L’envoyé de Harva, de Julie Martel

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«J’ai un œil d’un vert presque jaune, comme plusieurs insulaires de ma connaissance, tandis que l’autre est bleu vif, lumineux et magnifique. Je crois que personne d’autre que moi ne peut se vanter de posséder des yeux aussi surprenants. Pour cette raison, j’ai toujours pensé que j’étais né pour vivre quelque chose de spécial, que j’étais un être à part.

Dans mon île natale, là où j’ai grandi et vécu comme pêcheur, on a coutume de dire que les yeux sont des fenêtres par lesquelles on entrevoit l’âme des gens. Depuis que je suis enfant, il me semble donc évident que je possède deux âmes. Deux âmes dont la première doit être ordinaire, telle la vie d’un pêcheur de l’île Raide, et l’autre… Qui aurait pu dire ce que cachait mon âme bleu ciel? Je ne l’aurais probablement moi-même jamais su si, un soir, un homme n’avait brusquement atterri sur l’île qui avait été, jusque-là, tout mon univers.

Il arriva à bord d’une machine de bois, de métal et de toile, une machine volante qui se posa sur la plage plutôt à la façon d’un caillou qu’à celle d’un gracieux goéland. L’une des ailes heurta le sol avant le reste de l’appareil et son armature se plia sous le choc. L’hélice sur le nez de la machine volante s’enfonça aussitôt dans le sable. Ce n’était sans doute pas ce qu’avait prévu le pilote, car il s’extirpa de sa machine en jurant. Après deux coups de pied sur la carcasse de bois, l’homme à la tignasse blonde retira ses grosses lunettes et parut nous apercevoir, les deux frères Leroux et moi, pour la première fois. Pourtant, du haut des airs, il n’avait pu manquer de voir notre feu.

—  Sacrée machine, mais on ne lui fait pas faire ce qu’on veut! fit le pilote d’un ton un peu goguenard en s’approchant de notre trio.

Puis, remarquant nos guitares:

—  Des musiciens? J’adore la musique des îles. À Shakalya, d’où je viens, un type joue de la musique des îles pour les clients d’un populaire salon de thé…

Les frères Leroux se fichaient pas mal des villes du continent. Ils continuèrent de pincer les cordes de leurs guitares, sans écouter ce que disait le nouveau venu. Celui-ci s’assit à nos côtés, heureux de trouver de la chaleur – il fait un froid glacial, au milieu des nuages – et se tourna vers moi afin de poursuivre la conversation. Car, au contraire de mes amis, je ressentais l’envie folle d’en apprendre davantage sur la ville et les salons de thé. Shakalya. J’aimais ce nom exotique qui avait immédiatement fait naître des visions grandioses dans mon imagination fertile… Je pressai le pilote de questions, auxquelles il répondit de bonne grâce. Voyant mon enthousiasme, les Leroux décidèrent vite de rentrer dormir et je me retrouvai seul avec l’homme blond.

—  Je m’appelle Ariel Mieux, fit soudain le pilote, pour meubler l’un de mes silences éblouis.

—  Moi, c’est Nicolin Pêcheur. Que venez-vous faire ici?

Le pilote prit un air rêveur et leva les yeux au ciel, en fixant un point parmi les étoiles. Il se tint coi pendant quelques secondes et je me gardai bien d’interrompre sa méditation.

—  Je suis en mission, au nom du ministre du culte de Harva, me révéla-t-il finalement sur un ton extasié.

Dans l’île Raide, les gens sont davantage concernés par leurs voiles, leurs bateaux et la mer que par les dieux du continent. Personne ne parle jamais des dieux, sauf pendant les tempêtes. Quand la pluie et les vents violents obligent les insulaires à se calfeutrer dans leurs maisons, tout ce qui reste à faire pour passer le temps, c’est se raconter des histoires et des légendes.

—  La déesse Harva, répéta Ariel Mieux en mettant plus d’insistance sur le nom. Cela ne vous dit rien?

—  Oh, vous savez… Je doute que vous trouviez beaucoup de monde à convertir dans les îles.

—  Loin de moi cette idée! Je suis à la recherche de l’Envoyé de Harva.

Ariel se mit alors à me parler de cette déesse. Il m’expliqua quelle beauté elle possédait, quelle vigueur juvénile elle conférait à ses adorateurs, quelle puissance elle pouvait déployer lorsque l’on s’attirait son courroux. Tout cela sonnait à mes oreilles comme un texte appris par cœur. Mais la partie concernant l’Envoyé de Harva m’intéressait, c’est pourquoi je restai encore un peu près du feu mourant. L’air du large commençait à me faire frissonner et il aurait fallu que je rentre dormir… Pourtant, je demandai plus de détails à Ariel Mieux.

—  La déesse a parlé au ministre du culte, à Shakalya. Elle lui a révélé que son Envoyé divin se trouve ici, sur votre île.

—  C’est vrai? Eh bien! On ne pourra plus dire qu’il ne s’est jamais rien passé d’important dans l’île Raide! Vous le reconnaîtrez comment, cet Envoyé de Harva?

—  Je le reconnaîtrai, Nicolin. N’en doutez pas.

Dès cet instant, je fus partagé entre l’espoir et l’inquiétude. Moi qui croyais être né dans un but précis et vital, la mission d’Ariel ne pouvait que répondre à mes attentes. Cette nuit-là, près des braises de mon feu, il m’apparut évident que j’étais l’Envoyé de Harva. Cependant, la crainte me rongeait: le pilote paraissait si certain de pouvoir identifier celui qu’il cherchait, il m’aurait déjà annoncé que c’était moi, si tel avait été le cas… Je me rassurai en songeant que, sans doute, il lui faudrait un peu de temps pour analyser la situation, interroger les astres ou effectuer un quelconque rituel… Ensuite seulement il comprendrait que j’étais son Envoyé. Je décidai de l’inviter à passer la nuit chez moi; après tout, l’étranger ne pouvait pas dormir sur la plage et, à cette heure, personne ne lui ouvrirait plus sa porte. Il se montra encore plus heureux de ma proposition que je ne l’aurais cru:

—  C’est si généreux de votre part! s’exclama-t-il immédiatement. Et ce n’est même pas par égard pour la puissante déesse que je sers, puisque vous ne la révérez pas. Je ne suis pas habitué à une hospitalité aussi touchante.

