. À l’avenir, faites-moi savoir quand vous serez ici pour que je puisse soigneusement vous éviter.

Puis il quitte l’endroit dans un état encore plus maussade qu’à son arrivée. Sa seule victoire, c’est que Bell sera semoncé pour avoir haussé le ton. Il ne retournera pas au club de sitôt. Mais Podington non plus.

 

Les machines parlent leur propre langue, et les meilleurs machinistes apprennent à les écouter.

C’est ainsi que Zara sait, à vingt seconds d’avis, que quelque chose va mal tourner à bord du Harfang. Elle est dans la cuisine, à rafistoler les modifications apportées par le capitaine au système de récupération d’eau, lorsqu’elle prend conscience d’un bruit inusité qui est venu s’ajouter au ronronnement habituel des réacteurs.

Le son lui fait penser au circuit de refroidissement des moteurs électriques, puis devient progressivement plus aigu.

Quelque chose va éclater.

Zara se lève et court vers la salle des machines, faisant sursauter Alberta et Bruce, assis à une des tables de la cuisine. Elle se hâte sur les planchers gris de la nacelle, vers le compartiment moteur.

Elle arrive à temps pour couper l’alimentation au réacteur numéro trois, quelques moments avant que les alarmes automatiques ne signalent un problème. Pendant un instant, elle pense que tout est à point, puis elle entend une explosion qui fait vibrer tout l’appareil.

Les indicateurs de pression chutent pour le réacteur deux, mais les trois autres engins ont déjà pris le dessus. En revanche, les systèmes de circulation hydraulique des quatre moteurs ne sont pas parfaitement isolés: il est nécessaire de faire tourner un peu d’huile même dans un réacteur qui coule pour éviter de plus graves avaries.

Zara a lu tout le manuel, et sait que le Harfang saigne. Pas abondamment, mais suffisamment pour forcer un arrêt imprévu.

Le capitaine arrive dans la salle des machines à ce moment. Il était sur le pont; il doit déjà savoir ce que Zara a déduit.

– Qu’est-ce qui se passe?

– Problème sur le réacteur numéro deux. Cause inconnue, mais le moteur est hors service jusqu’à ce qu’on puisse le réparer.

– Pression hydraulique?

– Nous en avons encore pour une heure.

– Nous ne sommes pas trop loin d’Ottawa. Nous allons y faire un détour pour les réparations.

– Nos passagers ne seront pas contents.

– Ils peuvent marcher s’ils ne sont pas satisfaits. Bon travail pour la redistribution de l’alimentation aux trois autres réacteurs.

Zara hoche la tête alors que le Capitaine quitte la salle des machines. Elle vérifie les indicateurs et s’assure que tout est maîtrisé. Puis elle sent le dirigeable changer de cap. Le Harfang perd environ un litre d’huile à moteur aux cinq minutes. Oui, s’assure-t-elle après quelques calculs mentaux rapides, ils seront en mesure d’atterrir à Ottawa sans trop aggraver les dommages.

Après quelques minutes, la situation reste stable et elle se souvient qu’elle a laissé une trousse de réparation sur le plancher de la cuisine. Elle y retourne pour les récupérer.

James s’y trouve maintenant avec ses deux compagnons, regardant les cartes étalées sur la table. Le simple voyage vers la destination abitibienne qu’ils avaient en tête s’avérera plus long que prévu, avec une escale inattendue.

– Zara, est-ce que tu sais comment de temps une réparation peut prendre? demande James.

Elle hausse les épaules.

– Tout dépend de la disponibilité des pièces. Le Harfang est un modèle avancé, mais les composantes sont communes. S’ils ont les pièces, nous serons de retour dans les airs demain matin. Sinon, ça pourrait prendre de deux à cinq jours.

C’est James qui semble le moins content du délai. Bruce ne réagit pas, tandis qu’Alberta semble tout à fait ravie de passer plus de temps à bord du Harfang.

Bien sûr.

Zara ramasse ses outils, au moins contente qu’Étienne ne soit pas là pour tenir la main d’Alberta. Il est pénible de voir ces deux-là couiner à la moindre ineptie.

Hélas, il entre dans la pièce quelques moments avant qu’elle ne puisse tout ramasser, et court demander à la grande blonde comment elle se sent.

Zara prend ses outils un peu rapidement, sort de la cuisine, et roule des yeux. Elle se dirige vers l’avant de la nef ; peut-être le capitaine a-t-il des directives spécifiques pour l’occuper jusqu’à leur atterrissage d’urgence.

Mais elle a trop hâtivement empaqueté ses outils, et un tournevis tombe sur le tapis de caoutchouc du couloir menant au pont. Maudissant son manque d’élégance, elle se penche pour ramasser l’outil… et entend le capitaine parler à voix haute avec Éphrem.

Elle ne comprend pas encore ce qu’ils se disent, mais leur ton indique clairement leur désaccord.

Curieuse, elle avance un peu plus près de la porte d’entrée du pont.

– Je n’aime pas ça, Jérôme.

– Nous n’avons pas le choix, Éphrem. Les créditeurs sont à nos trousses.

– Ils ne sont pas n’importe qui! Ils ont une lettre de recommandation du gouvernement anglais.

– Les papiers ne veulent rien dire à trois cents kilomètres dans le bois.

– Jérôme, je sais que nous avons déjà fait ce genre de chose là, mais je commence à être vieux, et je pensais que c’était fini, tout ça.

– Hé bien, si tu as une autre façon de garder le Harfang, dis-le-moi.

– Reste encore le problème des deux matelots.

– Fais-moi confiance: ils n’y verront rien et ils aideront à nous faire un alibi imparable.

Silencieusement, très silencieusement, Zara recule, tournevis et autres outils plaqués sur elle. Elle s’éloigne, s’éloigne, jusqu’à ce qu’elle puisse se réfugier dans la salle des machines. Là où elle n’a rien à craindre de son environnement.

Les yeux toujours écarquillés, elle tente de se convaincre qu’elle a mal entendu, que le contexte lui échappe, que ce qu’elle a compris n’est pas ce qui va se dérouler.

Mécaniquement, elle examine les indicateurs et s’assure que le Harfang ne se désintègre pas.

Elle sursaute tout de même, plusieurs minutes plus tard, quand Étienne passe lui annoncer qu’Ottawa se trouve sous leurs pieds.

– Viens voir ma ville! dit-il avec enthousiasme.

Elle sort le suivre pour regarder. Étienne a mentionné qu’il provenait d’Ottawa, mais jusqu’à ce moment ce n’était pas quelque chose qu’elle avait associé à un véritable lieu.

Il est déjà à moitié penché par-dessus le balcon de la nef lorsqu’elle arrive.

Alberta, évidemment, est de l’autre côté de lui, enchantée par sa description.

Il pointe une falaise près de la rivière sous eux.

– Voilà la Colline du Parlement! C’est ici que se trouvait le parlement du Haut-Canada avant qu’il ne soit déménagé à Toronto. Maintenant, c’est l’hôtel de ville et un des bureaux régionaux du protectorat.

Puis il montre un des cours d’eau se déversant dans la rivière.

– La Gatineau rejoint l’Outaouais ici du côté nord, et la Rideau au sud. Vous ne pouvez pas encore voir le Canal; c’est sa construction qui a attiré mes grands-parents…

Le Harfang se dirige progressivement vers un quartier densément zoné à l’est de la Colline du Parlement. Zara y aperçoit des champs d’atterrissage et de la machinerie d’amarrage.

– Il y a des rumeurs que dans le futur des Frontistes, Ottawa est devenu la capitale d’une partie du protectorat! dit Étienne en riant. Pouvez-vous croire ça?

Alberta glousse.

– C’est vrai! J’ai des preuves!

Alors qu’elle montre quelque chose à Étienne à partir de l’écran qu’elle traîne avec elle, Zara s’éloigne un peu et continue d’examiner la ville.

À en voir le nombre et la taille des édifices les plus imposants, Ottawa n’est guère plus qu’un petit bourg d’importance régionale, et ne deviendra jamais plus que cela. Le trafic commercial du canal pâlit depuis le vaste projet de la voie maritime du Saint-Laurent. Zara peut voir toute la ville d’un coup d’œil, ce qui n’est tout simplement pas possible pour Montréal. En revanche, Ottawa a une taille confortable et représente tout de même un point de rencontre entre les territoires du Haut-Canada et du Bas-Canada… Si les choses ne s’arrangent pas à Montréal, pourrait-elle vivre ici en attendant d’être suffisamment à l’aise en anglais pour terminer à New York ou Chicago?

