Les sources des Sources de la magie, de Joël Champetier

Note de l’archiviste:

Collectionneur invétéré de publications SFFQ, il m’a fait plaisir de procéder à la numérisation de ce texte, diffusé à tirage très limité, pour les lecteurs de La République du Centaure. Si mes archives peuvent aider qui que ce soit dans la recherche d’un texte « introuvable », prière de communiquer avec moi via courriel au psychosis_del@hotmail.com.

Sébastien Chartrand

Note de l’auteur:

J’ai souvent trouvé l’écriture de fantasy plus ludique que l’écriture de science-fiction et de fantastique. Je n’ai pas dit, quoi qu’en pensent certains, que la fantasy s’écrit toute seule. Je crois avoir consacré autant de temps, de sueur et de réflexion à mes œuvres de fantasy, mais avec la volonté aussi de m’amuser, ce qui résulte j’espère à une expérience de lecture différente de celle de mes autres livres. Ça ne sera peut-être pas toujours le cas, mais jusqu’à présent j’ai essayé d’offrir une fantasy légère, humoristique, peuplée de personnages sympathiques. Je veux qu’en cette époque où l’horreur et la fiction gothique prédominent, que l’on puisse éprouver aussi un peu de joie et de réconfort à lire de la fiction, ce qui ne m’empêche pas d’ajouter de temps en temps un épisode sardonique ou horrifiant, épices nécessaires pour éviter que l’œuvre soit fade ou platement édifiante.
Donc pour alléger un peu le labeur quotidien de l’écriture — mot après mot, phrase après phrase, paragraphe après paragraphe — j’ai volontairement truffé toute la série de Contremont d’allusions et de calques, certains évidents, d’autres parfaitement ésotériques sauf pour une poignée d’initiés. Au-delà de l’amusement, ces clins d’œil se sont souvent avérés de puissants agents libérateurs de l’imaginaire. D’ailleurs, même dans ma science-fiction et mon fantastique j’ai parfois recouru à ce procédé, mais la fantasy est le genre qui s’y prête le mieux, puisqu’il est celui où tous les auteurs se sont le plus inspirés les uns des autres sans que personne ne s’en offusque. La fantasy est un vaste « chaudron d’histoires qui bouillonne sans arrêt », pour reprendre la jolie expression de Tolkien; j’y ai souvent trempé ma louche, en incorporant à mon bouillon tous les auteurs qui me sont tombés sous la main, classiques et modernes, selon mes lectures et l’humeur du moment.
D’innombrables lecteurs de la série de Contremont — je parle ici d’Yves Meynard — ont poussé la bonne volonté jusqu’à suggérer que j’écrive sur la provenance de ces allusions. Je veux bien poursuivre le jeu et vous offrir, en attendant un guide complet et annoté du monde de Contremont, un premier survol encyclopédique, pas nécessairement complet — faut bien que je laisse un peu de travail à mes futurs exégètes — des sources des Sources de la magie. J’espère tout de même qu’à l’instar du magicien qui explique son truc, je ne soufflerai pas la bougie du merveilleux, et qu’on ne se dira pas, une fois la lecture de cet opuscule terminée: « Ah bon, c’était juste ça… »

Joël Champetier

Affiquet de Todorov: je n’ai pas pu résister à ce clin d’œil. On connaît la révérence des universitaires pour l’œuvre du théoricien de la littérature Todorov, pour qui le fantastique naît de l’hésitation entre l’explication rationnelle et l’explication magique. Pour Todorov, la présence avérée du surnaturel expulse le texte du territoire du fantastique pour le faire basculer dans le merveilleux. C’est la raison pour laquelle certains universitaires affirment, à la grande stupéfaction des amateurs de fantastique et des lecteurs en général, que Stephen King n’est pas un auteur de fantastique! Heureusement, pas d’ambiguïté dans Les Sources de la magie: l’aiguille de l’affiquet (p. 184), après avoir « hésité », « bascule » jusqu’au bout du cadran. Il y a bel et bien de la magie, et on est bel et bien en territoire merveilleux. (Élisabeth Vonarburg, en tout cas, l’a trouvé bien drôle!)

Alcanthe: [De Alcantara, une ville d’Espagne.] Mère de Marion. Avec ses cheveux noirs et son caractère à la fougue contenue, j’imaginais assez une jolie Espagnole.