—  Dans l’île, les gens ne sont pas très portés sur les choses divines. Mais moi, j’ai l’esprit ouvert. Je respecte beaucoup vos croyances, monsieur Ariel. Et je ne demande qu’à mieux les connaître.

Cela parut lui plaire. Il retourna fouiller dans sa machine volante – son avion – et en sortit un sac de cuir. Il ne devait pas y avoir plus qu’un pantalon et une chemise dans un si petit bagage. C’était fascinant: Ariel Mieux avait vraiment su, en quittant Shakalya, qu’il trouverait vite l’Envoyé de Harva.

La maisonnette que je partageais avec ma mère était située au bout de la plage, près des quais. Une lanterne brûlait à côté de la porte, éclairant d’une lueur orangée les vieilles planches disjointes des murs et la proue de mon bateau. Il était tard, je n’avais pas pour habitude de rester si longtemps près du feu avec mes amis Leroux. À l’aube, la matinée de pêche me paraîtrait bien dure… Je me rassurai en me disant que le lendemain serait sans doute ma dernière journée à taquiner le poisson et j’abandonnai mon lit au pilote.

Le vieux Filémon vint me réveiller bien trop tôt à mon goût. Il me semblait que je venais à peine de m’allonger sur le sol, près de la cheminée…

« Une dernière petite journée », me dis-je à nouveau pour m’encourager.

Pourtant, j’appréciais en général de me laisser glisser sur la mer lorsqu’elle était encore de jais. Lorsque l’on s’y mire, dans le clapotis des vagues contre la coque, elle nous renvoie une image difforme que chacun peut interpréter à sa guise. Les vieux pêcheurs prêtent à la mer une puissance magique que, à défaut de pouvoir la contrôler, on peut quand même apprendre à déchiffrer. Quant à moi, j’en ai toujours été très loin. N’empêche: ce matin-là, la mer me refusa tout poisson et j’y vis un signe. Malgré les ronchonnements de Filémon, je choisis de revenir vers l’île Raide. Le soleil était levé, Ariel Mieux avait probablement commencé à rechercher son Envoyé divin et la mer venait clairement de me signifier que ma place ne se trouvait plus parmi les pêcheurs.

—  Nico, tu n’y comprends rien! grogna le vieux en attachant les amarres. La mer te nargue et te défie, elle veut voir si tu l’aimes pour vrai. Elle te repousse comme une femme qui désire te voir la gâter pour regagner ses faveurs! La mer est une coquine.

—  Bien sûr. Comme Daphné, c’est ça?

La comparaison était élégante, mais mal choisie. Filémon le comprit instantanément et n’insista pas, car il savait combien je souffrais encore du rejet de ma bien-aimée. Daphné ne m’avait pas repoussé pour mieux me voir revenir au galop, haletant comme un petit animal avide de caresses. Elle m’avait expulsé de sa vie en me traitant de rêveur idiot, pour épouser Dimas le forgeron. J’aimais sans doute autant la mer que j’avais aimé Daphné, mais ce matin-là je décidai que, si on m’en offrait la chance, ce serait plutôt une déesse qui gagnerait mes faveurs.

J’arrivai au centre du village, près du puits, pour constater qu’un attroupement de curieux s’était formé autour d’Ariel Mieux. Il discourait haut et fort, parlait de la déesse Harva et de ses pouvoirs, répétant presque mot pour mot ce qu’il m’avait dit la veille. Même si j’avais déjà tout entendu au sujet de sa mission dans l’île Raide, je me glissai au premier rang.

J’avais bien sûr espéré qu’Ariel me remarque. Toutefois, mon arrivée fit plus d’effet au pilote qu’il n’aurait été raisonnable de l’envisager. Il s’interrompit au milieu d’une phrase et me dévisagea, la bouche ouverte tel un poisson mort.

—  Nicolin? Nicolin, est-ce bien vous? souffla-t-il, comme s’il n’osait parler, de peur de me voir disparaître en fumée.

En mon for intérieur, j’exultai: sa réaction prouvait que ce matin il me voyait d’un œil différent. Dès lors, j’aurais parié qu’il venait de reconnaître en moi l’Envoyé de Harva. Et je me réjouis, car il avait mis moins de temps à percevoir la vérité que je ne l’avais craint!

—  Vous êtes… très différent, en plein jour. Nicolin, je vous en prie, dites-moi que vous êtes né ainsi.

Ce fut à mon tour d’avoir l’air idiot. Je m’étais attendu à bien des choses, mais pas à cette question sans queue ni tête.

—  Vos yeux, Nicolin! fit Ariel Mieux en me saisissant les épaules d’une poigne ferme. Dites-moi que ce phénomène ne résulte ni d’un choc à la tête ni d’un sort jeté contre vous!

—  Non, il est comme ça depuis toujours! intervint avec enthousiasme la femme du ramancheur. C’est le garçon le plus étrange de l’île, monsieur Miou!

—  Ah, Nicolin, je suis si heureux!

—  Tout le monde le pense un peu fou, poursuivit la commère. Mais si c’est à cause d’une déesse, c’est évident, ça explique tout!

