Le fantôme dans le mécha, de Philippe-Aubert Côté

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I

Une heure après le début de la diapause, Néolème et Théo s’emmitouflèrent dans leur vareuse protectrice, sortirent de leur chambre et traversèrent les appartements du Seigneur sans en éveiller les occupants. Déjouant la vigilance des gardes, ils empruntèrent la poterne de service pour émerger au pied des murailles de la forteresse d’Irénosthène. « On devrait être en diapause, protesta Néolème. Si on nous attrape…

—  Retourne près de tes blocs mémoriels, si tu as peur », lui répliqua Théo.

Comme prévu, Rhupan les attendait à l’angle de la contre-garde orientale. Après une accolade rapide, les trois amis s’élancèrent sur les sentiers montagneux qui descendaient en sinueux lacets jusque dans la Kludde Chasma, vaste réseau de vallées où s’épanouissait la célèbre forêt de cristal. « On fait une bêtise », chuchotait Néolème pour lui-même.

Certes, ils disposaient de cinq heures avant la fin de la diapause, mais si jamais le Seigneur s’éveillait plus tôt et constatait leur disparition? Néolème aurait dû rester tranquille dans son propre sarcophage, à recharger ses accumulateurs… Mais Rhupan voulait leur montrer « quelque chose de tabou », et refuser son invitation aurait constitué une grave offense: c’était grâce à lui que les autres juvéniles avaient cessé de surnommer Néolème « sauterelle détraquée ».

Ils cheminèrent une bonne heure. Néolème s’arrêtait pour sonder les parages, en quête d’un éventuel poursuivant, puis repartait au pas de course pour rattraper ses deux compagnons. Dans les hauteurs, la forteresse d’Irénosthène, juchée au sommet du contrefort dans lequel on l’avait en partie sculptée, se découpait sur un ciel grenat. Au-delà, le massif de Kludde, dévorant le quart de la voûte céleste, laissait fuir de longs nuages orographiques depuis ses cimes déchiquetées.

Au bas du contrefort, les trois robots traversèrent une succession de collines rocailleuses où fleurissaient les premières touffes d’aiguilles translucides. Plus loin, des centaines de conglomérats iridescents, parsemés de cristaux rhomboédriques, luisaient dans le crépuscule rougeâtre qui baignait en permanence la région. Les capteurs internes de Néolème frémirent quand il s’insinua entre eux: il y avait tant d’électricité accumulée ici! Il ramena son capuchon sur son crâne insectoïde et, avec d’infinies précautions, évita les aspérités des gemmes. Les robots foudroyés survivaient très bien aux décharges de Kludde Chasma, mais Néolème n’était encore qu’un juvénile au tégument souple: même avec sa vareuse, il hériterait d’une sévère brûlure.

Il aurait aimé être comme Rhupan: comme tous les enfants de la race Tenma, celui-ci possédait déjà un corps adulte, avec une cuirasse articulée sous laquelle roulaient des muscles nanocarbonés indifférents à la foudre et aux objets tranchants. Rhupan pouvait vagabonder à travers la forêt de cristal avec pour tout vêtement un kilt en lanières de cuir, mauves comme son tégument thoracique.

« Nous approchons », émit Rhupan sur une fréquence cryptée.

Les trois robots se trouvaient maintenant entourés par une multitude de piliers quartzifères hauts de quatre à cinq mètres, aux surfaces effilochées, d’apparence soyeuse. Suivant leur guide, Néolème et Théo avancèrent sur une cinquantaine de mètres avant de s’abriter derrière un arbre diamantin effondré.

Néolème put zoomer à travers l’espace libre laissé entre le tronc et le sol: trente mètres plus loin s’ouvrait une large clairière, au bord de laquelle une quarantaine de Tenmas étaient agenouillés sur des tatamis. L’un d’eux, un robot massif à la cuirasse vermillon, arborait sur le devant de son heaume céphalique une libellule dorée – Néolème ignorait de quel clan cet insecte était l’emblème. À voir la largeur du couvre-nuque de l’individu, et l’ampleur des ailettes décoratives sur ses tempes, il s’agissait sans aucun doute du chef. De part et d’autre de celui-ci, quatre Tenmas plus âgés, au tégument terni, étaient installés. En plus du kilt traditionnel, ils avaient revêtu une tunique vert de cobalt.

Tous regardaient la huitaine de guerriers qui s’affrontaient au centre de la clairière. Non, ils ne luttaient pas tout à fait entre eux. Avec leurs sabres, ils excitaient les cristaux de Kludde Chasma pour en arracher des éclairs. Quand ils y parvenaient, ils faisaient ricocher la fulguration sur leur lame pour la renvoyer à leurs adversaires. Ceux-ci tentaient de l’éviter ou de la réexpédier à un autre joueur.

Une joute de porte-éclair. L’un des rituels les plus tabous des Tenmas. « C’est un au revoir? demanda Théo à Rhupan sur la fréquence cryptée.

—  Oui. Le clan offre une dernière joute pour honorer les quatre aînés qui portent la tunique verte. À la fin, chacun d’eux sera accompagné au cœur de Kludde Chasma par l’un de ses enfants pour rencontrer sa mort»

Néolème frémit des antennes. « Ils vont être euthanasiés?