Allège: [Embarcation employée pour le chargement et le déchargement des navires.] Affluent du Pibole qui mène jusqu’à Besline. Le mot est dans le Larousse: je n’ai pas nécessairement choisi des mots de vieux français.

Arachne: Créature d’une autre dimension, invoquée pour se libérer du couloir magique. Fil d’Ariane, fil d’Arachne : cas typique d’inspiration par association d’idées.

Auberge de l’Allouvi: [vieux français: Qui a une faim de loup.] Établissement où séjournent Marion et ses ravisseurs la première nuit. S’il y a des guides de voyageurs à Contremont, je doute que L’Allouvi se mérite une étoile.

Auberge du Florès: [« Faire florès »: obtenir un succès éclatant.] Établissement identifié par erreur comme l’endroit où Marion et ses ravisseurs ont passé la première nuit. Pendant la rédaction du roman, nous avons hébergé quelques semaines Marie-Sophie Bédard, la petite cousine de Valérie, étudiante en médecine, pendant un stage à Shawinigan. Comme elle s’ennuyait de son fiancé, ce dernier est venu la rejoindre une fin de semaine à l’auberge du Florès, à quelques kilomètres de chez moi. À son retour à la maison, Marie-Sophie a fait l’éloge de cet établissement, qui se mérite donc une mention — que dire, l’immortalité ! — dans mon œuvre.

Besline: Ville fortifiée où habite la famille de Marion. D’après Berlin, ville natale de Mareen. (Voir : « Marion ») Prononcé par un Allemand, c’est à peu près comme ça que sonne le nom de la capitale de l’Allemagne: « Berliiine », avec le « r » presque inaudible. C’est une des Trois-Villes. Trois-Rivières, ville située au sud par rapport à chez moi, était en processus de fusion municipale pendant la rédaction du roman. Tu parles d’un hasard!

Calques: On retrouve plusieurs calques — terme plus poli que plagiat, qui pourrait être mal perçu chez les gens à l’esprit étroit et portés sur les jugements hâtifs — d’importances diverses dans toute la série de Contremont, et je ne me suis pas privé dans Les Sources de la magie.

  1. Un des calques les plus évidents est le passage où Marion et Petite-Caille se perdent dans la forêt (p. 100 à 102), qui condense, au début du Seigneur des Anneaux, de J. R. R. Tolkien, la scène où les quatre hobbits se perdent dans la vieille forêt.
  2. Un autre calque, si visible que j’ai hésité, pour finalement le laisser dans la version publiée, est le passage où le roi Philophanes explique à Ian ses raisons pour demander Marion en mariage (p. 223) j’ai condensé, mais en gardant presque intacte plusieurs phrases, la fameuse demande en mariage de Mr Collins à Élizabeth Bennet, dans Orgueil et préjugés de Jane Austen: « Les raisons qui me déterminent à me marier, continua-t-il, sont les suivantes: premièrement, je considère qu’il est du devoir de tout clergyman de donner le bon exemple à sa paroisse en fondant un foyer. Deuxièmement, je suis convaincu, ce faisant, de travailler à mon bonheur. (etc.) » devient dans la bouche du roi Philophanes : « Je suis déterminé à me marier pour de multiples raisons. Premièrement, il est du devoir d’un monarque de donner le bon exemple à son peuple. Deuxièmement, je suis convaincu de travailler ainsi à mon bonheur. (etc.) »
  3. Les autres calques sont sans doute impossible à percevoir même pour un lecteur vigilant. Lorsque Petite-Caille reprend la route du retour après s’être fait battre par des paysans, j’ai repris un passage de Voyage aux Pyrénées, d’Hippolyte Taine, en le réécrivant. « Un peu après Lourdes, commence la plaine, et le ciel s’ouvre sur une largeur immense : la coupole d’azur pâlit vers les bords, et son bleu tendre, dégradé par des nuances insensibles, se perd à l’horizon dans une blancheur ravissante. (etc.) » devient dans le troisième paragraphe de la page 300: « Après la forêt commença une plaine. Le ciel s’ouvrit sur une largeur immense ; le dôme bleu azur se dégrada en nuances insensibles pour se perdre à l’horizon dans la blancheur. (etc.) »
  4. Voici un passage de « Sylvie », nouvelle de Gérard de Nerval : « À peine avais-je remarqué, dans la ronde où nous dansions, une blonde, grande et belle, qu’on appelait Adrienne. Tout à coup, selon les règles de la danse, Adrienne se trouva placée seule avec moi au milieu du cercle. […] On nous dit de nous embrasser, et la danse et le cœur tournaient plus vivement que jamais. […] Les longs anneaux roulés de ses cheveux d’or effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s’empara de moi. » Comparez avec la page 167: « Finalement, selon les règles de la danse, Ian se retrouva face à Valériane. […] ils s’enlacèrent, la danse tournant plus vite, et le cœur de Ian battant plus fort que jamais. […] Les longs anneaux roulés de ses cheveux de cuivre lui effleurèrent les joues. À ce moment, un trouble s’empara de lui… »
  5. Lorsque Ian contemple la Simile, en page 273 et 274 : « Les traits [de Marion] étaient là, dans toute la délicatesse de leur modelé […] l’impression générale était celle d’un inaboutissement, telle une empreinte attendant la finition. », quel lecteur s’est souvenu de cette explication métaphorique dans L’Invasion des profanateurs de Jack Finney, au sujet de la fabrication des pièces de monnaie, lorsque Jack (le personnage) explique à ses trois compagnons qui ont découvert le premier double produit par une des cosses venues de l’espace: « On procède à la première impression, qui donne au métal brut une première forme grossière. C’est l’ébauche. Ensuite cette ébauche est emboutie avec le moule numéro deux, qui y apporte les détails manquants, les lignes fines et le modelé délicat. […] Regardez-le. » Sa voix se brisa. « C’est une empreinte, qui attend la finition! »
  6. Bien entendu, l’entrée du Compendium consacrée aux portes, en page 80, est un calque honteux et paresseux de l’entrée consacrée au même sujet dans la remarquable Encyclopedia of Fantasy de Clute et Grant.