Je n’appréciai guère d’apprendre ainsi ce que tout le monde pensait de moi en secret, mais alors Ariel tomba à genoux, les yeux brillants de larmes, et j’oubliai mon ressentiment. D’une voix étreinte par l’émotion, il me supplia de poser la main sur son front et de le bénir.

—  Vous êtes un être de feu, d’une puissance inconcevable, et moi, je ne suis rien! Mais j’implore votre bénédiction!

À ce moment, je ne me sentis pas ridicule. Sous les regards ébahis des insulaires, je posai ma main sur le front du pilote et je prononçai les premiers mots qui me vinrent à l’esprit, le plus solennellement possible:

—  Par la puissance qui vit en moi et par la grâce de Harva, sois béni, Ariel Mieux.

L’homme aux cheveux blonds ferma les yeux, un sourire béat aux lèvres, et parut savourer le silence qui plana un long moment sur le village. Ce fut comme si mes mots avaient suspendu le cours du temps.

Puis un goéland passa dans le ciel bleu en criant et se soulagea sur la tête du cordonnier, ce qui brisa de manière tristement triviale la magie de l’instant. Les commérages reprirent de plus belle, Ariel Mieux se remit debout, épousseta son pantalon et m’enjoignit de l’accompagner sur la plage, pour l’aider à réparer son avion. L’espace de quelques secondes, j’avais été l’égal d’un dieu; brutalement, j’étais redevenu un simple homme dont on pouvait employer la force de travail. Piteux, je le suivis sans rechigner.

 

 

Ma première impression de Shakalya, je l’obtins de la piste d’atterrissage où Ariel Mieux se posa – sans esquinter l’avion, cette fois. La piste se trouve au bord de la Faille Verte, un canyon vertigineux au fond duquel coule une rivière bouillonnante. L’endroit m’aurait donné la chair de poule si je n’avais passé toute une journée dans l’air froid des nuages, loin au-dessus de la mer et du continent. Au premier coup d’œil, les parois me semblèrent trouées comme une vieille chemise. Mon pilote, devant ma perplexité, s’empressa de m’indiquer l’imposant système de passerelles, de cordes et de poulies qui se superposait aux énormes trous sombres que j’avais aperçus en premier. D’en haut, le réseau avait l’air minuscule et fragile.

—  Voilà une des parties les plus impressionnantes de Shakalya, Nicolin: les mines de cuivre de la Faille Verte! Belle réalisation, non? Monsieur le maire a dépensé une fortune dans ce projet d’exploitation. Mais d’ici peu le cuivre rapportera des sommes considérables à la ville.

J’ouvris des yeux ronds. L’entreprise me semblait d’une démesure prodigieuse. Je perdis vite le compte des étages de passerelles et reportai mon regard vers l’horizon. Un autre énorme ouvrage de métal y attira mon attention. Deux arabesques géantes, ressemblant à des toiles d’araignée de métal, étaient jetées par-dessus la faille. Au milieu, de nombreux ouvriers s’échinaient au-dessus du vide… Il me fallut un moment pour comprendre que l’on construisait là un pont. Je ne pus m’empêcher de songer que les gens du continent avaient décidément bien du temps à perdre pour s’activer dans des entreprises aussi futiles. Un pont, après tout, n’a besoin que de bonnes assises, pas de dentelle de métal!

—  Le nouveau pont, quant à lui, est une entreprise conjointe des deux villes, Shakalya et Ville-Joie, poursuivit Ariel Mieux, avec moins d’enthousiasme. Lorsqu’il sera terminé, le train pourra traverser la faille et aller chercher les marchandises de Ville-Joie, de l’autre côté, pour les apporter vers le reste du continent. Éventuellement, le chemin de fer pourra continuer jusqu’à Mierka, ou même Duff…

Voyant que toutes ces explications semaient la confusion dans mon esprit, devinant sans doute aussi que j’ignorais la signification des mots train et chemin de fer, Ariel s’interrompit en souriant.

—  Mais tout cela est bien secondaire, au fond. Ce qui nous intéresse, c’est Shakalya, la cité bénie! La cité de Harva!

Et d’un geste ample, en tournant le dos à la Faille Verte, Ariel Mieux me désigna la ville qui se dressait à ma gauche, non loin de la piste d’atterrissage. Je restai immobile, béat de saisissement: dans aucune île je n’avais vu autant d’habitations aussi tassées les unes contre les autres!

—  Impressionnant, non?

« Laid » est le terme qui me vint spontanément à l’esprit. Shakalya m’apparut faite de dizaines de cubes rouges, hauts de trois ou quatre étages. Entre ces maisons sans toitures, je vis des rues pavées de gris, boudées par le soleil, qui s’enfonçaient vers le cœur de la ville. Je remarquai tout de suite que nulle part il n’y avait d’arbres et que personne ne s’était donné la peine de décorer les façades de volets pimpants, de jardinières ou de jolis balcons… Les abords de Shakalya sont affreux, comme si les Shakalyais ne désiraient offrir à Ville-Joie qu’un triste aspect d’eux-mêmes. Une grimace, en quelque sorte.

—  Bien entendu, ce que vous voyez là est le quartier des industries, un quartier plutôt mal famé. Quand nous l’aurons traversé, nous pénétrerons dans la vraie et belle Shakalya. Alors vous comprendrez ma fierté d’être né ici plutôt que…

D’un geste vague, cette fois, il désigna l’autre côté de la faille, ce qu’il avait appelé Ville-Joie. À mon sens, les cubes rouges que j’apercevais là-bas étaient en tous points semblables à ceux de Shakalya; cependant, je m’abstins de tout commentaire.