Alors que la nef s’approche du sol, Étienne et Alberta mettent fin à leur discussion, et Étienne court rejoindre sa position habituelle d’atterrissage. Zara y est déjà, et elle sent le regard d’Alberta sur elle pendant qu’elle prépare les câbles.

Attachant ses cheveux derrière sa tête, elle fait le serment de lui montrer comment travaillent les vraies filles.

 

Une autre journée, un autre petit désastre pour l’Europe.

Édith de Libourne se trouve en Italie, sur un flanc de montagne abritant l’une des routes pavées utilisées par les automoteurs commerciaux. Des débris fumants reposent sur le macadam, ceux d’un transport de marchandises détruit par ce que les témoins ont appelé « une lance de feu ».

– Ça ne s’améliore pas, dit Édith en examinant les dégâts aux côtés de son assistante.

– Certainement pas. Nous en sommes maintenant à deux ou trois incidents chaque jour?

– De quatre à cinq, selon Heinrich.

Quotidiennement, des piqûres viennent agacer l’Alliance européenne. Des manufactures sabotées au Danemark, en France et au Portugal. Des centres de données détraqués en Belgique et en Hongrie. Des blessures fâcheuses pour des chefs de chantier un peu partout. Des provocations syndicales, des manifestations qui tournent mal, des magouilles financières exposées au grand jour…

– Ceci n’est vraiment pas subtil, dit Édith. On est loin des accidents ou des désastres niables.

Un missile qui vient détruire un camion dans les Alpes italiennes: il s’agit d’une véritable attaque, et un signe d’escalade.

– Avec des projectiles guidés, on ne parle pas non plus de truands de bas étage.

Ce n’est pas non plus l’œuvre de terroristes, séparatistes, criminels ou opportunistes. Le niveau de technologie utilisée est trop élevé pour ne provenir de nul autre que l’Empire britannique ou les Frontistes. Sauf qu’Albion a des ententes particulières avec l’Alliance européenne, et aucune raison de briser leur isolationnisme.

– Ça ne peut qu’être les Anglais, dit Gergana en confirmant les pensées d’Édith.

– Reste à comprendre ce qu’ils veulent si soudainement.

– Peut-être qu’il s’agit de représailles pour la transfuge.

Édith pousse un grognement. Le problème avec cette hypothèse, c’est qu’Heinrich ne rapporte aucune des communications diplomatiques voilées qui accompagnent habituellement une telle campagne de sanctions: comment alors influencer le comportement d’un adversaire? D’un point de vue personnel, Édith aurait préféré éviter toute attention politique européenne sur l’opération clandestine qu’elle est en train de mener.

Elle regarde à nouveau le camion calciné. Il lui manque une partie de l’équation. Elle y réfléchit encore un moment…

Comment en savaient-ils assez pour cibler ce camion? pense-t-elle soudainement.

Elle se retourne vers Gergana.

– C’est leur coordination et leurs sources d’information qui doivent nous inquiéter.

Puis son visage se durcit. Si leurs sources d’information sont si bonnes et que leur agressivité croit ainsi… peut-être qu’il y a là une opportunité à exploiter.

Est-ce que Tesla voudra jouer le jeu?

 

James a beau être un vieux routier des missions d’acquisition, il a hâte de revenir à la maison. Chaque délai lui semble une punition: n’est-il pas dans ce monde un peu fou depuis déjà quelques semaines?

Cependant, il ne déteste pas cet arrêt inopiné à Ottawa. Les mécaniciens du garage où a atterri le Harfang ont la pièce de rechange, et même si le remplacement prendra le reste de la journée, ils seront de retour dans les airs le lendemain matin. En attendant, les passagers découvrent la ville.

C’est ainsi qu’ils se retrouvent tous les trois sur la Colline du Parlement, comme de bons touristes. L’après-midi de juin qui se termine est ensoleillé et chaud: ni lui ni Alberta n’ont hâte de retourner vers le centre-ville où ils logent. Bruce, toujours silencieux, préférerait sans doute les garder sous clé dans leur chambre d’hôtel pour s’assurer de leur sécurité.

– Comment ça se compare à ta version de la ville? lui demande Alberta.

– Je ne pense pas être en mesure de bien répondre à cette question. La géographie et la forme physique de la vieille ville sont identiques, mais tout le reste a changé. Le Parlement n’est pas celui qui a été reconstruit après le feu de 1916.

Il pointe au sud, vers les immeubles de bureaux qui font face au Parlement.

– Même disposition du quartier d’affaires, soit, mais pour le reste, tout est différent. Architecture, façades, magasins, et ainsi de suite… Heureusement que le canal est au même endroit, ça me rassure. Cette ville n’a pas le cinquième des habitants de l’Ottawa avec lequel je suis familier: vous pouvez vous imaginer les différences.

Il lève les yeux sur la statue devant eux. Lord Wendover, premier ministre du Haut-Canada?

– Il commence à se faire tard, affirme Bruce. Il serait préférable de retourner à l’hôtel.

Alors que leur petit groupe revient vers l’hôtel, il constate que ce n’est pas le manque des édifices plus modernes qui l’agace autant que l’absence de plusieurs vieux repères; ceux dont la permanence lui avait toujours été assurée. Ne pas voir le Château Laurier, la grande tour de la Paix, le centre national des Arts est beaucoup plus choquant que n’importe quelle autre différence entre ce proto-Ottawa et la ville qu’il connaît.

Plus que pour Londres, l’irréalité profonde de cet univers le saisit au ventre.

Leur retour à l’hôtel se fait sans histoire, et ils sont à temps pour rencontrer Étienne et Zara qui leur amènent des nouvelles fraîches au sujet des réparations.

– Tout avance comme prévu, confirme Zara. Ils ont ouvert le réacteur et remplacent la pièce. Ça devrait être complété vers vingt heures. Éphrem et le capitaine supervisent les opérations.

– Trop tard pour se diriger vers votre site avant le coucher du soleil, dit Étienne.

– Puisque nous restons ici pour le souper, dit James, est-ce que je peux vous offrir à manger?

Il a l’argent pour leur payer une table au restaurant de l’hôtel, et sait qu’il n’y a pas de meilleur moyen pour établir un rapport immédiat avec les matelots. Puisqu’il a soupé avec les deux membres séniors de l’équipage à Montréal, ça équilibrera les choses.

Zara cafouille.

– Je ne suis pas très bien habillée…

– Aucun code vestimentaire n’est requis, dit Alberta en examinant la tenue d’Étienne.

James n’a pas manqué les regards entre les deux jeunes gens, et espère qu’il pourra s’évader à bord du Crapaud avant qu’Alberta ne fasse rien de trop embarrassant. Le reste, Bruce pourra bien s’en charger.

– Bon, alors c’est réglé, dit James. Allons prendre place au restaurant.

Le repas commence lentement: il y a clairement deux groupes ici, et James se doit d’entretenir la conversation.

– J’ai cru comprendre que tu es originaire de la région, Étienne?

– Absolument. Je viens d’une petite bourgade à l’est.

– Est-ce que tu as profité d’aujourd’hui pour aller visiter tes parents?

– Non, je… j’ai tout quitté pour Montréal… je ne leur parle plus très souvent.

Silence et embarras momentané. Prochain sujet de discussion…

Les quelques minutes suivantes ne sont pas nécessairement plus enjouées. Malgré les ressemblances d’âge entre les trois membres les plus jeunes de leur table, la différence de classe entre Alberta et les deux équipiers est trop grande pour qu’elle puisse leur parler confortablement, et la tension entre Étienne et Alberta n’améliore pas les choses. Les écarts linguistiques n’aident pas non plus. Seuls James et Étienne, qui a longtemps joué avec des camarades anglophones, sont pleinement bilingues. Bruce et Alberta, éduqués à Londres, ont des rudiments de français, mais ne conversent pas de manière confortable. Zara a le même problème en anglais.

Bruce les amuse momentanément avec la description d’une semaine passée à protéger une actrice française populaire de passage à Londres, et des caprices qu’il a dû combler, à toute heure du jour ou de la nuit.

Puis le repas s’achève. James consulte l’heure; la perspective d’aller s’enfermer dans une chambre d’hôtel si tôt ne lui plaît guère.

– J’irais bien faire un tour dans la Basse-Ville, dit James.

– Ce n’est peut-être pas une bonne idée, dit Étienne.

– Pourquoi donc?

– Aujourd’hui est un jour de paie. Les ouvriers seront là en masse.