Caquet: [Gloussement de la poule au moment où elle pond. Bavardage indiscret.] Petite bourgade sur la Vieille route.

Cautèle: [vx fr: Finesse, prudence mêlée de ruse.] Affluent du Pibole qui mène jusqu’à Privance.

Céleste: Chienne blonde de Valériane. Directement inspirer de Céleste, notre chienne croisée de colley et de père inconnu. Nous l’appelons la dumb blonde, parce que ce n’est pas une lumière, mais tout le monde l’aime à cause de son bon caractère et de sa beauté.

Dame Bernières: Domestique de Ian Corybantier. Un des quatre personnages directement inspirés de personnes réelles, en l’occurrence notre femme de ménage à l’époque où nous habitions à Ville-Marie, Élise Bernier. J’espère qu’elle me pardonnera — c’est la seule personne à qui je n’ai pas vraiment demandé la permission de la reproduire. Je me suis amusé à caricaturer sa façon de s’exprimer, mais j’espère aussi avoir réussi à rendre sa vaillance et son solide bon sens. Dans la vraie vie, Élise Bernier venait parfois travailler accompagnée de sa plus jeune fille, Jennifer, qui a servi de source d’inspiration pour Melsi dans La Requête de Barrad, mais je ne trouvais pas commode d’intégrer un autre jeune personnage féminin, qui aurait sans doute fait double emploi avec Marion.

Dame Cinambre : Préceptrice qui accompagne Marion à l’aller vers Contremont. Je ne retrouve aucune référence linguistique. Ou ça vient de chez Rabelais, ou c’est un des rares noms que j’ai inventé de toutes pièces.

Du-Chêne-le-Gay: Auteur d’un ouvrage cité par Malitorne pendant un de ses sermons, en page 256: « Une appréciation subtile des relations humaines accorde une valeur à cette forme atténuée d’hypocrisie que l’on nomme la politesse. (etc.) », passage fortement inspire par le commentaire « Ensuite, la politesse, qui n’a de sens que portée par une appréciation « feuilletée » (subtile) des relations humaines. (etc.) » que l’on trouve en page 125 du Dictionnaire des mots perdus, de Alain Duchesne et Thierry Leguay, chez Larousse, qui a été une importante source d’inspiration pour les mots d’anciens français pendant la rédaction du roman. (Voir l’entrée « Calques »)

Encre: Affluent du Pibole, qui mène jusqu’à Triplebuies.