—  Mais nous reparlerons de ceci une autre fois. Peut-être. Pour l’instant, mieux vaut nous hâter, car monsieur le ministre du culte de Harva nous attend pour le souper. Et comme je veux vous rendre présentable…

Je jetai un coup d’œil à mon ample pantalon de toile beige; il n’était pas neuf, mais aucun accroc n’avait encore nécessité de rapiéçage, aucune tache ne le déparait même si je le portais depuis deux jours… Quant au chandail de laine orangé que m’avait tricoté ma vieille mère, je l’avais toujours gardé pour les occasions spéciales. Je supposai que c’étaient mes chaussures, vraiment très usées, qu’Ariel Mieux jugeait inappropriées et j’emboîtai le pas à mon guide pour m’aventurer dans Shakalya.

Je me souviens d’avoir pensé que le quartier des industries ne devait pas être un endroit agréable où habiter. Tous les hommes que j’aperçus par les grandes portes ouvertes travaillaient autour d’énormes machines de métal dont l’intérieur ne semblait être qu’un brasier rougeoyant. Ils portaient des vêtements crasseux, paraissaient à la fois épuisés et trop maigres, et j’aurais juré qu’ils étaient malheureux de leur sort. Certains me jetèrent un regard quand je passai; je crus y lire une vague curiosité. Je supposai d’abord qu’ils reconnaissaient mon guide et qu’ils se posaient des questions à mon sujet; Ariel Mieux revenant de sa mission ne pouvait être accompagné que de l’Envoyé divin. J’hésitai, me demandant si j’aurais dû m’arrêter pour les bénir, eux aussi, avec les mots qui avaient tant plu à Ariel Mieux… Puis je me raisonnai. Ces hommes ignoraient probablement tout de moi et de mon importance, sinon ils se seraient déjà élancés à ma rencontre en criant leur joie. Leur expression ne signifiait qu’une chose: ils s’étonnaient de l’arrivée d’un étranger à Shakalya. Je leur adressai donc un signe de tête engageant et un sourire, qui parurent pourtant les laisser indifférents. Au lieu de prendre quelques instants pour venir faire ma connaissance, ils se détournèrent de la porte et reprirent leur travail. Comme s’ils n’avaient pas le choix. Je me souvins du ton méprisant qu’avait employé Ariel Mieux pour parler de ce quartier; j’en conclus qu’il s’agissait du repaire des pauvres bougres, incapables de faire quoi que ce soit d’autre de leurs dix doigts qu’alimenter en charbon des machines de métal…

Mais comme Ariel me l’avait annoncé, nous finîmes par laisser derrière nous le dernier cube rouge des industries pour arriver dans un quartier élégant. Là, il y avait des maisons beiges faites de pierres polies, des statues et des pots de fleurs, des arbres, des clôtures de fer forgé, des fontaines… L’une des plus belles bâtisses arborait même une horloge au sommet de sa façade.

—  C’est l’hôtel particulier de monsieur Plumatelle, notre maire, expliqua Ariel Mieux en notant mon regard admiratif. Il est l’homme le plus riche de Shakalya, presque le plus riche du continent!

Je n’avais pas assez de mes deux yeux pour admirer les merveilles de cette ville. Tout y était si grand… Si grandiose! J’avais sans doute l’air d’un gamin qui vient de recevoir son premier radeau pour son anniversaire, car mon guide se mit à rire.

—  Je vous avais bien dit qu’il y a de quoi être fier d’être Shakalyais!

Je serais volontiers resté là pendant des heures, au milieu de la rue, à dévisager les gens. Les passantes vêtues de soie dont les ombrelles ressemblaient à des fleurs multicolores et les hommes aux hauts-de-forme, montés sur des tricycles noirs, me parurent tous si gracieux qu’on les aurait dits sortis d’un livre d’images pour enfants. Je m’étonnai des machines à roues qui avançaient en pétaradant, côtoyant des charrettes ordinaires, tirées par des chevaux aux pattes fines. Je poussai une exclamation ravie quand je vis une troupe de garçons proprets traverser une intersection en courant, des sucettes de toutes les formes et de toutes les couleurs à la main, et j’enviai l’existence des Shakalyais. Cependant, Ariel coupa court à mon émerveillement. Par une petite porte de côté, il me fit entrer dans la maison qui avoisinait celle du maire. Je me retrouvai alors dans une cuisine étrange, qui ne ressemblait à rien de ce que j’étais habitué de voir sur l’île Raide. Déstabilisé, je crois que je pâlis. Que les gens se déplacent à bord de chariots sans cheval ou dans des avions, qu’ils habitent des maisons plus hautes que les arbres, qu’ils se vêtent de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, je pouvais l’assimiler. Mais si les habitants de cette ville avaient même cru bon de modifier du tout au tout une pièce aussi banale et primordiale que l’endroit où l’on prépare les repas… Je fus saisi de vertige et Ariel Mieux me fit asseoir sur une chaise en vitesse. Dans un coin, il me pompa assez d’eau pour remplir un verre et me tapota l’épaule.

—  Ne vous en faites pas, Nicolin. Si la vie à Shakalya ne vous plaît pas, vous n’aurez pas à revenir ici, une fois votre tâche accomplie.

—  Ma tâche?

—  Celle pour laquelle la déesse vous a fait naître, celle pour laquelle elle vous a envoyé à nous, bien entendu!

—  Et ce sera quoi, ma tâche?

Le pilote blond regarda autour de lui et se pencha vers moi avec des airs de conspirateur.

—  Il ne convient pas que nous parlions de cela. Pas là où des oreilles indiscrètes peuvent nous entendre. La déesse a des ennemis, vous savez… Et, de toute façon, ma mission était de vous amener ici. Monsieur le ministre du culte vous fournira lui-même dès ce soir les explications que vous demandez.

Il se redressa et reprit un ton normal pour m’annoncer:

—  En attendant, voyons si nous pouvons vous trouver de quoi vous habiller correctement! Samantha, où es-tu?