Bruce hoche de la tête. James n’est pas satisfait. Il sait qu’il aura à remplir un long rapport à son retour, aussi bien s’assurer qu’il soit détaillé.

– Vous pouvez aller vous retirer dès maintenant, alors. Moi, j’ai d’autres plans. De toute façon, je suis certain qu’il y a des endroits où nous n’aurions pas à côtoyer les ouvriers.

Alberta, évidemment, vient avec eux: James soupçonne qu’elle ressent un frisson secret à aller passer un peu de temps dans les bas-fonds de la ville. Bruce a un professionnalisme trop rigide pour les laisser partir sans sa protection. Ce n’est pas une surprise quand Étienne décide de suivre Alberta. Ce qui est plus étonnant, c’est que Zara semble aussi déterminée à les accompagner, alors qu’il aurait cru qu’elle aurait préféré les voir partir.

Quinze minutes plus tard, ils sont dans les ruelles du marché By, à examiner les choix qui s’offrent à eux.

Avant peu, James constate qu’il a fait erreur: il n’est pas vraiment possible de s’éloigner des ouvriers, qui sont en si grand nombre dans la ville qu’ils surpeuplent leurs bars habituels et en explorent de nouveaux. Aux cris lancés entre les groupes de buveurs qui rôdent dans les parages, il y a une atmosphère malsaine qui s’installe dans les lieux.

– Qu’est-ce qui se passe? demande Zara.

– C’est la première grande chaleur de la saison, remarque Étienne. Dans certains cas, les enfants sont à la maison après la fin de l’année scolaire…

– …et les parents cherchent à s’échapper, complète James.

– Et c’est sans compter les chicanes habituelles entre protestants et catholiques, anglais et français, ouvriers et bureautiers…

Il se tourne vers James.

– Il serait temps de rentrer à l’hôtel.

James perçoit une cohue, peut-être deux rues plus loin. Il a déjà entendu ce type de bruit dans plusieurs langues, et il n’y a aucun moment à perdre.

Il a vraiment fait erreur. Ça va se battre dans ces rues ce soir: la seule question est de savoir quand, et s’ils peuvent y échapper.

– On y va. Ça va mal tourner.

Mais la cohue se déplace plus rapidement qu’eux, et avant peu les cris deviennent plus clairs et les pierres commencent à voler.

James n’est qu’à demi étonné de constater que la voie vers l’hôtel est déjà bloquée. Quelques édifices plus loin, un groupe de solides gaillards aux manches retroussés et tenant des bouteilles semble chercher une cible à marteler de coups de poing. Il n’est pas question de s’offrir comme volontaires.

– Regardez-moi ces bureautiers! crie l’un d’eux en français en les montrant du doigt.

James comprend qu’il a commis une autre erreur élémentaire: il porte les mauvais vêtements, tout comme Alberta et Bruce. Si Étienne et Zara peuvent passer pour des ouvriers, le style londonien est immédiatement identifiable aux cols blancs que les émeutiers prendront comme cible facile en ces circonstances.

– Suivez-moi! dit-il à son petit groupe alors qu’une demi-douzaine de gaillards se met à courir vers eux.

Il choisit la ruelle la plus proche, entre deux restaurants. Sans gaspiller un instant, il fonce — le passage leur permettra de contourner le problème et rejoindre l’hôtel.

Derrière lui, le bruit des pas le rassure que son groupe le suit.

L’espace entre les édifices bifurque, et ils arrivent dans une petite cour qui sert de débarras à l’arrière de trois bars. Aucun patio; seulement des fûts abandonnés, des caisses de bouteilles vides et des poubelles.

C’est un cul-de-sac. Les portes sont verrouillées, les murs sont en brique et même les clôtures sont hautes.

En deux minutes, James aurait été en mesure en mesure de forcer une porte, casser des planches ou empiler des objets pour gravir les clôtures.

Mais ils n’ont même pas trente secondes. Derrière eux, le lourd bruit des bottes d’ouvriers laisse place aux cris.

– Ils sont là! dit un émeutier en anglais.

James n’a pas à calculer la taille de leurs groupes pour comprendre qu’il y aura problème.

Dans l’allée, il examine la piètre bande qui l’accompagne. Bruce est en mesure de casser une ou deux têtes, mais pas de parvenir à bout de tous les ouvriers. Étienne, grand et maigre, a de l’énergie et de la motivation, mais ne fait pas le poids devant des émeutiers enragés. Lui-même s’y connaît en autodéfense, mais il n’a aucun désir de se mesurer à une demi-douzaine d’adversaires.

Il préfère ne pas penser à ce qui pourrait arriver à Alberta et Zara.

Cette dernière gémit. La terreur se lit dans ses yeux.

– Pas question de rester ici! Je m’en vais!

Puis elle détale vers les émeutiers.

– Laissez-moi passer!

Contre toute attente, elle réussit son pari. Les ouvriers ne s’attendent pas à se faire charger, et elle parvient à les méduser suffisamment longtemps pour les esquiver de peu. Courant à toute allure, elle disparaît dans la ruelle.

Cette manœuvre ne réussira pas deux fois, se dit James.

– Alberta! Derrière moi et Bruce! ordonne-t-il.

Il peut survivre à des ouvriers. Il ne pourra pas survivre à un Podington père enragé.

Faisant face aux émeutiers, il évalue ses options. Elles sont franchement mauvaises. Le mur est à leur dos. Étienne est plaqué contre une benne à ordure, Alberta a refusé de se mettre derrière lui et le cul-de-sac est à peine assez grand pour s’y déplacer.

Il est temps de sortir un as du jeu.

– Arrêtez maintenant! dit-il d’une voix commandante en haussant la main gauche devant lui.

Les ouvriers hésitent un moment, ce qui est suffisant. Il a déjà trouvé le pistolet-douleur dans sa poche. Il dégaine rapidement et tire sans attendre de réponse — il n’a jamais eu l’intention de jouer franc-jeu.

Les trois émeutiers les plus rapprochés s’affaissent par terre en hurlant, secoués de spasmes. Ils viennent d’être atteints d’une décharge électromagnétique pouvant immobiliser sans tuer. Malheureusement, la portée est limitée, l’arme prend cinq minutes à recharger et les quatre émeutiers à l’arrière de la file sont encore debout.

– Reculez! crie à nouveau James.

Mais les quatre ouvriers sont trop enragés.

– Pas question! dit un d’eux en bondissant par-dessus les corps de ses camarades.

– On va vous faire la leçon!

Le reste se déroule très rapidement. Quatre contre quatre.

Un des émeutiers se précipite vers Étienne, mais Bruce est aux aguets et cogne l’agresseur d’un solide coup droit à la tempe.

Le garde du corps ne perd pas de temps et pivote pour frapper un autre adversaire. Malheureusement, celui-ci a vu venir le coup et possède un bâton de baseball. Pris de panique, il cogne…

… et frappe le genou de Bruce. Le crac est dégoûtant. Bruce tombe par terre.

James aimerait aider, mais il doit en finir avec son propre assaillant. Celui-ci tente de le frapper avec une bouteille, mais James saisit son bras et l’empêche d’asséner son coup. Avec le pistolet-douleur toujours dans sa main droite, il assène un solide coup contre la tête de son assaillant. Celui-ci s’affaisse par terre sans en redemander.

Pendant ce temps, un dernier ouvrier se dirige vers Alberta avec une bouteille toujours intacte qu’il projette sur sa tête. Mais il est ivre, vieux et hébété de sa dernière bataille, alors qu’Alberta possède manifestement des talents cachés: d’un coup de paume, elle est en mesure de dévier la bouteille, puis de frapper la gorge exposée de son agresseur. Celui-ci, en danger soudain d’asphyxie, tombe à genou et porte ses mains à son cou.

James, entre-temps, s’est précipité sur l’agresseur au bâton de baseball. Il le percute en plein corps pour le faire tomber… mais se retrouve également au sol. L’homme n’a pas le temps de se relever qu’Étienne lui assène un coup de botte sur le poignet, faisant rouler le bâton hors de sa portée.

Le danger immédiat est écarté.

– Alberta, prends le bâton! Étienne, empoigne Bruce de l’autre côté!

À deux, ils sont capables de lever Bruce, qui est dans une douleur terrible. Son genou a été sérieusement endommagé, mais James n’a pas le temps de l’immobiliser. Heureusement, Étienne et James sont tous deux un peu plus grands que le garde du corps, et peuvent donc le traîner de manière efficace.