Gabeur: [vx fr : Personne joyeuse qui aime se moquer] Capitaine des armées de Contremont, responsable des écuries.

Garance: Intérêt amoureux de Pierre Coen à Privance. Il y a un peu de Molière dans Les Sources de la magie, surtout dans la cascade de révélations de la finale. Je me suis permis de reprendre le nom d’un personnage d’une des pièces.

Granguillain: Vagabond qui devient assistant de Malitorne. Contraction de grand et Guillain qui n’est pas sans évoquer « grand vilain ». Quant à l’inspiration, je crois qu’il n’y a pas à chercher longtemps pour trouver ce genre de grand tarla dans notre voisinage ou notre entourage. Quand j’étais petit, la cour d’école grouillait de Granguillains! À l’origine c’était Malitorne qui dans un accès de rage tentait de violer Marion, et Granguillain qui la sauvait. Non seulement j’ai fini par trouver ce retournement quétaine, mais je ne savais plus quoi faire avec Granguillain par la suite. Je suis finalement bien content de la scène du moulin, et comme a dit Jean Pettigrew: « Il est mort heureux! »

Héran Donat: Frère aîné de Ian Corybantier, et père de Marion — enfin, officiellement ! Le prénom est de ma confection, par assonance avec Harald, le prénom du père de Mareen Kötschau, lui aussi blond et grand. Mais ici s’arrête toute tentative de chercher la ressemblance.

Ian Corybantier: Un des quatre personnages directement inspirés de personnes réelles, en l’occurrence moi. Alors que l’œuvre de certains auteurs est entièrement autobiographique, il m’aura fallu treize livres pour me mettre en scène, et encore, sur plusieurs aspects, Ian incorpore quelques traits de Jean-Louis Trudel. Non seulement porte-t-il une barbe, mais son style de vie cérébral et monastique ressemble plus au mode de vie de l’ami Jean-Louis que le mien. Rappelons que le vrai nom de Ian est Donat, Corybantier étant son nom de pratique (le mot signifie « celui qui dort les yeux ouverts »). Une espèce de clin d’œil en négatif: car on m’a plus d’une fois demandé si Champetier était un pseudonyme.

On ne m’en voudra pas j’espère de m’être montré sous les traits d’un personnage sympathique; j’ai simplement un peu exagéré ma nature pantouflarde.

Ignace le Catonien : Collègue érudit de Ian, auteur de la célèbre encyclopédie magique Avatars Secrets des maîtres du Passé: Un Compendium Provisoire de Solutions Paranaturelles. Prenez René Beaulieu, Guy Sirois et Georges Henri Cloutier, mélangez, et vous obtiendrez quelqu’un qui pourrait ressembler à Ignace le Catonien. C’est Jean Pettigrew qui m’a fait aussi remarquer la ressemblance du nom avec Ignace Cau, des éditions Médiaspaul, éditeur qui a publié les cinq tomes de Contremont destinés à la jeunesse. Mais il est aussi vrai qu’Ignace de Loyola était un retraité mystique. Les voies de l’inspiration sont multiples et détournées.

Kca ! Kodow ! Estrebw’w ! : Incantation émise par Pierre Coen pour que l’Arachne retourne dans sa dimension (p. 145). Prononcé de cette manière, avec le « w’w » représentant le son « ou » nasal et allongé, c’est une phrase en patois ardéchois qui signifie « que ça a l’air bon ». Mon père, d’origine ardéchoise, l’utilisait à l’heure des repas pour faire le comique.

Languard: [vx fr: Qui a de la langue, qui dit du mal en parlant beaucoup.] Village sur la route de l’Est.

Malitorne: [vx fr : Qui a mauvaise façon et mauvaises manières.] Collègue renégat de Ian Corybantier. À l’origine, je voulais que chacun des collègues de Ian Corybantier soit un avatar d’un de mes collègues écrivains. Mais les plaisanteries les plus courtes sont les meilleures, et j’ai rapidement refusé de limiter mon imaginaire de cette façon. À la rigueur, Malitorne s’inspirerait de Daniel Sernine et de Luc Pomerleau, lorsque ceux-ci se plaisent à rivaliser d’humour sardonique. Mais je ne me suis jamais dit, en imaginant une réaction de ce personnage: « voilà ce que Daniel ou Luc aurait dit ».