—  Non. Quand nous sentons nos biocomposantes se flétrir, nous allons au-devant de la mort avec dignité. » Rhupan effleura son plastron. « Tous les Tenmas ont des cristaux de Kludde Chasma dans leurs parties cybernétiques. Kludde Chasma fait partie de notre cycle vital. Nous naissons avec ses minéraux, nous nous épousons en son sein, et quand nous sommes vieux, nous y retournons. »

Ils restèrent silencieux tous les trois, les yeux fixés sur la joute de porte-éclair. Néolème trouvait cela magnifique. Et désespérant. Conduire ses proches à la mort au lieu de les soigner? C’était… cruel!

« Néolème, Théo, voulez-vous être mes amis? » demanda Rhupan.

Néolème dévisagea Théo. Celui-ci, avec son visage d’humain en argent et ses yeux bleus si expressifs, semblait surpris et ravi tout à la fois.

Rhupan expliqua: « Chez les Tenmas, les amis doivent posséder un souvenir. Un secret qu’ils gardent pour eux. Je voulais vous offrir ce spectacle comme souvenir. » Il inclina la tête. « Acceptez-vous d’être mes amis? »

Théo posa la main sur le front de leur camarade, là où le heaume céphalique s’emboîtait dans sa visière. « On sera amis pour la vie.

—  Et au-delà », renchérit Néolème en effleurant des doigts la tempe du Tenma.

 

II

1.

Le pilote replia les voiles. Le petit éoscaphe décrocha des vents de haute altitude et descendit en direction du massif de Kludde, planant sur les courants intermédiaires. Loin en bas, la forteresse se dressait toujours sur son contrefort, séparé de la montagne par un large col. Irénosthène, gardienne des frontières entre les deux plus grands empires d’Anachéron: celui de l’Octant, au sud, auquel appartenait Théo, et celui des Tenmas, au nord.

En apercevant ainsi la citadelle du haut des airs, Théo fut submergé par la nostalgie. Pendant toute son enfance, alors que lui et son gémeau passaient d’un de leurs quatre cogéniteurs à un autre pour accomplir leur apprentissage, il venait à Irénosthène une fois par an, pendant trois mois, pour acquérir les rudiments du commerce et des échanges avec les autres cultures robotiques.

C’était avant son entrée dans l’âge adulte et le début de ses fonctions officielles en tant qu’aide diplomatique auprès des traîne-cyclones, quatre ans plus tôt. Théo s’attendait à voir Irénosthène changée, mais en zoomant depuis le cockpit, il repérait les remparts de pierre familiers, soutenus par des piliers granitiques sculptés à même la montagne, et les mêmes bâtiments aux arêtes prolongées par des éperons pour fendre les vents. Autour du donjon central, où résidait l’administration, les comptoirs commerciaux destinés aux Tenmas s’étalaient sur les bastions qui accueillaient aussi les jardins et les zoos.

Les zoos. Théo s’y était bien amusé, autrefois, à apprivoiser les créatures organiques. Réprimant un rire grinçant, il se rappela comment son gémeau raillait son désir de « communiquer » avec les bêtes. Et pourtant! Cette grande sauterelle de Néolème n’avait pu s’empêcher d’adopter un chat qu’il gardait contre lui à l’intérieur de son unité de recharge. Un félin tout gris, qui avait dû être son seul ami à la forteresse – en dehors des blocs mémoriels consacrés à la physique, de Théo et de Rhupan, bien sûr.

Rhupan. Où était celui-ci, en ce moment?

« Atterrissage dans quelques minutes, dit le pilote, un serpentiforme connecté aux commandes. Le voyage vous a été agréable?

—  Il l’a été, croyez-moi.

—  J’en suis ravi. Je m’en voudrais de déplaire à l’un des enfants du Seigneur d’Irénosthène.

—  Je ne suis qu’un humble diplomate », précisa Théo.

Cela faisait des années qu’on ne l’avait pas qualifié « d’enfant du Seigneur d’Irénosthène ». Théo réprima son agacement: il ne venait pas en rejeton d’un monarque exigeant plus de déférence qu’un autre. Le Seigneur d’Irénosthène n’était qu’un commerçant puissant au service de l’Octant, non un roi. Et Théo rendait seulement visite à son cogéniteur, comme n’importe quel citoyen attentionné le ferait.

Faux. Son cogéniteur l’avait appelé. « Théo, tu dois venir, avait-il dit d’une voix tracassée. Pour une mission des plus importantes. »

Or, Polychirès, Seigneur d’Irénosthène, n’avait jamais été inquiet.

 

*

 

Théo attendait depuis une dizaine de minutes, debout dans l’antichambre aux murs couverts d’hologrammes, quand la porte donnant sur le bureau du chambellan s’ouvrit. Un insectoïde entra, un individu aux palpes labiaux frémissants et au corps efflanqué de sauterelle, avec des sclérites en nanolumine argenté. Il portait un kilt tenma, dont l’étoffe entre les lanières de cuir présentait le tartan vert et bleu de l’Octant.

Théo et le nouveau venu se dévisagèrent. « Néolème?

—  Théo? Qu’est-ce que tu fais ici?