– On fonce vers l’hôtel!

À quatre, ils sortent de la ruelle pour revenir dans la rue où sont affalés les perdants d’un autre affrontement. Empruntant les rues les plus calmes, ils complètent presque tout le trajet avant de rencontrer un groupe de policiers stationnés aux limites de la Basse-Ville pour s’assurer d’y contenir les batailles.

– Alberta! Laisse tomber le bâton!

Elle obéit sans aucun mot, et James voit l’intérêt des policiers s’amenuiser. Un éclopé supporté par deux camarades, et une grande belle blonde qui n’a pas l’air à sa place. Ils restent loin des constables, et ceux-ci ne les importunent pas.

Alors qu’ils se hissent à l’entrée de l’hôtel, les protestations de Bruce deviennent de plus en plus lourdes au fur et à mesure que ses blessures s’engorgent. Les portes sont verrouillées, mais Zara, qui a trouvé refuge dans le lobby, intervient auprès du personnel.

À l’intérieur, ils parviennent à obtenir de l’aide médicale pour Bruce. Celui-ci subit le trajet à l’hôpital sans trop pester, mais l’issue de l’incident est déjà claire: ils devront poursuivre leur chemin sans lui.

 

Chapitre 5. Sabotage

Podington descend de l’automoteur et sent l’air du large. Derrière lui, un analyste du FTD grogne en sortant du véhicule.

Le trajet de Londres à l’Écosse n’a pourtant pas été trop difficile: un hélijet de Londres à l’aéroport de la RAF Loch Houm, puis un court périple par les routes militaires privées jusqu’à la nanomanufacture tapie dans les montagnes.

L’endroit est dissimulé, malgré que son existence soit un secret de polichinelle. Loch Houm est devenu, depuis quelques décennies, à la fois un port de marchandise important, une base militaire d’envergure et le terminus d’une autoroute pouvant acheminer des camions-cargos un peu partout en Grande-Bretagne. Toutes les puissances ennemies doivent avoir identifié Loch Houm comme centre industriel d’importance. D’où sa construction sous les montagnes, si profondément enfouie qu’une arme nucléaire n’endommagerait pas le caisson renforcé protégeant les nanomanufactures. Seules les armes frontistes pourraient pénétrer à l’intérieur du complexe.

Un appétit vorace en matières premières constitue le véritable point faible d’une manufacture — même nanotechnologique. Alors que Podington admire les grues automatisées qui déchargent les ressources provenant des quatre coins de l’Empire, il voit également la fragilité de la Pax Victoriana.

Il est, après tout, une autorité en la matière. Périodiquement, il se sent obligé de présenter des exposés fort déprimants sur le sujet aux nouveaux analystes de son groupe qui ont toujours vécu dans un monde où la technologie Frontiste a assuré la dominance de l’Empire.

L’implacable chaîne de déduction laisse peu de place aux fantasmes romantiques d’un Empire britannique éternellement victorieux par la seule force de son sens moral. La realpolitik est impitoyable: l’Empire britannique demeure l’unique superpuissance grâce à sa technologie dépassant celle de toutes les autres entités géopolitiques. À l’exception d’Albion, qui ne s’intéresse qu’à son utopie isolationniste.

Cette technologie, à son tour, est dépendante d’un apport constant en matières premières, ainsi que d’une puissance industrielle de production. Laisser des Semences partielles à la mère patrie au moment de leur exil constituait un geste de conciliation machiavélique de la part des Frontistes. La création de vastes manufactures nanotechnologiques s’avéra un casse-tête logistique qui prit des décennies à perfectionner, même avec la haute technologie fraîchement issue des Semences, les esprits les plus brillants et une force militaire sans beaucoup de scrupule.

Podington fut, jadis, un de ces soldats envoyés au front pour sécuriser des mines nécessaires à l’appétit d’un Empire affamé. Lorsque des populations indigènes refusaient d’extraire pour les Britanniques les ressources qu’ils ne pourraient jamais exploiter eux-mêmes, c’était à partir de plateformes aériennes invulnérables que l’Empire s’assurait de maintenir l’ordre. Les émeutes étaient réprimées à coups de rayons à chaleur. La construction de routes était elle-même une arme de terreur: de gigantesques usines à chenilles grugeaient le terrain et laissaient derrière elles un tarmac indestructible.

Durant la génération précédant celle de Podington, le Tommy britannique avait été transformé d’une loque brute et vulnérable à un expert d’infanterie protégé et mieux armé qu’un peloton vingt ans plus tôt. Supériorité militaire assurée, avec un taux d’attrition historiquement ridicule.

C’était le prix à payer pour maintenir le flot de matières premières vers une Grande-Bretagne qui contrôlait la moitié de la superficie du globe. Les partenaires de l’Empire étaient abondamment récompensés.

Mais l’Empire demeurait en pleine course pour comprendre les technologies à leur disposition. Ils étaient encore incapables d’innover sur les designs fournis par les Semences. Le Future Threats Directorate postulait qu’Albion conservait une série de codes leur permettant de désactiver tout appareil issu des semi-Semences. Whitehall planifiait de dépasser la technologie Frontiste d’ici 1925: Podington et ses analystes n’étaient pas aussi convaincus que c’était possible.

Un des problèmes était que les innovations viables avaient tendance à se répandre comme une tache de vin sur un veston blanc: l’Europe avait copié presque toutes les percées non technologiques mises en place sur les îles Britanniques, et leurs efforts d’avancement théorique allaient bon train même sans la défection d’éléments clés comme Alina Beckett. Podington recevait régulièrement des rapports au sujet des empires japonais et chinois, et ceux-ci rattrapaient leur retard: des automoteurs électriques roulaient maintenant sur leurs routes, et les premiers fondements d’un réseau de télécommunication reliaient leurs métropoles.

Bref, Podington concluait-il devant le regard éberlué des jeunes analystes qui y entendaient là les limites de la Pax Victoriana, l’Empire était toujours — malgré les apparences — en pleine lutte pour sa survie. Les vingt prochaines années allaient être un sprint pour s’assurer de ne pas gaspiller l’avance temporaire accordée par les Semences. Podington leur décrivait alors le sort de l’Angleterre des Frontistes, terrassée à deux reprises par des Guerres mondiales qui avaient endetté mortellement un empire déjà en déclin.

Et tout cela était sans l’intervention possible d’autres voyageurs temporels déterminés à établir une colonie. Ou, viennent-ils de découvrir, des voyageurs paradimensionnels.

Si Podington a mauvaise mine ces jours-ci, ce n’est pas seulement parce qu’il dort beaucoup moins.

À ces tracas s’ajoutent maintenant les rapports de problèmes dans les baies navales de Loch Houm. S’agissait-il là d’incidents reliés aux tentatives d’intrusion détectées autour de leurs installations les plus critiques? La nuit précédente, une équipe de soldats avait été dépêchée suite au déclenchement des capteurs de proximité. Rien n’avait été repéré, ce qui laisse Podington se demander s’il s’agissait d’une fausse alarme ou d’une tentative d’évaluer les tactiques et temps de réaction des soldats britanniques.

Les forces secrètes et inquiétantes de la Direction de la Sécurité du Territoire menaient l’enquête sur l’intrusion, mais Podington a été dépêché sur place par ses supérieurs pour y jeter un coup d’œil indépendant — le FTD a bonne réputation pour aller au-delà des évidences.

Podington a le temps de réfléchir alors qu’on les fait patienter à l’entrée de l’installation. Même un haut gradé comme lui ne peut entrer sans présenter son identification biométrique. De plus, sa présence ici est celle d’un invité de marque, il ne peut donc pas être laissé seul sur la base sans un accompagnement intrusif.

Il attend donc jusqu’à ce qu’une adjudante leur soit affectée. Elle est formelle, charmante et prête à répondre à toutes ses questions.

– Si vous voulez visiter n’importe quelle partie de nos installations, vous n’avez qu’à demander. C’est mon travail de vous ouvrir toutes les portes!

– Je voudrais donc visiter une des baies de nanomanufacture de vaisseaux navals, dit Podington. La plus grande.

Tant qu’à se faire offrir un accès complet à la base, autant demander le gros morceau. À sa connaissance, même les amiraux ne sont pas autorisés à inspecter leurs navires en construction. C’est une vieille superstition navale, mais elle est soulignée par des consignes de sécurité explicites.

L’adjudante a du talent: elle ne perd pas son sourire.

– Laissez-moi faire les appels nécessaires.

Son absence dure cinq minutes; son retour est précédé du claquement de ses talons plats sur le parquet de l’aire d’attente.