Rédiger les sermons pédants de Malitorne a été la partie la plus amusante de la rédaction du roman — j’ai, même coupé dans la version finale parce qu’il était parfois vraiment bavard ! Mais que le magicien se prenne d’une affection bourrue pour son assistant Granguillain m’a presque pris par surprise. Si c’était à refaire, lors de la confrontation finale, Malitorne emploierait un fusil magique pour arroser les troupes de Besline de rayons incapacitants: n’a-t-on pas dit et montré à plusieurs reprises à quel point Malitorne préférait les instruments aux incantations?

(Ne pas confondre avec Malicorne, capitaine de navire dans Le Voyage de la sylvanelle)

Marion Donat: Nièce de Ian Corybantier. Un des quatre personnages directement inspirés de personnes réelles, en l’occurrence Mareen Kötschau, jeune femme berlinoise qui a été hébergée chez moi et Valérie dans le cadre d’un programme d’échange étudiant lorsqu’elle avait 17 ans.

Son influence est centrale et majeure dans le processus d’écriture des Sources de la magie, puisque le germe du roman a été planté très tôt, dès 1995, lorsqu’elle m’a demandé — pour me taquiner — si j’allais m’inspirer d’elle pour faire le personnage d’un de mes romans. Je lui avais dit que oui, et avais d’ailleurs ajouté que j’y placerais des avatars de ma femme Valérie et de moi.

Pour créer Marion, je me suis donc beaucoup inspiré de Mareen, physiquement, psychologiquement et j’ai incorporé plusieurs événements et incidents réels. Les discussions entre Marion et Ian sont des transpositions de certaines discussions que nous avions sur toutes sortes de sujet; Mareen ayant certainement l’esprit aussi vif et taquin que la nièce de Corybantier. Il n’était pas rare, aussi, que Mareen vienne « voir ce que je faisais » dans mon bureau pendant que j’écrivais ou travaillais sur Solaris, et qu’elle s’assoyait à côté de moi en me disant « de ne pas me déranger pour elle ». La scène en page 85 en est une réinterprétation humoristique mais assez fidèle. La vraie Mareen marchait vite, faisait du sport et adorait danser et, tout comme Marion Donat, avait de la difficulté à croire qu’on pouvait se désintéresser de cette dernière activité. La phrase « Tu sais que j’aime être au cœur de l’action » a réellement été prononcée.

Tout ceci étant dit — et ce commentaire s’applique à tous les personnages du roman — les amateurs de psycho-critique devront faire preuve de prudence avant d’appliquer leurs théories. Les exigences de la fiction ont presque toujours primé sur la ressemblance avec des personnes réelles. Marion est un personnage dans une œuvre de fiction. Elle diffère de Mareen par mille détails, certains importants — par exemple, elle n’est pas fille unique, elle a un frère et une soeur — et ses réactions aux événements ont été dictés par un auteur soucieux de livrer une histoire amusante et palpitante. Une scène sordide comme la tentative de viol de Granguillain ne renvoie à aucun événement réel — en tout cas, j’espère! Ce n’est pas un roman à clé, en tout cas, pas à ce niveau.

Mordicant le Septième: [vx fr: Qui aime railler] Défunt roi de Besline, mort sans descendance.

Mythes des Mères de la Terre: Ouvrage magique consulté par Ian, dont le titre n’est pas sans rappeler un certain Chroniques du Pays des Mères, n’est-ce pas? Et d’où peut bien venir le nom de l’auteure Cabale Femina? De la « Cabale Féministe » (ou quelque chose qui sonne comme ça), la fausse société secrète des auteures qui se rencontrent chaque année à la convention de SF féministe Wiscon, dont Élisabeth Vonarburg fait partie, bien entendu.

Pasquille: [vx fr: Plaisanterie grossière, insultante.] Petite ville en aval de Privance.

Petite-Caille: Chienne de Ian Corybantier. Tout le monde ne l’a pas compris, car ce n’est pas dit explicitement, mais c’est un cadeau de Pierre Coen. Inspirée par Kayla, une femelle keeshond (spitz-loup), ma préférée parmi tous les chiens que nous avons eu. J’ai essayé de reproduire avec le plus de fidélité possible son comportement, son expression désapprobatrice, sa goinfrerie et sa bravoure. Elle était très intelligente et n’avait peur de rien. Si on l’avait laissée faire, elle se serait lancée à l’attaque d’un ours. En contrepartie, elle était assez tête de pioche, et n’obéissait que si ça faisait son affaire. Ainsi, il était impossible de l’empêcher d’aller dans le chemin. À plusieurs reprises des voitures ont dû freiner d’urgence parce que mademoiselle aurait trouvé indigne d’elle de s’écarter du milieu de la route. Ce qui devait arriver est arrivé, un camion n’a pu freiner à temps et l’a écrasée sous mes yeux. Kayla est morte comme elle a vécu: elle n’a jamais cédé.