—  Polychirès m’a demandé de venir, dit Théo en s’approchant de son gémeau. Et toi…

—  Moi? Il m’a sommé de venir, oui! »

Théo voulut demander des précisions, mais le visage du chambellan apparut sur le mur du fond. « Maître Théo, Maître Néolème, le Seigneur Polychirès va vous recevoir. Veuillez entrer. »

Les deux robots passèrent de l’antichambre à la vaste bibliothèque octogonale où Polychirès accordait ses audiences. Des blocs mémoriels s’alignaient par dizaines sur chaque mur, à l’exception de celui d’en face, où s’ouvrait une fenêtre donnant sur le massif de Kludde. Sur le côté, une robuste armature de laiton et d’acier contenait une mappemonde d’Anachéron; une ligne rouge symbolisant le terminateur séparait la sphère en deux moitiés, l’une plus pâle pour représenter la face diurne de la planète, l’autre, plus foncée, pour l’hémisphère nocturne. Des flèches de toutes les couleurs, y serpentant, indiquaient les trajectoires des vents. Une émeraude sertie dans le terminateur signalait l’emplacement d’Irénosthène.

Polychirès, le grand sagittaire d’acier, les attendait au pied de la mappemonde. Debout sur ses pattes antérieures, il avait replié avec élégance les postérieures pour poser sa croupe sur des coussins miroitants. Sur son dos chevalin, il avait jeté une élégante couverture verte bordée d’argent, attachée à son ventre et à son thorax humanoïde par des ceintures de nickel. Sur la table basse, à sa droite, trônait un petit gualyan ventru muni de quatre longes pipes à anguille. Polychirès, en ayant porté une à sa bouche, recracha la fumée bleuâtre par le nez.

Quand la porte de la bibliothèque se fut refermée, le Seigneur abandonna sa pipe et, entorse suprême au protocole, quitta ses coussins pour trotter vers ses visiteurs, ses sabots à trois doigts foulant le sol marbré sans renvoyer le moindre son. « Mes enfants! Merci d’être venus!

—  Nous te serons toujours obéissants », dit Théo en donnant l’accolade à son cogéniteur.

Néolème resta immobile, ses bras filandreux croisés sur la poitrine. Polychirès s’inclina pour lui offrir sa nuque, où foisonnait une crinière de fibres optiques chatoyantes. « Tu m’en veux de t’avoir arraché à tes recherches. Mais j’ai une bonne raison d’agir ainsi. Voudras-tu me pardonner? »

Le Seigneur d’Irénosthène demander pardon? C’était extraordinaire! Néolème parut surpris et, sans proférer le moindre reproche, caressa la crinière de son cogéniteur. « Je suis content de te voir en bonne santé.

—  Et moi aussi, dit Polychirès en reculant pour mieux les jauger. Laissez-moi vous regarder. C’est… Je vous vois pour la première fois en tant qu’adultes…

—  Fini les vareuses pour juvéniles, dit Théo avec un sourire.

—  Elles sont inutiles. Vous avez le tégument ferme. »

Le sagittaire fit glisser son index d’acier le long des fines cicatrices de croissance qui marbrait l’épaule de Théo. Néolème ajouta: « Tu n’étais pas à notre émancipation.

—  Je vous ai déçu, je le crains, dit Polychirès avec tristesse.

—  Tu nous as quand même envoyé un message de félicitations, et des cadeaux, dit Théo.

—  De bien piètres substituts à ma présence. Je ne saurais assez m’excuser. Mais il y avait une raison à mon absence. Et elle n’est pas étrangère à celle pour laquelle je vous ai réclamés.

—  Et pourquoi sommes-nous ici? demanda Néolème. On m’a retiré du projet sur le moteur Artemie! J’en suis le deuxième concepteur!

—  Venez voir », dit Polychirès.

Le sagittaire les conduisit près de la fenêtre septentrionale et leur désigna, en contrebas, le col séparant Irénosthène du massif de Kludde, en face. Un barrage éolien reliait la forteresse à la montagne, semblable à un pont de pierre soutenu par de larges contreforts entre lesquels les vents de la vallée de Borée, à gauche, s’écoulaient vers Kludde Chasma, loin sur la droite, à l’est. De l’autre côté de cette rivière aérienne et invisible, une vaste plate-forme de maçonnerie entourée de paravents accueillait plusieurs jonques volantes aux voiles repliées. Des navires tenmas. En zoomant, Théo repéra les scolopendres dorés entortillés autour des balustres du bastingage.

Le scolopendre des Neiji. Le clan de Rhupan. Rhupan, avec qui Théo et Néolème avaient formé un pacte d’amitié devant une joute de porte-éclair. Rhupan qui avait consolé Néolème à la suite de la mort de son chat et l’avait accompagné dans la forêt de cristal pour y enterrer la pauvre bête.

« L’Octant doit entreprendre une négociation délicate avec les Neiji, expliqua Polychirès en caressant le bouc de fibres optiques qui prolongeait son menton. Akamaru, leur chef actuel, songe à rejoindre notre empire.

—  Les Neiji veulent rejoindre l’Octant? s’étonna Néolème.

—  C’est l’un des clans les plus fiers de l’empire tenma, objecta Théo.

—  Plus maintenant, dit Polychirès. Les Neiji sont en disgrâce. Vous le savez, les Tenmas se reproduisent exclusivement entre eux. Des unions si… incestueuses affaiblissent les biocomposantes. Les Neiji souffrent de sclérose paralysante, ils sont de moins en moins habiles au maniement des armes. Depuis deux ans, le nombre de guerriers dans leur communauté a tellement diminué qu’ils sont maintenant constitués de commerçants en majorité.

—  Et les Tenmas méprisent les marchands, dit Théo. Pour eux, c’est un mal nécessaire.