– Vous avez l’autorisation de procéder à la baie d’assemblage numéro un.

Podington regarde son analyste et lève les sourcils. La réponse a été non seulement affirmative, mais aussi très rapide. Que se passe-t-il?

Il y a trois contrôles de sécurité jusqu’à la baie d’assemblage: une entrée à la zone restreinte de sécurité, une autre pour la nanomanufacture en général, et une autre pour les baies navales. Le processus est long, mais Podington et son analyste ont les autorisations nécessaires.

On les laisse finalement entrer dans une cabine surmontant la baie d’assemblage.

Le spectacle est saisissant. Podington sait comment fonctionnent les baies d’assemblage nanotechnologiques. Il a vu les diagrammes, photos, vidéos et recréations 3D des endroits. Il en a visité des plus petites.

Mais celle-ci a la grosseur d’un hangar pouvant abriter un porte-avions, ce qu’elle est en mesure de construire. Pour l’instant, l’objet assemblé n’est qu’un croiseur de protection de flotte, le genre de bâtiment qui était traditionnellement un porte-étendard de l’Empire.

Celui-ci, selon l’information affichée sur le mur de la cabine, se nomme HMS Isabella et sera doté de la combinaison habituelle de batteries d’artillerie capable de détruire un bâtiment à vingt kilomètres de distance, de missiles autoguidés ayant une portée de deux mille kilomètres, et d’un parapluie de défense antimissile pouvant protéger une flotte de vingt navires.

Normalement, la baie d’assemblage est scellée et remplie de gaz inerte, dans lesquels les nanoassembleurs peuvent évoluer pour assembler l’objet planifié. Des matières premières sont régulièrement introduites par des parois latérales. Progressivement, la charpente prend forme, devenant de plus en plus complète et détaillée alors qu’avance le processus de construction. Les objets ainsi construits peuvent être purifiés des compromis nécessaires aux méthodes de construction traditionnelles: pas de rivets, pas de colle, pas de jointures lorsque l’assemblage s’effectue à un niveau moléculaire. L’assemblage nanotechnologique d’un vaisseau de cette taille prend quelques semaines, mais il s’agit là d’un progrès presque incompréhensible sur les années de construction que de tels navires pouvaient prendre… sans compter le degré de sophistication technologique rendu possible par le processus.

Mais quelque chose d’horrible s’est déroulé ici, et Podington comprend pourquoi on l’a amené sans hésitation.

Le fier assemblage de métal censé devenir un croiseur n’est plus reconnaissable. C’est un cauchemar de matériel tordu, charcuté, sectionné qui s’offre à lui, comme si une corruption de l’ordre naturel était venue pervertir le navire. Comme si une transition imparfaite dans une quatrième dimension avait avorté au dernier moment.

– Qu’est-ce qui s’est passé ici?

– Nous n’en avons aucune idée, avoue l’adjudante avec une touche d’horreur dans sa voix. Toutes les indications étaient normales ; ce n’est qu’en vérifiant visuellement l’état de l’assemblage que nous avons constaté… cela.

Les accidents de construction nanotechnologique n’étaient pas inconnus, mais elles survenaient le plus souvent lorsqu’il y avait contamination sérieuse de la baie d’assemblage, ou quand un nouveau modèle développé par l’Empire était mis en chantier trop hâtivement. Mais les avaries se limitaient habituellement à la grosseur d’un ballon de plage, et étaient automatiquement détectées par les processus de validation.

Le futur est à nouveau venu leur causer des problèmes.

 

Il y a une satisfaction inégalée à voir une machine bien fonctionner, et alors que le Harfang survole la forêt boréale, Zara sent son esprit ronronner au rythme des réacteurs de l’aéronef. Les réparations se sont bien déroulées, et tout va bien: les indicateurs n’ont jamais été aussi stables, et le nouveau moteur rafistolé à Ottawa ne s’est jamais mieux porté.

Elle n’a même pas à poiroter dans la salle des machines: elle peut utiliser la console sur le pont, et ainsi écouter les conversations entre le capitaine et Halks.

Le Harfang étant conçu pour opérer avec une équipe minimale, son pont n’est pas très spacieux: à cinq par trois mètres, il peut bien accueillir les six personnes à bord de l’aéronef, mais personne ne peut y passer inaperçu… et c’est ainsi que Zara doit supporter les petites flatteries entre Alberta et Étienne.

Zara rage, mais sait qu’elle mérite une part du blâme. À leur retour à l’hôtel, la priorité a été de conduire Bruce à l’hôpital. Mais dans la salle d’attente, pendant que James utilisait son charisme pour convaincre l’administration de l’importance d’un traitement immédiat pour Bruce, Alberta et Étienne n’ont cessé de rejouer leur combat héroïque au profit de Zara. Chaque regard, chaque microdécision, chaque coup porté fut méticuleusement analysé avec la passion de deux personnes ayant échappé de peu à un bien pire sort. Zara n’avait rien dit, le vide de sa couardise étant plus éloquent que les faits d’armes de ses deux compagnons.

Étienne, malgré ses airs d’intello, avait dû apprendre à se battre dans certains des moins beaux quartiers d’Ottawa. Alberta, à l’entendre, avait pu profiter de quelques cours d’autodéfenses réservées aux petites filles riches de pères convaincus de leur vertu. Rien de cela ne rehausse l’humeur de Zara.

Ce n’est que lorsqu’elle pense à Bruce qu’elle se réconforte. Le solide garde du corps sera à Ottawa jusqu’au retour du Harfang, et devra rester dans le plâtre pendant quelques jours, le temps que les bionanites ressoudent son os brisé et réparent les tissus avoisinants. Ça aurait pu être Zara, et elle n’est pas certaine que les largesses médicales de l’Empire soient accordées aussi promptement à une petite boulotte noire.

Pour se distraire d’Étienne et Alberta qui se touchent sur le bras dès qu’ils pensent qu’un des adultes ne regarde pas, Zara peut toujours admirer le paysage à l’extérieur: des kilomètres de forêts et de lacs, sans aucune présence humaine.

– Est-ce que c’est aussi… vide d’où vous venez, Monsieur Halks?

– Substantiellement. Nous avons des routes pour acheminer des marchandises, mais le nord du Québec…

– Québec?

– Oubliez ça. Le nord du pays est peu développé.

– Est-ce que ça explique pourquoi vous avez mis du temps à trouver ce que vous êtes venu chercher ici? demande Alberta.

– Plus ou moins, oui.

Puis Halks reste silencieux, voire même préoccupé.

– Nous y sommes presque, dit finalement Éphrem derrière la console de navigation.

– Ah, à ce sujet, dit Halks, il y a un petit changement. Un amendement à notre plan de vol.

Le Capitaine n’aime pas cette révélation, et ses sourcils le laissent savoir à Halks.

– Ne me regardez pas ainsi. Les coordonnées exactes sont un secret impérial, et j’étais parfaitement dans mes droits de ne pas l’inscrire dans le plan officiel.

– Est-ce que vous allez nous les donner, ou est-ce que vous allez nous guider à l’aveuglette?

– Voici notre nouvelle destination, dit James en lui montrant l’écran de son assistant numérique.

Éphrem entre les informations dans l’ordinateur de navigation, et tous sentent l’aéronef changer de cap sous leurs pieds.

Un silence prolongé suit la redirection du Harfang.

– Alors, qu’est-ce que l’on va chercher là-bas? demande finalement Étienne.

– C’est confidentiel, mais vous allez pouvoir le découvrir vous-même, dit Halks avec un sourire.

Zara aussi est captivée par le secret. Elle est à peu près certaine qu’il s’agit d’une cache de matériel de valeur historique: les effets d’un coureur des bois, par exemple, ou les reliques d’un explorateur perdu. Quelque chose de bien plus moche qu’un dépôt de diamant ou de bijoux comme semblent l’espérer le Capitaine et Éphrem.

À cet égard, Zara a plus ou moins réussi à se convaincre que la conversation qu’elle a entendue n’était qu’une aberration, un plan vague et abandonné peu après. Halks aura ses peaux de castor momifiées, ils retourneront à Ottawa chercher Bruce, puis se quitteront à Montréal. Par la suite, Alberta gardera ses sales pattes loin d’Étienne.

Peut-être que celui-ci irait se consoler dans les bras de la femme la plus près. Zara, sans scrupules, ne lui refuserait rien.