Grâce aux bons soins de la svelte Samantha, je me retrouvai rapidement vêtu de neuf, à la façon des hommes que j’avais aperçus sur les tricycles. Ariel Mieux avait eu raison: avec une chemise blanche, un nœud papillon et un pantalon ajusté, j’avais bien davantage l’air d’un Envoyé divin. Rien dans mon apparence ne trahissait plus mes origines insulaires lorsque je me présentai devant le ministre du culte de Harva. Celui-ci me reçut dans un salon secret, situé sous la maison. Le souper étant déjà servi lorsque j’y entrai, notre trio se mit à table sitôt les présentations faites.

Ce soir-là, je fus à la fois surpris et déçu. Surpris, car le ministre portait une cagoule brodée d’or ne laissant voir que ses yeux et sa bouche. Plus tard, lorsqu’il me guida jusqu’à ma chambre, Ariel Mieux m’expliqua qu’il devait en être ainsi pour que le ministre du culte de Harva ne soit que le regard et la parole de la déesse. Il ne devait rien transparaître de l’homme qui remplissait ces fonctions sacrées. Je fus déçu, aussi, parce que je m’étais attendu à ce que le ministre se prosterne devant moi. J’avais même préparé une courte phrase, une bénédiction très solennelle en prévision de cette rencontre. Au contraire, ce fut moi qui dus m’agenouiller devant la silhouette rondouillarde pour embrasser le bas de sa robe violette. C’était l’usage, selon Ariel Mieux. Néanmoins, le ministre me donna l’accolade avant de m’inviter à m’asseoir pour le repas et je devinai que ce geste me plaçait parmi les privilégiés.

—  Que vous a révélé mon précieux associé? me demanda d’emblée le ministre du culte, sans sourire, dès que j’eus avalé ma première bouchée.

Sa voix feutrée sonnait agréablement dans le salon souterrain, mais à la moue sur ses lèvres, on devinait que le ministre du culte de Harva était un homme sérieux, voire sévère. Cela ne m’étonna guère; vu sa position, il devait crouler sous les responsabilités.

—  Votre… associé? Monsieur Ariel Mieux est votre associé?

—  Certainement. Comme vous l’êtes aussi. Tous ceux qui servent la déesse Harva loyalement sont mes associés.

Le terme me parut déplacé dans un contexte aussi spirituel. L’explication du ministre, cependant, était pleine de bon sens, et je m’empressai de lui avouer qu’en fait j’ignorais presque tout de la déesse.

—  Vous voyez, dans les îles, nous sommes de pauvres gens, pas très instruits.

—  C’est la raison pour laquelle vous êtes l’Envoyé de Harva.

—  Ah? Mais… Ce n’est pas à cause de mes yeux?

—  Vos yeux ne m’importent pas! tonna le ministre du culte et sa voix grave emplit le salon.

Intimidé, j’avalai ma gorgée de vin de travers et je jetai un coup d’œil interrogatif vers Ariel Mieux, qui mangeait en silence. Celui-ci parut embarrassé; craignant qu’il ne doute d’avoir choisi le bon Envoyé divin, je cherchai fébrilement une façon de rassurer tout le monde:

—  Vous avez raison, j’oubliais: mes yeux n’étaient qu’une façon de me reconnaître!

—  Exactement, confirma le ministre en hochant la tête sous sa cagoule. Je suis heureux de constater votre vivacité. La déesse vous a fait naître dans les îles pour que vous grandissiez loin de la corruption des villes. Vous avez l’esprit vierge, le cœur pur. Vous, vous aurez le courage de brandir à nouveau l’épée magique de Harva afin que les suppôts de l’odieuse Rudri soient punis!

Les mots me tombèrent dessus comme des briques. L’odieuse Rudri? L’épée magique? Les choses se compliquaient: jamais Ariel Mieux ne m’avait prévenu que je devrais me battre! Une seconde, je souhaitai revenir dans mon île; là-bas, on ne se mêle pas des affaires des dieux et, je le crois, cela vaut mieux. Plutôt blême, je demandai des détails. Le ministre du culte me conta alors une histoire épouvantable, qui me fit presque regretter d’être né pour un destin glorieux. J’appris que sur le continent, deux déesses rivales s’affrontent depuis des millénaires, entraînant les humains dans leurs joutes sanglantes. Rudri, souveraine des mondes infernaux et ténébreux, désire voler à la puissante et bénéfique Harva ses royaumes verdoyants. Mais puisque Rudri exècre la vie, elle ne désire usurper les territoires de sa rivale que pour les transformer en vastes étendues de roc et de lave bouillante où jamais plus ne brillera le soleil. Quant au sort des humains…

—  Mais c’est impossible! m’exclamai-je, horrifié. Cela ne peut pas se produire!

—  N’en doutez pas, Nicolin, fit le ministre en se penchant vers moi. Par deux fois, déjà, l’odieuse Rudri a failli réussir. La première fois, la Faille Verte s’est ouverte dans le sol pour cracher des torrents de lave! Heureusement, l’Envoyé de Harva a brandi l’épée magique et tranché la tête de Rudri. Alors l’eau a remplacé le feu au fond de la faille.

Le ministre du culte fit une pause et Ariel Mieux me contempla en hochant la tête. Je devais sûrement être blanc de peur, car il me posa la main sur l’épaule, dans un geste plein de réconfort.

—  C’était il y a longtemps, conclut le ministre. Les gens ordinaires ont tout oublié de ce drame ancien, hélas.

Il fit un signe et Ariel Mieux se leva de table. Au fond de la pièce, il saisit une boîte rectangulaire qu’il rapporta vers nous. La boîte était de bois mal équarri, grossièrement bardée de cuivre, mais quand je soulevai le couvercle, j’y trouvai la plus belle épée qui se puisse imaginer. La garde était d’or et un ruban de cuir blanchi entourait la poignée, afin d’en améliorer la prise. Des symboles mystérieux ornaient la lame sur toute sa longueur.