—  Oui. De plus, les autres clans refusent de s’unir aux Neiji, par crainte de corrompre leurs descendants avec la sclérose.

—  Et les Neiji veulent que l’Octant les guérisse? dit Néolème.

—  C’est le souhait d’Akamaru.

—  Il va rencontrer beaucoup d’opposition dans ses propres rangs, ajouta Théo.

—  C’est le cas. Plusieurs familles se sont rangées du côté d’Akamaru, mais les autres craignent qu’une association avec nous provoque la guerre au sein de l’empire tenma.

—  Et j’imagine que l’Octant ne tend pas la main aux Neiji par pure générosité, laissa tomber Néolème. Elle espère quelque chose en retour. »

Polychirès ouvrit la bourse accrochée à sa ceinture et en sortit une pépite dorée. « De la fulgurite. Les Tenmas les génèrent dans les joutes de porte-éclair. Elles ont des propriétés intéressantes.

—  On s’y intéresse comme supraconducteur dans les moteurs hyperspatiaux, fit Néolème, les antennes dressées par son intérêt soudain. On en a besoin pour l’Artemie…

—  Il y a beaucoup d’autres applications. Nous voulons convaincre les Neiji de nous approvisionner en fulgurites en échange de notre protection.

—  Et en quoi pouvons-nous vous aider, moi et Néolème?

—  En étant responsables du gualyan au cours des négociations. Pour agrémenter nos invités.

—  Quoi? cracha Néolème en claquant des mandibules. On m’arrache à des recherches de la plus haute importance juste pour servir des pipes à anguille? C’est ainsi que l’Octant entend m’employer adéquatement?

—  Du calme, dit Théo. La cérémonie du gualyan est un art raffiné, avec un échange de cadeaux…

—  Les Tenmas gardent un merveilleux souvenir des gualyans que vous avez préparés pour eux, autrefois, intervint Polychirès. Vous connaissez bien les Neiji, et enfants vous avez bénéficié de l’affection d’Akamaru. Mais surtout, savez-vous qui est son bras droit? Seijuroh. »

Seijuroh. Le cogéniteur principal de Rhupan. En voyant l’expression de Théo, Polychirès sourit: « Rhupan et vous deux avez grandi ensemble. À vous trois, vous avez prouvé que les Tenmas et l’Octant peuvent s’entraider. Votre présence à la négociation va rappeler ce fait aux Neiji. Et vous n’êtes pas les seuls: nous rappelons tous les serviteurs et les diplomates qui leur ont fait bonne impression dans le passé. La rencontre doit être parfaite. »

Néolème croisa les bras. « Ai-je le choix?

—  Non. L’Octant l’ordonne. »

Devant le silence renfrogné de Néolème, Polychirès conclut: « Le chambellan va vous conduire à vos appartements. Nous verrons les autres détails plus tard. Pour l’instant, gardez seulement à l’esprit que ces négociations sont très importantes: tout devra être parfait. »

 

2.

Deux diapauses plus tard, Néolème sortit rasséréné de son unité de recharge. Il avala plusieurs capsules de protoplasme pour nourrir ses biocomposantes et conclut son frugal déjeuner par des framboises – d’authentiques framboises de Borée, hors de prix dans le reste de l’empire, mais que Polychirès pouvait importer par tonnes à faible coût. Pour signifier ses fonctions officielles, Néolème revêtit un nouveau kilt arborant le blason d’Oros, la capitale de l’Octant, puis il se rendit au monorail permettant de traverser le col et sa rivière aérienne jusqu’au camp des Tenmas.

Un garde d’Irénosthène l’y attendait, un serpentiforme tout en écailles d’émeraudes, dont le thorax décharné et les bras filandreux abritaient des dizaines d’armes repliées dans leurs interstices. Ce robot-là était l’un des plus laids que Néolème ait jamais vus, mais l’autre s’inclina néanmoins avec élégance en rabaissant son capuchon de cobra. « Maître Néolème, nous avons reçu l’ordre de veiller sur vous dans toutes vos interactions avec les Neiji.

—  Je n’ai pas besoin d’escorte, protesta Néolème. Je vais seulement voir Maître Seijuroh.

—  Nous devons veiller sur vous. Si vous voulez vous donner la peine d’embarquer. »

Le cobra désigna la nacelle du monorail. Agacé, Néolème le précéda dans le petit véhicule. Il garda le silence pendant toute la traversée, laissant son regard errer sur l’immense vastitude de Kludde Chasma, au-dessus de laquelle un orage se préparait. Dans les entrailles du barrage éolien, sous le monorail, les neuf grandes turbines devaient tourner à plein régime.

La nacelle pénétra dans la station d’arrivée. Néolème en descendit et se dirigea vers le petit poste de contrôle à l’entrée du camp des Neiji. Lui et son garde du corps à capuchon inclinèrent la tête devant les sentinelles tenmaes chargées de surveiller le périmètre. Ils énoncèrent leur identité et leur mission, puis un vigile les escorta à travers les jonques aériennes, jusqu’à celle amarrée au centre de la piste. Le vaisseau personnel d’Akamaru, chef des Neiji.

À l’intérieur, on les introduisit dans une petite salle d’audience carrée, dont les murs métalliques étaient couverts de lattes de bois vernies et entrecroisées. Seijuroh s’y trouvait, assis sur un tatami, une table basse à son côté. Le vieux Neiji y avait posé un gualyan au corps effilé, pourvu de deux pipes-anguille.