Halks a ajouté une vingtaine de kilomètres à leur périple, et Zara passe le temps à surveiller ses réacteurs. Mais tout roule sans problème. Prise sous l’hypnose des indicateurs, elle se laisse surprendre par l’annonce qu’ils sont presque à destination.

– Descendez près de la face nord du Lac, dit Halks. Il y a une clairière où vous pourrez vous amarrer.

Il a parfaitement raison, voit Zara: la rive compte une étendue rocheuse où rien ne pousse.

Le capitaine manœuvre tandis qu’Étienne et Zara se préparent à amarrer le Harfang.

Étienne est à bâbord, elle est à tribord: ils jettent par-dessus bord trois câbles et une échelle de corde. Puis c’est la descente jusqu’au sol. Heureusement, la météo est favorable: pas de vents pour les empêcher d’immobiliser l’aéronef.

Autour de la clairière, ce ne sont pas les arbres qui manquent pour attacher les câbles d’ancrage. Zara a eu de la pratique, et moins de cinq minutes plus tard, elle a noué ses trois câbles de manière tout à fait sécuritaire. De l’autre côté, Étienne termine son travail peu après elle, et le Harfang est finalement immobilisé. Une alerte retentira si les vents tirent un peu trop fort. Sinon, ils n’ont plus à s’en occuper.

Elle remonte dans l’aéronef, et va rejoindre le reste de l’équipe dans la soute où Halks rassemble son équipement.

– Je n’ai pas besoin de votre aide, dit l’Anglais aux trois autres hommes.

– Trois paires de bras, ça ne se refuse pas, dit Éphrem.

– Ce n’est pas utile.

– La forêt est dangereuse, fait valoir Derome. Il y a des ours et des loups. Nous allons vous assurer un périmètre de sécurité. Il est hors de question de laisser une personne s’aventurer dans le bois sans des compagnons au cas où les choses tournent mal.

À ces paroles, Zara a un frisson.

– Étienne, Éphrem et moi allons vous accompagner. Si vous voulez inspecter votre objectif, vous nous direz de rester à l’écart… mais pas hors de vue.

James s’interrompt pendant un moment, conscient qu’il ne gagnera probablement pas cet affrontement. Zara est réconfortée par le fait qu’Étienne est avec eux: il ne ferait pas partie d’aucun plan contre l’Anglais, n’est-ce pas?

– D’accord, pas de problèmes. Aussi bien me suivre jusqu’au bout, vrai? Enfilez vos bottes de marche!

Une fausse camaraderie est établie entre les quatre hommes.

Mais voilà que Zara va être prise au camp avec Alberta. Comme deux ménagères.

Ça, c’est moins drôle.

Ce qui l’amène à se demander pourquoi elle obsède autant sur la sécurité de l’Anglais. Ce n’est qu’un représentant de l’Empire, après tout. Si son capitaine décide de lui flanquer quelques gifles et partir avec le butin, est-ce qu’elle a véritablement un problème avec tout cela?

 

Édith n’a passé que trente minutes avec lui, mais elle sait déjà que Nikola Tesla est insupportable.

Chemin faisant, sa conviction initiale de ne pas laisser rien lui arriver est beaucoup moins inébranlable.

Elle suppose qu’elle n’a qu’elle-même à blâmer: tendre un piège aux saboteurs était son idée, après tout. De plus, son insistance à ne pas faire confiance aux réseaux de communication et ne pas déléguer fait en sorte qu’elle doit être celle qui reste collée à Tesla.

– Est-ce que nous pouvons aller nourrir les pigeons? peste-t-il toujours.

L’absence de grâce sociale de Tesla est légendaire, tout comme ses manies obsessives compulsives, son dédain irrationnel de choses tout à fait ordinaires et son manque d’intérêt pour ce qui ne correspond pas à ses propres passions, idéalement scientifiques. Mais elle aurait de loin préféré un génie excentrique à l’emmerdeur consciemment offensant qu’il s’est avéré être.

– Vous avez vu la truie de l’autre côté du trottoir? Dégoûtant! Comment peut-elle vivre avec elle-même?

C’est le genre d’excès prévisible lorsqu’un jeune homme de vingt-cinq ans est soudainement proclamé une ressource précieuse: dû à des fuites provenant des Frontistes, le potentiel de Tesla fut reconnu par le gouvernement européen et le scientifique mis au service de l’Alliance. Plusieurs des percées en science fondamentale lui étaient dues, tout comme l’essentiel des minces innovations européennes à la technologie britanniques.

– Pouah! Cette femme porte un collier de perles!

Édith fixe un sourire sur son visage et ne dit rien. Elle est de moins en moins certaine qu’on s’en prendra à Tesla, même si c’est sa première apparition publique en plus d’un an. Édith, après avoir consulté un nouveau rapport au sujet d’un profil possible des saboteurs, n’est pas convaincue qu’on va s’attaquer à une cible vivante. En revanche, Tesla est à la fois célèbre et frustré par les restrictions sur ses mouvements que lui impose l’Europe. Il s’ennuyait des spectacles de magie qu’il donnait autrefois aux foules, et quand Édith lui propose une présentation impromptue aux gens de Vienne, Tesla s’avère son allié le plus convaincu.

Évidemment, elle s’est fait des ennemis en risquant ainsi une des ressources les plus visibles de l’Alliance, annonçant son spectacle à deux jours d’avis et en ne lui proposant guère plus que des mesures de sécurité ordinaires — à l’exception de la centaine d’agents en civil qui assisteront à l’événement.

– Vous êtes certain que j’ai la loge numéro trois?

– Oui, répond Édith, je m’en suis personnellement assuré.

Son trajet de l’hôtel à la salle de spectacle a de quoi la rendre nerveuse. Les rues de Vienne sont trop fréquentées et Tesla n’a pas cessé de signer des autographes. Six agents agissent comme dissuasif pour l’instant: s’il y a une attaque, elle s’attend à ce qu’elle ait lieu plus tard.

Elle pousse un soupir de soulagement dès leur arrivée entre les murs plus rassurants de la grande salle d’Opéra. Pour les deux prochaines heures, la sécurité est en place. Tesla peut se livrer à ses tours électro-magiques à cœur joie, et elle se surprend même à apprécier ses instincts naturels d’animateur.

Pendant une heure trente, il utilise des générateurs pour déclencher des éclairs, dresser les cheveux à distance, allumer des bulbes électriques sans contact et donner l’illusion de faire apparaître et disparaître des objets. Un magicien.

La fin de son spectacle arrive trop tôt, surtout qu’elle doit reprendre le service de garde pendant le repas qu’il exige de manger dans sa loge.

– N’étais-je pas sublime, chère Édith? Ne les ai-je pas impressionnés?

Impossible pour lui de s’asseoir et prendre la nourriture offerte à lui comme n’importe quel autre artiste à la fin d’un spectacle: il doit tout essuyer trois fois, soigneusement picorer dans un ordre méthodique et ne tolère aucune tentative de conversation.

Après une demi-heure de ce cirque, elle en a assez et se lève.

– Je crois qu’il serait temps de retourner à l’hôtel.

– Vraiment?

Elle pousse un soupir de résignation.

– La nourriture sera meilleure. Et vous pourrez aller donner à manger aux pigeons sur le toit du bâtiment.

– Allons-y, alors!

À l’extérieur de l’Opéra, la foule s’est dispersée, à tel point qu’elle se retrouve rapidement isolée avec Tesla. Selon ses ordres, les gardes restent à l’écart.

Rien n’est inquiétant jusqu’à ce que, près du parc à mi-chemin entre l’Opéra et l’hôtel, elle entende le bruit d’une autocyclette fonçant en leur direction.

Son esprit interprète le son et lui montre un scénario: un saboteur arme en main, passant sur la rue à côté d’eux jusqu’à ce qu’il soit à distance de tir, avant de s’échapper dans les ruelles étroites de Vienne.

– Cyclette! crie-t-elle en précipitant Tesla au sol.

Elle se retourne en brandissant un pistolet électrique et voit l’autocyclette exactement là où elle l’avait imaginée. Elle appuie sur la gâchette et voit la charge électrique se ficher dans le veston du conducteur. Elle tire à nouveau sur la jambe, espérant qu’une des deux charges pénètre le cuir des vêtements de l’assaillant.

Elle s’apprête à tirer une troisième fois lorsque le conducteur perd contrôle de l’autocyclette et chute par terre, roulant sur la rue alors que le véhicule tombe par terre et fonce sur le trottoir.

Des étincelles jaillissent sous la cyclette alors qu’elle frotte contre le pavé et vient s’immobiliser près d’Édith et Tesla, les manquant de peu.