Philophanes: [du grec : Qui aime la lumière.] Roi de Contremont. Oui, l’ironie est voulue, le brave descendant de Japier et Melsi n’étant pas une lumière, mettons.

Pibole: [vx fr: Sorte de petite flûte.] Fleuve qui traverse le royaume de Contremont.

Pierre Coen: L’origine de ce personnage est particulière. Lors de l’encan du dernier Boréal Con•Cept 1999 (je crois que c’est 1999), j’ai accepté qu’un personnage d’un de mes romans soit vendu à l’encan destiné à financer une œuvre charitable. C’est Peter Cohen, membre du fandom SF anglo-montréalais — et que j’ai sans doute déjà rencontré bien que je ne puisse pas me rappeler exactement de quoi il a l’air — qui a acheté le droit de se retrouver dans un de mes livres. Ian Corybantier s’est donc retrouvé avec un ami, Pierre Coen, en ne me doutant pas que ce dernier prendrait autant d’importance dans l’oeuvre finale. Conclusion inattendue: depuis la parution du livre, j’ai tenté à plusieurs reprises de reprendre contact avec Peter Cohen, mais son courriel ne semble plus fonctionner, et personne ne semble savoir où il est rendu. Si quelqu’un arrive à le retrouver, dites-lui de communiquer avec moi, je lui dois une copie du roman.

Plaine des Blêches: [vx fr: Blêche : faible de caractère, hypocrite] Plaine au sud de Contremont.

Privance: Une des Trois-Villes, dirigée par le burgrave Juval Trigaud. Nom créé à partir de Provence, privation, etc. J’aurais pu être plus subtil et baptiser la ville « Prévare », de « prévarication », qui est l’action de celui qui manque aux devoirs de sa charge. À la seconde édition?

Risorius: Sénéchal à la cour de Contremont. Ai-je inventé ce nom, ou l’ai-je puisé chez Rabelais? Voilà ce qui arrive quand on ne prend pas de notes et qu’on ne retrouve plus ses romans de Rabelais (c’est un comble, mais c’est comme ça). Ce n’est qu’une fois le roman publié que j’ai songé à un gag évident : j’aurais pu l’appeler le Sénéchal Patrix, ou quelque chose du genre. En page 50, lorsque Risorius dit à Trivelin : « Histrion! Tu mériterais le cachot! », oui c’est un calque d’une réplique du film Ridicule où un évêque furieux dit à un des personnages: « Tu finiras à la Bastille, histrion! »

Simile: Double magique de Marion, créé par Valériane. J’ai longtemps hésité: la Simile devait-elle mourir ou vivre ? Qu’elle meure à la fin a été la solution facile, je le reconnais, mais sinon toute la finale n’aurait pas fonctionné.

Soubeline: Ex-petite amie de Trivelin. Encore un nom puisé chez Rabelais, mais dont je ne retrouve plus le sens. Je promets d’être plus minutieux dans la prochaine édition de ce guide. Soubeline devait faire une apparition dans le roman, mais il y avait déjà beaucoup de personnages, et comme Trivelin lui-même prenait moins d’importance. C’est donc un personnage un peu curieux, puisqu’on en parle à plusieurs reprises, mais qu’on ne la voit jamais.

Suicret sibro! Rabqu Nölt !: Incantation émise par Malitorne pour faire surgir une créature volante d’une autre dimension (p. 213) pour se libérer d’une attaque de Petite-Caille. On aura reconnu le titre d’une célèbre nouvelle de Borges, rédigée à l’envers : «Tlön, Uqbar, Orbis tercius »

Targette: [Petit verrou plat, monté sur une plaque.] Jument de Marion. Encore un mot peu connu déniché dans le bon vieux Larousse.