Néolème s’inclina, fouillant sa mémoire pour retrouver toutes les formules de politesse dont on lui avait bourré le crâne dans son enfance – tellement compliquées comparées aux plus difficiles équations de l’univers! « Je vous salue, noble Seijuroh. Le seigneur Polychirès m’envoie examiner les épices que le seigneur Akamaru souhaite offrir pour la cérémonie du gualyan.

—  Je te salue, Néolème enfant de Polychirès, émit Seijuroh en lui rendant son inclinaison, sans se lever. Assieds-toi, je te prie. Et vous, installez-vous à votre guise. »

Le cobra effectua une révérence, la main gauche sur la poitrine et la droite dans le dos, puis il s’installa dans un coin en enroulant son long corps sous lui pour se stabiliser et croisant les bras devant son thorax décharné pour rester à l’affût.

Néolème s’agenouilla. Seijuroh garda le silence un moment, impassible, puis s’inclina pour poser avec chaleur les doigts sur sa joue droite. « Comment vas-tu? À notre dernière rencontre, tu étais un enfant. Et maintenant, l’adulte se présente devant moi.

—  Je vais très bien, Seigneur Seijuroh. Et vous-même?

—  Ma santé est indemne après toutes ces années. Je n’ai pas vu Théo. Comment va-t-il?

—  Bien. En ce moment, il examine les épices que Polychirès compte offrir pendant les négociations. Puis-je m’informer du bien-être de Rhupan?

—  Il va très bien aussi. Il monte la garde sur le périmètre.

—  Il a acquis le statut de guerrier?

—  Oui. Avec plus de Tenmas de sa trempe, notre clan serait envié par tous les autres.

—  Le Seigneur Polychirès m’a appris le déshonneur des Neiji. J’en suis peiné. Mais si je peux contribuer à vous aider, je redoublerai d’efforts. »

Ils discutèrent pendant quelques minutes, puis, en venant au vif du sujet, Seijuroh posa sur la table une petite boîte qu’il ouvrit. À l’intérieur s’alignaient dix éprouvettes remplies de gommes ou de fluides colorés. « Ce sont des échantillons des essences apportées par Akamaru. Laquelle veux-tu analyser en premier? »

 

*

 

Après une succession de palabres polies, Néolème prit congé de Seijuroh, les capteurs nasaux saturés des parfums inhalés avec le gualyan de son hôte. Le cobra le suivait en rampant silencieusement, alors qu’un serviteur les guidait à l’extérieur de la jonque, puis jusqu’au poste de contrôle.

Un autre Neiji s’était ajouté aux vigiles de tout à l’heure, un géant avec un heaume céphalique surmonté d’une scolopendre neuve. Appuyé avec nonchalance sur sa lance, il arborait un tégument thoracique mauve, lacé par des ligaments bleu royal.

Néolème s’arrêta, et son garde du corps dut ramper sur le côté pour éviter la collision. « Je le connais », dit Néolème à l’intention du cobra.

Il se dirigea vers Rhupan et s’inclina. « Vieil ami. Erres-tu en ce lieu en quête d’une noble action à entreprendre?

—  Aucune à part celle de te tenir compagnie, répliqua Rhupan en s’inclinant à son tour.

—  Veux-tu alors cheminer avec moi sur la crête?

—  Ce serait un immense honneur. »

Néolème se retourna vers le cobra. « Nous allons rentrer par le passage piétonnier. »

Le serpentiforme examina Rhupan avec sévérité, mais sans émettre d’objection. Néolème et le Tenma traversèrent le poste douanier et contournèrent la station du monorail pour se diriger vers le tunnel couvert qui courait parallèlement au long de la crête du barrage éolien. Le passage, abrité du vent par une verrière ovale, était balisé à intervalles réguliers par des blocs de fulgurite lumineux offerts par les Tenmas à l’Octant. Chacun était sculpté à l’effigie d’une des espèces robotiques peuplant ou ayant peuplé Anachéron: Humanoïde, Insectoïde, Sagittaire, Tenma, Traîne-cyclone, Chapardeur… Quelques statues représentaient des robots dont le thorax, ouvert, laissait émerger un être humain. Des méchas, des machines pilotées par des humains dissimulés dans leurs entrailles. Après la disparition des humains qui avaient colonisé Anachéron, six siècles plus tôt, ces engins n’étaient plus que de vieilles mécaniques reléguées dans les musées, ou dont les pièces détachées réapparaissaient parfois dans le bric-à-brac des colporteurs.

« Je suis content de te revoir, dit Néolème à Rhupan. Tu as reçu la scolopendre. Tu es donc un guerrier?

—  Oui. Et toi, tu es un adulte. J’aurais tant voulu assister à ton émancipation, mais je suis un Tenma. Apprendre qu’on t’avait convoqué ici avec Théo m’a rempli de joie.

—  L’idée de te revoir m’a aussi rendu heureux. Je déplore seulement que ce soit dans des circonstances aussi délicates.

—  Oui. Mon clan traverse une grave crise.

—  Nous en sortirons. Si votre clan décide de rejoindre l’Octant, vous pourrez éliminer la sclérose de vos gènes et récupérer votre statut. Tu pourrais vivre un siècle, comme moi. »

Rhupan s’immobilisa et regarda Néolème avec un sourire bienveillant. Une vingtaine de mètres en arrière, le cobra arrêta lui aussi sa reptation. « Je te connais bien, vieil ami, dit Rhupan. Tu aimerais qu’on me soigne. Mais je suis un Tenma.