Dans la rue, des agents en civil accourent pour procéder à l’arrestation de l’autocycliste terrassé par les projectiles électriques.

Édith sourit.

– Tu as vu ça, Tesla? dit Édith en se retournant vers le scientifique.

Elle ne sait pas trop pourquoi elle lève son pistolet à nouveau, si ce n’est de l’impression de voir une vague forme humanoïde courir vers eux.

Elle ne sait pas non plus pourquoi elle appuie sur la gâchette si ce n’est d’être convaincue, à un niveau primal, que la figure court vers Tesla.

Son premier tir ne trouve pas sa cible, mais le deuxième oui, et l’effet du projectile sur l’ombre est plus dramatique qu’elle n’aurait pu le souhaiter: une onde de choc parcourt l’ombre, précisant les contours de la forme.

Elle appuie une autre fois sur la gâchette, sachant qu’il s’agit de son dernier projectile. Celui-là aussi trouve sa cible, et semble provoquer une autre série de vibrations sur la surface de l’agresseur translucide.

La figure, cependant, n’a pas cessé d’avancer vers Tesla, et Édith sait qu’il ne lui reste pas beaucoup d’options.

Elle lève sa botte, va y prendre le couteau qui y est tapi et se projette par-dessus Tesla.

Son couteau trouve sa cible dans un bras de son adversaire, et Édith n’hésite pas à le tordre dans la plaie. La forme humanoïde a des vêtements qui la rendent presque invisible, mais l’avarie causée par le couteau d’Édith expose la peau sombre sous le vêtement.

Derrière elle, Tesla recule frénétiquement à quatre pattes pour se réfugier près des agents.

La figure pousse un cri de douleur aigu. Édith ne lâche pas poigne sur son couteau: elle tient sa cible, et ne va pas la laisser s’échapper ainsi. Elle appuie plus fort et agrippe un morceau de vêtement déchiré.

La figure crie à nouveau et décoche un formidable coup de poing à Édith, qui est projetée sur l’autocyclette. En plus de la douleur du coup porté au torse, elle se brûle le bras sur le moteur chaud du véhicule.

Le couteau tombe par terre alors qu’Édith voit la figure amorcer sa retraite. Son costume endommagé par les décharges électriques et par le couteau semble se dérégler de plus en plus rapidement, laissant paraître une forme noire facilement reconnaissable à la lueur des lampadaires.

Non! Édith ne va pas la laisser s’enfuir.

L’autocyclette est déjà sous elle.

Elle l’enfourche et appuie sur l’accélérateur.

Le bolide rugit et elle bondit vers l’avant, fonçant vers la figure qui court vers l’autre côté du parc.

Ce devrait être une poursuite bien inégale: une autocyclette contre un coureur. Mais Édith a beau accélérer la cyclette, sentant les roues glisser dans le gazon sous elle, la figure continue de s’éloigner.

De retour sur le pavé des rues, Édith accélère à nouveau, mais la figure détale à une vitesse surhumaine. Avant peu, Édith roule à cinquante kilomètres par heure et perd pourtant la trace de la figure qui s’enfuit au loin.

Elle appuie sur l’accélérateur pendant près d’une minute, coursant à travers les rues de la capitale, espérant contre tout espoir retracer sa proie. Mais rien n’y fait.

À quoi a-t-elle affaire?

 

James a beau avoir les pieds sur le sol plutôt que dans un dirigeable à la merci des éléments, son inconfort subsiste. Le comportement de Derome et de son acolyte a de quoi éveiller ses soupçons, mais alors qu’il s’oriente dans la forêt là où devrait se trouver le Crapaud, quelque chose d’autre cloche dans son esprit. Il tente de ne pas y porter attention: après tout, il s’est retrouvé plus d’une centaine d’années avant son temps: il est normal que la forêt lui paraisse différente.

Au moins, il sait qu’il est au bon endroit: le lac et la clairière sont les mêmes que dans les sept emplacements qu’il a visités jusqu’ici. Dans une ou deux minutes, il apercevra l’amoncellement de pierre qui cache le Crapaud. Ne suffira que de passer quelques minutes à casser les roches à coup de masse pour révéler le revêtement vert du véhicule paradimensionnel, le toucher pour réactiver son alimentation énergétique et attendre quelques moments pour qu’il se dégage de sa gangue rocheuse.

Ensuite il n’aura qu’à sauter à l’intérieur et retourner chez lui, sa mission complétée. Alberta pourra retrouver Bruce à Ottawa et faire son chemin à la maison: ce n’est pas pour rien qu’il a glissé presque tout l’argent qu’il lui restait dans ses bagages. D’autres que lui se chargeront d’explorer cette ère victorienne détraquée. Podington recevra ses interlocuteurs diplomatiques et James se paiera de longues vacances avant sa neuvième mission. À moins qu’il ne passe du côté des analystes et gestionnaires.

Mais alors qu’il approche de sa destination finale, son sentiment d’étrangeté s’accroît à un point tel qu’il doit s’immobiliser.

– Qu’est-ce qu’il y a? demande Derome. On est arrivé?

– Non, c’est la colline en avant… quelque chose cloche.

– Quoi?

– Je ne sais pas encore…

James n’avance pas. C’est ridicule. Qu’est-ce qui pourrait bien causer une telle hésitation?

– Le plus rapidement on y arrive, le plus rapidement on se fait payer, dit Éphrem.

– Ne bougez pas.

Laissant tomber sa masse par terre, James sort son assistant numérique de sa poche et active le balayeur lidar à même l’appareil.

– Pas question, dit Derome. Allez, on avance.

– Moi je ne bouge pas, dit Étienne à l’arrière.

– Tant pis, je ne veux pas rester ici longtemps, dit Éphrem.

– Moi non plus, dit Derome.

James les laisse avancer, pas particulièrement inquiet: le Crapaud est complètement couvert par la roche, et ni Derome ni Éphrem ne savent comment l’activer.

Son assistant numérique émet un signal, et James sait ce qui cloche: il repère une boîte métallique, pas particulièrement bien cachée, à la base de la petite colline.

– N’avancez pas! crie-t-il aux deux hommes devant lui.

– Trop tard! crie Éphrem en riant.

Sans hésiter, James se jette par terre. Peu après, il entend Étienne faire de même. Puis, il voit ce qu’il redoutait.

Enfin, pas exactement ce qu’il redoutait. Dans son esprit, il imaginait des mines antipersonnel, explosant sous les pieds des deux hommes.

Ce qu’il voit est bien pire.

Un essaim sombre émerge de la boîte et se répand dans les airs.

– Ne bougez pas! crie James en espérant que le piège ne s’active pas selon le niveau sonore.

Éphrem et Derome s’immobilisent.

Tranquillement, très tranquillement, James récupère un objet dans son veston. Un œuf noir, qu’il retire lentement de la poche intérieure.

– Tant pis, dit Derome. Moi, je ne vais pas…

Il ne finit jamais sa phrase, car une partie de l’essaim converge sur lui et explose, transformant l’air en purée rouge.

James, profitant de l’occasion, lance l’œuf devant lui. L’essaim se divise à nouveau: l’objet en attire une partie vers lui, mais l’autre moitié se dirige vers Éphrem et explose, le criblant instantanément de blessures sanguinolentes. Puis l’œuf détonne avec un crack sourd. Immédiatement, ce qui restait de l’essaim tombe par terre, sans exploser.

Le silence revient dans la forêt.

– Ah, merde! dit James en constatant les dégâts.

Le capitaine est définitivement mort: personne ne peut être sectionné en aussi petits morceaux et survivre. Éphrem est gravement blessé et déjà inconscient: James sait qu’il n’y a rien à faire.

– Qu’est-ce qui s’est passé? demande Étienne.

– Un piège. Merde. Merde!

James veut s’arracher les cheveux et frapper quelqu’un.

Mais il aura le temps de faire ça plus tard.

– Viens! Nous devons ramener Éphrem à bord du Harfang!

C’est une mission vouée à l’échec, mais que James ne peut abandonner. À deux, ils empoignent Éphrem comme ils ont pris Bruce la soirée précédente, et le traînent à travers la forêt pour le ramener jusqu’au camp. Éphrem saigne abondamment et ils sont rapidement couverts d’hémoglobine.