—  Nul ne sait plus lire ces symboles, à présent, soupira le ministre, devinant sans doute ma curiosité. Cette épée vous semble neuve? Elle a été forgée il y a plus de mille ans par les artisans d’un peuple sacré, aujourd’hui disparu.

Je la soulevai et m’étonnai de la trouver si légère. Puis je me sermonnai intérieurement: cette épée étant magique, il ne fallait se surprendre de rien! Avisant une minuscule pierre violette sur la garde, près de la lame, j’approchai l’épée de la robe du ministre; les deux étaient exactement de la même teinte.

—  Restez loin de moi avec cette épée! grogna alors le petit homme masqué en reculant prestement.

—  Faites attention, Nicolin: l’épée est magique, me répéta plus posément Ariel Mieux. Seul l’Envoyé de Harva peut la toucher sans danger.

Voilà qui chassait les derniers doutes qui auraient pu m’habiter encore. Je tenais l’épée à deux mains, indemne. Cela prouvait ce que j’avais toujours su: j’étais l’Envoyé de la déesse, promis à un destin glorieux. Une chaleur bienfaisante envahit ma poitrine et fit battre mon cœur à la volée. À ce moment précis, j’aurais affronté vaillamment n’importe qui, sûr de vaincre, au nom de Harva. J’oubliai temporairement les avions, les tricycles, les hommes qui habitaient des cubes rouges…

La réalité me rattrapa vite.

Dès le lendemain, je me retrouvai seul avec l’épée magique, bien cachée dans un fourreau de cuir, au milieu du vieux pont qui reliait Shakalya à Ville-Joie. Quel paradoxe surprenant qu’une déesse du mal ait choisi de s’incarner dans une ville au nom si… positif! D’un autre côté, ce n’était peut-être que dans une ville belle et prospère que l’odieuse Rudri pouvait relancer son culte, recrutant des serviteurs avides de pouvoir… Je ne savais trop que penser de Ville-Joie, bien que le ministre du culte m’ait mis en garde: malgré les apparences, c’était un lieu de perdition.

—  Vous y verrez des demeures somptueuses, des fontaines incrustées de joyaux et des salons où l’on sert des alcools qui n’existent nulle part ailleurs. Je sais de quoi je parle, j’ai grandi à Ville-Joie, m’avait-il avoué le soir de notre rencontre. Moi aussi, j’ai failli me laisser séduire par les plaisirs faciles qu’on y trouve. Une femme perverse nommée Aura Landevive m’avait attiré dans ses filets, se jouant de moi, m’ensorcelant… J’étais jeune, encore. Heureusement, un vieillard fort sage m’a tiré de ses griffes et m’a tout révélé à son sujet. Il était… À l’époque, c’était lui, le ministre du culte de Harva. Maintenant que j’ai succédé à mon maître, je vois venir les temps fortunés de la défaite de Rudri!

Car Aura Landevive, cette femme dont la jeunesse paraissait éternelle, qui donnait des fêtes grandioses chaque soir et qui passait d’un amant à un autre avec un appétit insatiable, n’était nulle autre que l’incarnation terrestre de Rudri. Celle que je devais terrasser avec l’épée magique pour sauver le monde.

 

 

Il me reste peu de souvenirs de mes allées et venues dans Ville-Joie. À trop vouloir me prémunir contre son aura malsaine, j’ai à peine regardé les lieux que j’ai traversés.

Pendant cinq jours, je déambulai dans les quartiers aisés, dormant dans des hôtels chers, mangeant dans des cafés où la nourriture était plus jolie que goûteuse. J’interrogeai des dizaines de belles dames; toutes, elles me dévisagèrent avec des moues plus aguichantes que ma Daphné bien-aimée ne m’en avait jamais adressées, même au plus fort de notre amour. Parfois, malgré l’épée contre ma cuisse qui m’insufflait force et courage, je dus faire des efforts pour me rappeler dans quel territoire dangereux je me trouvais. Le ministre du culte l’avait dit: à Ville-Joie, les femmes sont des démones! Je me renseignai aussi sur le compte d’Aura Landevive auprès des hommes. Et tous me répondirent que la dame serait impossible à rencontrer avant le bal de juin, à la fin du mois, car elle était absorbée dans les préparatifs. Néanmoins, cette nouvelle ne me découragea pas: ce bal serait le meilleur moment pour un face à face.

—  Je suis très proche d’elle, vous savez, m’expliqua un jour un jeune homme, guère plus âgé que moi-même. Pour cinq sous d’argent, je pourrais vous dénicher un billet d’entrée… C’est une faveur que je vous propose: seuls quelques élus pourront assister à la fête, vous savez.

À mon départ de Shakalya, Ariel Mieux m’avait donné vingt sous d’argent et deux sous d’or. Ce que le jeune homme me demandait équivalait au prix de cinq ou six repas à Ville-Joie; dans mon île, j’aurais pu acheter une cargaison de poissons avec cinq sous d’argent. Je trouvais très coûteux le privilège d’assister à une cérémonie maléfique, mais évidemment je ne marchandai pas et acceptai l’offre. Nous conviâmes d’un rendez-vous le soir même, dans l’une des allées du grand parc de la ville.

Après le coucher du soleil, les gens de Ville-Joie changent d’apparence. Les démones déguisées en femmes mettent bas les masques et des hommes vêtus de guenilles viennent hanter le parc… Une fois que j’eus payé mon laissez-passer pour la cérémonie d’Aura Landevive, je me hâtai de quitter ce lieu inquiétant.