—  Mais si vous rejoignez l’Octant, guérir n’aura rien de honteux, protesta Néolème. Et vous… Vous pourrez former des tétrades parentales avec d’autres robots. Le mélange des gènes va éliminer la sclérose de votre clan en une génération.

—  Et en une génération nous ne serons plus des Tenmas. Si les miens veulent être soignés, je les aiderai. Mais je veux rester celui que je suis. » À travers la verrière, Rhupan désigna la lointaine forêt de cristal, couverte par l’orage. « Je suis né grâce à Kludde Chasma et, un jour, je devrai retourner en son sein. Et mon enfant devra m’y aider. Un enfant que j’aurai avec trois autres Neiji. Kludde Chasma nous interdit l’appariement avec un étranger. »

Néolème tapota ses palpes labiaux les uns contre les autres, puis revint à la charge: « Ton clan va peut-être rejoindre l’Octant. Vous pourrez changer la tradition, avoir des enfants avec…

—  Je sais. Mais même si nous rejoignons votre empire, nous voudrons rester nous-mêmes sur certains plans. Et notre lien avec Kludde Chasma en fait partie. Mais ça ne change rien au fait que toi et Théo êtes mes meilleurs amis. Quand je retournerai dans le Chasma, je lui montrerai avec fierté comment vous avez enrichi mon existence. »

Néolème replia ses palpes labiaux avant de les desserrer pour murmurer: « Tu te souviens du moment où nous nous sommes rencontrés? Tu t’es interposé face à des humanoïdes qui me traitaient de sauterelle détraquée.

—  Oui. Je leur ai dit que la sauterelle était pour nous un symbole d’intelligence et de vitalité.

—  Tu te souviens aussi de mon chat? Quand nous l’avons enterré dans la forêt de cristal? »

Néolème se rappela un instant l’effroi puis le chagrin qui s’étaient emparés de lui quand il avait découvert la petite bête inerte, qui plus jamais ne miaulerait ni ne se loverait contre lui. Il se souvenait encore des paroles qu’avait prononcées Rhupan lors de l’enterrement improvisé: « Il fait partie du Chasma à jamais. Quand tu viendras ici, il sera toujours à tes côtés. »

Rhupan pencha la tête: « Je vois que tu n’as pas oublié la promesse que nous nous sommes faite à ce moment. »

Néolème n’osait l’admettre à voix haute. Le Tenma lui épargna cette peine: « Je me sens honteux d’avoir juré de mêler mon plasme au tien. J’étais juvénile, je croyais bien agir… Mais au moment de donner ton plasme à une matrice pour qu’elle te fabrique huit enfants, il sera plus judicieux de le faire avec trois cogéniteurs de l’Octant. Mes gènes portent la sclérose. Je souillerais notre descendance.

—  La matrice peut corriger ce défaut. »

Rhupan resta silencieux. Néolème inclina la tête: « Je comprends. Nous nous reverrons, avant mon départ?

—  Bien sûr », dit Rhupan avec une révérence.

Mais Néolème marchait déjà en direction de la forteresse, palpes labiaux contractés.

 

3.

La délégation des Tenmas, une dizaine d’individus précédée du chef Akamaru, arriva à pied à la forteresse, en empruntant le tunnel piétonnier sur la crête du barrage. Une cinquantaine de guerriers hérissés chacun d’un étendard à l’effigie de la scolopendre les suivait, leur défilé suscitant des acclamations enjouées parmi la population d’Irénosthène massée sur les terrasses et dans les rues. Avec un flegme impassible, les Tenmas se rendirent jusqu’à la vaste cour intérieure, au pied du donjon, où une foule triée sur le volet les accueillit en lançant des fleurs sur leur passage. Polychirès les attendait à l’entrée de la haute tour, en compagnie du Premier Orateur, l’ambassadeur chargé de transmettre les offres de l’Octant.

Théo et Néolème se tenaient avec les autres serviteurs à l’intérieur, dans la salle octogonale, où trônait la table circulaire destinée aux discussions diplomatiques. Au centre de celle-ci émergeait la tête du gualyan cérémoniel, hérissé d’une trentaine de pipes-anguille enroulées. Le ventre de l’appareil se trouvait dans la chambre de préparation, un étage en dessous. Pendant les discussions, les négociateurs pourraient tout à la fois détendre et stimuler leur esprit en savourant les vapeurs parfumées que prépareraient les deux gémeaux dissimulés dans le sous-sol.

Les délégués des deux partis firent leur entrée. Théo observa Polychirès et le Premier Orateur accueillir formellement Akamaru et sa suite, parmi laquelle figurait Seijuroh. Il y eut des révérences, des palabres conformes aux protocoles de politesse, puis des échanges de cadeaux. Les Tenmas offrirent des sabres de qualité aux manches de fulgurite, les gens de l’Octant donnant en retour des blocs mémoriels recelant leurs œuvres littéraires fondamentales. Puis Akamaru fit apporter les épices destinées au gualyan. Le Premier Orateur proposa des résines parfumées provenant des propres réserves de Polychirès.

On confia toutes les éprouvettes à Théo et à Néolème. Ceux-ci inclinèrent la tête pour saluer les délégués, puis ils sortirent par une porte latérale. « Je croyais que ça ne finirait jamais », grommela Néolème alors qu’ils descendaient l’escalier hélicoïdal conduisant à la chambre de préparation.