Ils parviennent au Harfang et crient pour la civière. Zara, tout à son honneur, ne perd aucun moment et obéit sans poser des questions. Éphrem solidement attaché, elle hisse ensuite la civière à bord de l’aéronef. James et Étienne montent tout aussi rapidement de leur propre chef, et aident à déposer Éphrem dans l’autodoc de l’infirmerie. Autour d’eux, Alberta crie sans qu’ils y portent attention.

Malheureusement, il est trop tard pour Éphrem. L’autodoc s’avère incapable de traiter de si graves blessures.

James et Étienne s’affalent par terre alors que les deux femmes leur demandent des éclaircissements.

Le cerveau de James roule à plein régime. Quelqu’un, avec une technologie beaucoup plus avancée que les victoriens, était non seulement sur place, mais a délibérément laissé un piège mortel. Pourquoi donc?

Il reçoit une gifle en plein visage. Levant les yeux, il voit que celle-ci vient de Zara, et qu’elle exige des réponses.

– Qu’est-ce qui s’est passé? répète-t-elle.

– Ce n’était pas nécessaire, ça! dit James en frottant sa joue.

– Vous venez de ramener Éphrem en morceaux sans rien expliquer! Où est le Capitaine?

– Le capitaine est en plus petits morceaux, dit Étienne.

– Il a tenté de vous filouter, c’est ça? demande Zara.

– Qu’est-ce que tu dis? réplique James, soudainement pris d’un excès de paranoïa. Si tout l’équipage voulait subtiliser le Crapaud…

– Une conversation que j’ai entendue… ils pensaient que c’était une cache de bijoux…

– Ils ont certainement continué de croire ça jusqu’à la fin.

– Ils n’ont pas arrêté quand James leur a dit de le faire! dit Étienne.

– Silence! dit James.

Puis, il explique brièvement ce qui s’est passé. Alberta semble choquée, mais pas bouleversée. Zara, en revanche…

– Mais, ça veut dire qu’Étienne et moi…

– J’espère que vous savez comment revenir à Ottawa, dit James.

– Bien sûr, mais…

– Commencez à y penser. Moi, je retourne sur le sol.

– Il n’en est pas question! dit Alberta

Zara et Étienne semblent être du même avis.

James dirige sa furie grandissante vers Podington fille.

– Je n’ai pas besoin de votre aide. J’ai besoin de réponses. Sachant que deux personnes viennent d’être tuées dans les quinze dernières minutes, est-ce que vous voulez vraiment me suivre?

La réplique est sèche, mais elle semble taire les protestations.

– Vous pourrez tout voir à partir du balcon de la nef. Si j’y passe, vous avez ma permission pour détaler à la maison sans perdre un instant.

James laisse les trois jeunes gens à bord du Harfang et redescend dans la clairière. Malgré le soleil qui plombe, la forêt lui paraît beaucoup plus sinistre.

Arrivé à destination, il reprend sa masse abandonnée plus tôt puis retire un autre œuf de sa poche de veston intérieure. Une grenade électromagnétique. Exactement ce qu’il faut pour surcharger les circuits électroniques de fragiles drones. L’équipement fourni aux paradiplomates est polyvalent. Pistolet-douleur contre les humains, grenade electromag contre les machines.

Enjambant les restes déchiquetés du Capitaine, il active et balance l’œuf en direction de la boîte métallique. La détonation se produit. Heureusement que le Crapaud lui-même est résistant à ce type d’explosion. Aucun nouvel essaim ne surgit.

Il avance, ses souliers écrasant les petits drones terrassés par la première grenade.

Patiemment, il marche jusqu’à la petite colline. Celle-ci n’a rien d’extraordinaire… et cache pourtant un artefact extraordinaire.

Il prend la masse et commence à frapper la roche où, sept fois précédentes, il a libéré un Crapaud de sa gangue. Il sait qu’il lui faudra quelques minutes pour terminer sa tâche, et laisse ses pensées s’égarer alors qu’il cogne un coup après l’autre.

Cinq ans plus tôt dans sa réalité, un survol géologique avait relevé une anomalie: une concentration métallique anormalement dense, doublé d’une signature radioactive habituellement associée aux projets de recherche en antimatière. Dépêchée sur le terrain, une équipe de chercheurs du CNRC avait trouvé, sous la roche, un exosquelette de la grosseur d’une petite voiture, d’une couleur vert-brun foncée et d’une forme rappelant les traits d’un amphibien familier.

Le Crapaud, avait blagué plus tard une des assistantes administratives du projet. Le nom était resté, même s’il demeurait houspillé par la bureaucratie.

L’appareil fut ramené au centre de recherche national d’Ottawa, et étudié pendant des mois avant d’être activé. L’appareil avait été conçu par des humains, comme en témoignaient son ergonomie et les consignes étiquetées en une forme d’anglais.

Un appareil du futur.

D’un futur.

Cette possibilité était déjà connue suite à la guerre paradimensionnelle ayant emporté Montréal. Mais le Crapaud, doté d’un réacteur d’énergie à point zéro, permettait les voyages entre réalités parallèles en plus d’être une formidable plateforme de combat, une combinaison d’infanterie lourde pouvant accueillir un ou deux équipiers pendant quelques jours.

Alors qu’on tentait d’en percer les secrets, on réalisa que ce même Crapaud était dupliqué dans chaque réalité parallèle déjà accessible. Suite à un consensus international, une branche des Nations-Unies monta en vitesse une opération destinée à subtiliser les Crapauds sous le nez des gouvernements de ces autres mondes.

L’objectif était d’être les premiers à disposer d’une flotte de Crapauds.

Il y avait eu des problèmes, surtout au début. Pour une raison inconnue, la Transition ne s’effectuait pas à moins de deux cents kilomètres d’un Crapaud. Les dimensions parallèles n’étaient pas toujours habitées, rendant l’insertion en pleine Amérique du Nord très risquée. Mais Londres, peu importe les circonstances, s’avérait une des destinations les plus prévisibles.

Peu à peu, les expéditions avaient établi la procédure la plus fiable, débutant par l’insertion d’un paradiplomate au Hyde Park de Londres. La méthode n’était pas infaillible, et avait demandé trois ou quatre missions de secours. La flotte de Crapauds avait atteint la demi-douzaine d’exemplaires lorsque fut atteint l’épuisement des réalités parallèles connues à ce moment. On avait alors autorisé l’emploi d’un Crapaud pour aller chercher directement d’autres Crapauds à même de nouveaux univers… et celui-ci avait disparu. Une autre tentative avait échoué de manière identique, mettant fin à cette idée et à ce gaspillage d’exosquelettes sans prix.

Personne ne comprenait pourquoi il semblait impossible de voyager vers de nouveaux univers parallèles directement avec un Crapaud, alors que l’appareil permettait de voyager entre les univers où les contacts existaient déjà. Des théoriciens murmuraient quelque chose au sujet de l’effet Heinsenberg et de la nécessité d’établir une causalité d’observateur entre les univers, mais en réalité personne ne savait rien. Les paradiplomates, eux, continuaient d’assembler une flottille de Crapauds au rythme d’un nouvel appareil aux deux ou trois semaines.

James avait personnellement ramené sept autres Crapauds en dix-huit mois.

Mais ce monde-ci, depuis son arrivée, n’avait suivi aucune règle.

Si bien que, lorsqu’il casse la couche de roche pour ne trouver qu’un espace vide là où devrait se trouver le Crapaud, James est à peine surpris.

Vers l’arrière de la cavité, il constate que des roches ont été déplacées, permettant l’extraction du Crapaud.

James soupire. Il est condamné à rester ici pour quelques mois, en attendant l’arrivée de l’équipe de secours. Il y survivra, mais peut-être pas sa carrière.

En revanche, il y a ici un casse-tête particulièrement intrigant à assembler. Quelqu’un a repéré le Crapaud, savait de quoi l’appareil était capable, et était venu le chercher.

Quelqu’un se promène dans ce monde, et peut-être d’autres mondes, avec une technologie équivalente à la sienne.

Quelqu’un qui n’hésite pas à laisser un piège meurtrier à l’intention de ceux qui viennent chercher le Crapaud. Connaît-il le monde dont James provient?  La guerre paradimensionnelle qui avait emporté Montréal s’était soldée par une victoire absolue près d’une décennie plus tôt… mais était-ce relié?

James se lève. S’il avait tendu un tel piège, il sait qu’il aurait laissé des senseurs pour s’assurer de son efficacité.

Ou, le cas échéant, pour savoir de quoi est capable l’ennemi.

James regarde autour de lui et s’adresse à son auditoire inconnu.

– Je ne sais pas qui vous êtes, espèces de salauds, mais j’arrive.