Trois soirs plus tard, le moment d’accomplir ma destinée arriva finalement, me rendant plus nerveux que je ne l’avais jamais été. La déesse Harva ne m’avait toujours pas accordé d’illumination divine pour me guider dans ma tâche sacrée. Aussi, dans la chambre d’hôtel que j’occupais ce jour-là, je priai de longues heures. Puis, avant de partir, je sortis l’épée magique et je laissai mon instinct me guider. Je la posai sur le sol, je m’agenouillai devant elle et j’en embrassai la lame. Une vision sanglante traversa mon esprit avec toute la fureur d’un orage d’été et je sus enfin comment devait périr Aura Landevive. Pour vaincre l’incarnation de Rudri, il me faudrait lui trancher complètement la tête et la faire rouler loin de son corps. Il me faudrait aussi lui plonger l’épée magique dans le cœur. Ainsi seulement j’accomplirais la volonté de Harva. La déesse ne m’avait pas laissé dans le doute, elle s’était manifestée à moi au moment opportun et j’en fus rassuré. Une grande exaltation me gagna et je sortis dans la rue le pas léger, l’épée contre ma cuisse, cachée sous un manteau long.

Tout se passa plus vite que je ne l’aurais cru. Un serviteur vêtu de couleurs vives m’accueillit à la porte et prit mon laissez-passer avec un air sournois. Il me demanda s’il pouvait s’occuper de mon manteau, mais je l’ignorai; je ne doutais pas que les suppôts de Rudri reconnaîtraient l’épée magique au premier coup d’œil. J’avançai d’un pas sûr dans le temple de Rudri, que ses disciples les plus fidèles envahissaient peu à peu. Tous s’étaient outrageusement parés de bijoux et même les hommes avaient mis du fard sur leurs joues. Je plissai les lèvres, dans un effort pour sourire à ces êtres décadents qui me dévisageaient. Je trouvai Aura Landevive presque tout de suite.

La démone était bien aussi belle que le ministre du culte me l’avait dit. Entourée d’hommes attentionnés, elle riait, dévoilant des dents parfaites, aussi blanches que des perles… Nos regards se croisèrent. Je déglutis avec difficulté, caressant l’épée sous mon manteau pour me donner du courage tandis que Rudri marchait vers moi d’une démarche féline.

—  Un homme au regard nouveau, étrange et mystérieux, qui me dévisage avec fermeté… s’amusa-t-elle en s’avançant, la tête penchée de côté.

Ma Daphné aussi avait eu cette habitude de pencher la tête en souriant. Cela lui donnait un air ingénu que j’adorais. Je me raidis pour ne pas me laisser attendrir.

—  Tu m’intéresses, poursuivit-elle, maintenant à trois pas devant moi. J’ignorais que le bal de juin me réserverait une si agréable surprise.

Je devinai son plan. Elle allait me demander mon nom, dans le but d’acquérir sur moi tous les pouvoirs. Sous son emprise, je ne saurais me taire. Je lui révélerais tout, je causerais ma propre perte en même temps que celle du reste de l’humanité! Avant qu’elle n’ajoute quoi que ce soit, je la pris de vitesse. J’ouvris les pans de mon manteau et tirai l’épée magique de son fourreau. Elle brilla d’un éclat froid — je renouvelai ma force et mon courage dans cette vision. Parce qu’elle était légère entre mes mains, parce que sa puissance faisait de moi un héros, l’épée traça un arc devant Aura Landevive et sa pointe lui trancha à demi le cou tandis que je criais:

—  Au nom de Harva, la protectrice et la bienfaitrice, meurs!

Aura Landevive tomba lourdement au sol, les mains crispées sur sa gorge, incapable d’endiguer le flot de sang.

—  Meurs, démone, et laisse à jamais les hommes en paix!

Dans la salle de bal, les suppôts de Rudri n’avaient mis qu’une seconde à réagir. Certains hurlèrent leur désespoir d’avoir échoué à damner le monde; d’autres, affolés, s’élancèrent dans tous les sens. Plusieurs hommes s’étaient élancés vers moi – je devais me hâter. Je m’acharnai sur le cou de Rudri jusqu’à ce que la tête se détache. Des mains semblables à des griffes se saisirent de moi, arrachèrent mon manteau, tirèrent mes cheveux… Je plantai la pointe de l’épée dans le cœur de la démone, m’attendant au moins à un éclair aveuglant…

Rien de tel ne se produisit: l’incarnation de Rudri était morte comme n’importe quelle femme. Ses fidèles m’avaient enlevé l’arme magique. Dans la bousculade, je l’entendis rebondir sur le plancher avec un bruit de ferraille. On m’aplatit au sol; je vis du coin de l’œil la pierre violette, détachée de la garde, rouler comme une bille…

Impossible de m’enfuir. Prostré, j’essayais de protéger mon visage, ma tête, mon ventre des coups dont me rouaient les suppôts de Rudri. Je supposai que ma vie finirait ainsi.

Il n’en fut cependant rien. Des gendarmes écartèrent les convives du bal, me remirent sur pied sans ménagement et me firent sortir du temple de Rudri tandis qu’une pluie d’insultes suivait la grêle de coups. Ma mission accomplie et l’épée loin de moi, les côtes douloureuses, le poignet fêlé et un goût âcre dans ma bouche… le courage me manquait, à présent, pour répondre à leurs invectives. Ils pouvaient bien me traiter de tous les noms, leur déesse n’en avait pas moins échoué dans ses plans diaboliques… Je me répétais que quelqu’un raconterait un jour l’histoire de l’Envoyé de Harva – mon histoire – en louangeant ma bravoure. J’aurais pu être tué sur place; je devinai que ce n’était que partie remise: les suppôts de Rudri mettraient sans doute fin à mes jours au cours d’une cérémonie spéciale…

Les gendarmes de Ville-Joie m’emmenèrent dans les cachots de la ville, où ils m’enfermèrent en compagnie de malfrats sales et puants.