Trigaud: [vx fr: Qui use de détours, de mauvaises finesses.] Burgrave de Privance, adversaire de Héran Donat, qui convoite le trône vacant de Besline et des Trois-Villes. Son prénom, Juval, est de ma confection : un diminutif de Juvénal? Un burgrave était un commandant militaire d’une ville ou d’une place-forte dans le Saint Empire Germanique : je vous l’explique car j’ai constaté que même Jean Pettigrew, homme de culture, croyait que c’était moi qui avait inventé ce titre.

Triplebuies: Une des Trois-Villes.

Trivelin: [vx fr: Farceur, baladin, bouffon.] Fou du roi à la cour de Philophanes. À l’origine, Trivelin devait jouer un peu le rôle qui a été dévolu à Pierre Coen. J’ai ensuite jonglé avec l’idée d’en faire un magicien lui aussi. Au fur et à mesure que le roman se matérialisait, Trivelin (et le capitaine Gabeur) se sont fait reléguer à l’arrière-plan; cela a contribué à cristalliser l’idée voulant que dans d’autres univers — comprendre, dans d’autres versions possibles de mon roman — Trivelin, Gabeur et le roi Philophanes étaient des personnages plus importants de l’histoire.

Chacun de mes romans me permet d’explorer et de mettre en pratique des réflexions au sujet de la nature des histoires. Depuis un certain temps je réfléchissais à ces notions de « héros », de personnages secondaires, etc. En fantasy, les personnages savent quelque part qu’ils sont des personnages d’une histoire, leur rôle est bien défini. Aragorn est l’héritier d’Isildur, Fafrh et le Souricier gris savent qu’ils sont des héros en quête d’aventure. J’ai voulu rédiger un roman où il n’était pas trop clair qui était le personnage « principal »: on pourrait dire que c’est Ian, comme on pourrait dire que c’est Marion. Pierre Coen correspond plus au profil du héros classique. Et il sera certainement le moteur de la poursuite. Hélas, il ne sauvera pas Marion et sera absent de la confrontation finale, et ne pourra même pas épouser celle qu’il aime. Finalement, grâce à l’intervention de celui qu’on a tous oublié, Ignace le Catonien, « tout le monde » sauve la mise : les acrobates, Trivelin, Gabeur, Philophanes et Petite-Caille.

Je suis heureux de constater qu’aucun lecteur n’a été trop offusqué par ma finale — mais comme j’avais peur que mes lecteurs ne se rendent pas compte par eux-même que presque tous les clichés des finales de romans de fantasy ont été retournés, j’ai eu la vanité de le souligner par l’intermédiaire du roi Philophanes, bien déçu et déconfit qu’aucun roi légitime n’est été remis sur le trône, que la jeune fille en péril s’était libérée toute seule, etc.

Tueur: Chien noir de Valériane. Inspiré de Psycho, un berger allemand que nous possédions pendant la rédaction des Sources. Nous l’avons eu six ans, il était remarquablement intelligent mais si agressif que nous avons été obligés de nous en débarrasser.

Valériane: Voisine de lan Corybantier, sorcière de son état. Un des quatre personnages directement inspirés de personnes réelles, en l’occurrence ma femme Valérie. Dès les premières esquisses du roman, l’aspect screwball comedy s’est imposé, en faisant de ces deux praticiens de la magie féminine et masculine des amoureux malgré eux. Transposer Valérie en sorcière lui convient particulièrement bien; non seulement est-elle rousse, mais elle connaît bien les mythologies et la sorcellerie. Pendant que Mareen habitait chez nous, Valérie s’est amusée à faire une séance de sorcellerie dans les règles de l’art (la nuit, autour d’un feu, avec tous les accessoires magiques, cérémonie interdite aux hommes, bien sûr), pendant laquelle elle a « initié » Mareen. La création de la Simile, au début du chapitre 11, est directement inspirée de cet événement.

Yarg, Persillienne et Panserfio : Acrobates musaphes qui rescapent Petite-Caille. Les Musaphes, rappel, sont un peuple exotique qui vit à l’est de Contremont. Mon prochain roman de fantasy nous fera découvrir comment ces trois personnages se sont rencontrés et sont devenus saltimbanques. Une façon comme une autre de vous convier à mon prochain roman de fantasy, dont je devrais bientôt commencer la rédaction.


Première publication: Association de presse amateure du Québec (APAQ) 42, 2002.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <s> <strike> <strong>