Théo décida d’ignorer la mauvaise humeur de son gémeau. Ils pénétrèrent dans la petite pièce, octogonale elle aussi, où s’arrondissait la panse ventrue du gualyan, dont le cou s’étirait pour disparaître dans le plafond. Théo activa les holomurs, ce qui fit apparaître sous leur surface translucide des images de la salle qu’ils venaient de quitter. Les délégations avaient pris place, Akamaru et Seijuroh installés à angle droit avec le Premier Orateur et Polychirès. Tenmas et Octants étaient assis de manière alternée, pour éviter de constituer une opposition apparente.

« Rhupan est absent, observa Néolème.

—  Il était dans la parade. Il ne doit pas être utile aux négociations elles-mêmes.

—  Je me demande en quoi nous, nous le sommes. »

Théo apposa ses mains sur les flancs du gualyan. Sur l’ordre transmis par les capteurs au bout de ses doigts, le métal commença à se réchauffer, puisant son énergie dans celle de la forteresse. « Nous avons déjà eu cette discussion, Néolème. Les Tenmas apprécient notre présence aux côtés de Polychirès. Nous leur avons rappelé de bons souvenirs. Certains d’entre eux seront mieux disposés envers cette négociation.

—  Si tu le dis. »

Théo retira ses mains du réservoir et foudroya son gémeau du regard. « Ce n’est pas le moment d’agir comme un enfant! Tu te souviens de ce que Polychirès nous a dit? Tout doit être parfait! Tu veux ruiner leurs efforts, là-haut, en leur servant un gualyan mal préparé?

—  Non, marmonna Néolème en s’affairant sur le comptoir de préparation des épices. Mais peu importe que cette négociation réussisse ou pas: les Tenmas vont rester enlisés dans leurs coutumes ridicules. »

Néolème était agaçant quand il s’agissait de politique! Théo s’en souvenait bien, maintenant.

Sous la surface des murs, les discussions avaient commencé. Théo et Néolème s’entendirent sur les mélanges de résine à effectuer pour rendre les fumées les plus savoureuses possible. Théo prépara plusieurs litres de solvants auquel il additionna les essences offertes par Polychirès à l’aide du Premier Orateur. Elles étaient plutôt fortes, aussi les affaiblit-il avec quelques gouttes d’atténuateur. À la limite de son champ visuel, il voyait son gémeau s’activer devant le samovar dans lequel il avait mélangé les épices apportées par les Tenmas pour les transformer en une pâte odorante. « Tu as un peu d’atténuateur? demanda Néolème. La solanone apportée par Akamaru est plus corsée que l’échantillon de Seijuroh. »

Théo lui donna le flacon. Sur les holomurs, Akamaru avait pris la parole. « Permettez-moi de vous détromper, Premier Orateur. Je crois que rejoindre l’Octant sera salutaire à mon clan. Ce sera une solution judicieuse au mal qui nous ronge. Mais je tiens aussi à préserver notre essence. Notre identité. »

Les autres Neiji acquiescèrent avec quelques murmures. Le Premier Orateur posa les mains bien à plat sur la table. « Nous en sommes conscients, dit-il. Et c’est pour cela que l’Empire est prêt à vous offrir un statut particulier. Nous appelons cela « trésor national vivant ». Vous aurez droit à vos propres terres sur notre territoire, avec libre accès à Kludde Chasma, et à toutes les ressources pour perfectionner vos arts, transmettre vos traditions à votre progéniture.

—  Même y sensibiliser nos citoyens désireux de la connaître, ajouta Polychirès. Dans les limites imposées par vos traditions, bien sûr.

—  Et en échange, nous devrons vous livrer nos secrets de fabrication pour les fulgurites? demanda Akamaru.

—  Nul besoin. Vous n’aurez qu’à les fournir sans enfreindre le moindre tabou. »

Théo entendit Néolème actionner la presse du samovar. « La pâte est prête, dit-il.

—  Je charge le solvant. »

Théo versa les fluides parfumés dans le réservoir inférieur du gualyan. Néolème, de son côté, répartit la pâte dans les quatre chaufferies disposées autour de l’appareil. Quand tout fut paré, Théo envoya un message crypté pour avertir Polychirès.

« Tout semble parfait », dit Néolème en pliant et dépliant ses doigts articulés.

Il indiqua les holomurs. « Dis-moi, aide diplomatique qui accepte de jouer les serviteurs, ça se déroule bien, là-haut?

—  Sauterelle détraquée », marmonna Théo.

Celui-ci se mit néanmoins à suivre les débats sur les holomurs. À première vue, tout avait l’air d’une discussion d’égal à égal, mais en dépit de leur assurance, les Neiji étaient aux abois. Les autres clans refusaient d’associer leurs gènes aux leurs, par crainte de corrompre leur descendance avec la sclérose, et comme tous les Tenmas, ils refusaient par honneur de laisser leurs matrices corriger leurs défauts. D’ici quelques décennies, les Neiji seraient éteints. Leur seule chance de survie, c’était d’accepter les soins des médecins de l’Octant. Fabriquer de la fulgurite semblait un bien moindre mal, surtout si l’empire les entretenait en retour, mais la situation n’avait rien d’évident pour les Neiji eux-mêmes. Ils tournaient ainsi le dos à une chefferie méprisante, certes, mais qui avait toujours fait partie de leur identité.