—  Eh, le jeunot! T’as fait quoi? me demandèrent-ils en m’entourant avec curiosité.

Enfin, quelqu’un s’interrogeait sur ma destinée. Il ne s’agissait que de voleurs et d’assassins promis au gibet, mais leur intérêt me réconforta bizarrement. J’éprouvais le besoin de me confier.

—  Je suis l’Envoyé de la déesse Harva, répondis-je en épongeant mon sang avec ce qui restait de mes manchettes.

Comme Ariel Mieux à son arrivée dans l’île Raide, j’attendis un instant une exclamation de stupeur, d’admiration – d’incrédulité, même. N’importe quoi aurait mieux valu que l’indifférence ignare de mes compagnons de prison.

—  Ça ne vous fait rien? Je suis envoyé par la déesse pour empêcher l’odieuse Rudri de détruire les hommes! J’ai réussi à tuer Aura Landevive!

—  Aura Landevive? La Aura Landevive? s’étonna enfin l’un des bandits. Mais t’es pas juste cinglé, bonhomme, t’es fou furieux!

—  Vous ne comprenez pas! À travers elle, la déesse du mal…

Ils s’écartèrent de moi. Il s’en trouva même un pour hurler aux gardiens de le sortir de là, de le changer de cellule, à cause de moi.

—  Vous pouvez pas me laisser avec un fou! Le juge a dit que je dois être libéré demain… Le fou pourrait tous nous tuer cette nuit!

Personne ne changea de cellule; personne ne dormit de la nuit. Au matin, deux gardiens entrèrent dans les cachots avec mon épée, à demi cachée dans une guenille sale et couverte de sang bruni. Je crus bon de les prévenir:

—  Attention à cette épée, elle est magique. Je suis le seul à pouvoir la toucher sans danger.

Mes geôliers ricanèrent.

—  Une épée magique? Qu’est-ce que ça me fait peur! s’exclama le premier en laissant tomber le fourreau de tissu.

Il lança l’épée à son confrère comme si le métal lui brûlait les doigts.

—  Mais pas plus que cette déesse… Arriva… Rava… Quelque chose!

Quand le deuxième gardien saisit l’épée à son tour et fit des moulinets en me jetant un regard hilare, le doute m’effleura enfin. Tombant à genoux, je murmurai une prière à tous les dieux de la terre. »

 

 

Jasper, le vieux que l’on a jeté hier dans ma cellule, me contemple avec des yeux mouillés. Il a écouté toute mon histoire. Il m’a interrompu deux ou trois fois, pour ponctuer mon récit de phrases sibyllines dont j’ai vite renoncé à percer le sens. « Il faut récolter les racines à la fin de l’été, quand elles sentent mauvais. » « Il y a des araignées dans les fleurs. Elles prennent la couleur des pétales. On les appelle des araignées Thomas. » Absorbé dans ma narration, je n’y ai pas beaucoup réfléchi, je l’avoue à ma grande honte. Mais la sagesse du vieux Jasper est telle qu’il me faudrait des semaines pour seulement en percevoir toute l’étendue…

Le vieux aurait pu se rire de moi. Au contraire, pas une fois il n’a mis en doute mes propos. Et cette oreille attentive m’a fait du bien. Avant la fin. Il y a maintenant trois jours que je croupis dans la prison de Ville-Joie. Trois jours, juste le temps pour mes geôliers de me juger conscient de mes actes et de me condamner à mort.

—  Vous savez, Jasper, ce qui me trouble le plus? Depuis que j’ai accompli sa prophétie, Harva ne s’est plus manifestée à moi. Ni pour m’assurer de sa reconnaissance et de son soutien, ni pour m’accorder une ultime vision.

Le vieux hoche la tête.

—  Quand ma sœur est venue prendre le thé chez moi, je n’avais plus de Noir de Jais, alors je lui ai servi du Vert. Elle n’a pas vu la différence.

Un instant, je reste interdit face à ces nouvelles paroles mystérieuses. Le vieux m’adresse un sourire édenté – le premier depuis son arrivée – avant d’arracher trois de ses longs cheveux pour me les donner. Je ne comprends toujours pas. Alors Jasper secoue la tête, sans doute déçu par mon manque de finesse. Il ferme les yeux et se roule en boule sur le sol de pierre. Tel un enfant, il se met le pouce dans la bouche et s’endort en quelques minutes, malgré les quolibets de nos compagnons de cachot. Je soupire. Moi, en tout cas, je ne dormirai pas cette nuit.

—  Rien… Et pourtant, il me reste une dernière épreuve à vivre au nom de Harva.

 

 

Ce matin, tandis que je marche sous un ciel limpide pour la dernière fois, le long du sentier de gravats qui mène à la potence, je pense à Ariel Mieux, au ministre du culte… Ils auraient pu tenter quelque chose pour moi, cependant ils n’ont rien fait. Ils ont dû entendre parler de ma réussite – de la mort d’Aura Landevive, du moins. Ils auraient pu me faire parvenir un discret message; ils n’en ont rien fait. Eux aussi, comme Harva, semblent m’avoir abandonné à mon triste sort.

Tout en marchant, je me demande laquelle de mes deux âmes m’a trahi, là-bas, dans l’île Raide: la bleue ou la verte? Il ne me reste guère de temps pour y réfléchir; au pire, je tenterai la chance, juste avant de grimper sur la potence… Ce bon vieux Jasper m’a soufflé la solution, hier soir, lorsqu’il a caché la cuiller de son souper dans mon pantalon. Ce matin, je crèverai l’œil qui me destinait à tuer Aura Landevive.

Le bleu ou le vert?


Première publication: Solaris 157, 2005.

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