Ces négociations étaient un chantage plutôt qu’une manifestation d’altruisme de l’Octant. Théo plissa ses arcades sourcilières. Il se serait attendu à mieux de la part des siens.

Un trille, envoyé par Polychirès. « C’est le moment », dit Néolème.

Théo augmenta la température du gualyan et ouvrit les valves. Néolème s’assura que la pâte sublimait dans les quatre chaufferies et se combinait aux essences contenues dans le réservoir. Une fois les flaveurs mêlées, Théo envoya un message à Polychirès. Sur les murs, plusieurs serviteurs accoururent aussitôt dans la salle de discussion pour décrocher les pipes-anguille de la tête du gualyan et les offrir aux délégués avec une révérence. Échange de paroles rituelles, puis les tractations reprirent au milieu de la fumée exhalée par l’assemblée.

« Tout a l’air de bien se dérouler, dit Néolème.

—  Un gualyan de qualité est gage d’une discussion réussie, dit Théo en ouvrant l’une des buses du gualyan pour en humer lui-même le contenu. Tu disais que notre présence à ces négociations était inutile? »

Il inspira les vapeurs. Un pur ravissement, digne des plus grands monarques. Une perfection.

À l’exception…

À l’exception d’un parfum piquant qui s’était glissé subtilement parmi les autres, telle une impureté dans un alliage.

« Néolème, viens goûter… »

Les cris déferlèrent dans la chambre de préparation comme un raz-de-marée. Théo se retourna vers l’holomur que Néolème regardait, antennes tendues.

Tous les délégués s’étaient levés. L’un des Neiji était en proie à de violentes convulsions, le dos arqué, les mains sur la gorge, comme s’il voulait se l’arracher.

C’était Seijuroh.

Tous les négociateurs présents dans la pièce avaient abandonné leurs pipes. Elles ressemblaient à une multitude de serpents délaissés, dont les têtes laissaient échapper de longues volutes bleuâtres.

Akamaru se précipita sur Seijuroh et le saisit pour l’immobiliser, en appelant un guérisseur de toutes ses forces. Polychirès s’approcha en hurlant des ordres.

Et soudain, sous les mains d’Akamaru, le thorax de Seijuroh s’ouvrit.

Le plastron du Tenma se fendit en son milieu et, avec lenteur, ses deux pans se relevèrent avec un chuintement, alors que les épaules et la tête de Seijuroh basculaient par en arrière. Akamaru lâcha son subordonné et recula d’un pas, le laissant s’affaler sur la table. Une expression d’horreur mêlée d’étonnement déformait son visage, ainsi que celui de tous les autres témoins de la scène.

À l’intérieur de Seijuroh, quelque chose de blanc et de pâle palpitait. Une créature organique, comme les bêtes des zoos. Mais Théo n’en avait jamais vu comme celle-là.

« Théo, murmura Néolème, c’est… C’est un être humain! »

 

4.

Après deux diapauses sans nouvelles de son cogéniteur, Théo passa outre aux protestations du chambellan et s’installa dans l’antichambre. Il dut patienter deux heures avant de voir le Seigneur d’Irénosthène quitter la salle d’audience, suivi du Premier Orateur et d’un général arrivé la veille.

Tous s’immobilisèrent en découvrant Théo debout dans l’angle, à côté de la porte du chambellan. « Seigneur Polychirès, dit le général, n’est-ce pas là l’un de vos enfants?

—  Théo, commença le sagittaire, je suis occupé, mais…

—  Tu me dois une explication. Maintenant.

—  L’endroit et le moment sont mal choisis pour…

—  Néolème est effondré et tu n’es même pas allé le voir! »

Polychirès hésita. Le Premier Orateur lui caressa la crinière: « Nous vous attendrons dehors. Vous avez là un problème à régler en priorité. »

Polychirès grimaça, puis invita d’un geste Théo à le précéder dans la bibliothèque.

À l’intérieur, Théo éclata: « Toute cette négociation n’était qu’une mascarade, c’est ça?

—  Je t’en prie, Théo, calme-toi. Installe-toi et nous allons parler. »

Polychirès donna l’exemple en se couchant parmi les coussins éparpillés au pied de la mappemonde, ses pattes antérieures repliées sous lui, le dos bien droit, comme s’il était seulement agenouillé. Théo s’installa dans un fauteuil à côté de la table où trônait le petit gualyan, et d’un compartiment de son thorax sortirent deux des éprouvettes apportées par les délégués avant la négociation avortée. « De la solanone et de la rossamine méthylées. Quand on les mélange dans un gualyan, elles se combinent et forment un poison – un poison pour les humains. Mais les résines que Néolème a examinées chez Seijuroh et que j’ai vérifiées chez toi n’étaient pas méthylées. Je ne sais pas qui a trafiqué les résines d’Akamaru, mais pour ce qui est des tiennes, je sais très bien que tu es le seul à avoir accès à tes réserves. »

Théo marqua une pause pour calmer sa colère, puis ajouta: « Cet incident n’est pas arrivé par hasard. Tu savais qu’il y avait un humain caché parmi les Tenmas et tu nous as fait venir ici, Néolème et moi, pour qu’on assemble ce poison à ta place.

—  Non, Théo, je n’ai pas voulu…

—  Tu nous as manipulés! Tu nous as menti! Tes propres enfants! »

Polychirès abattit avec violence son poing sur le sol devant lui. « Ça suffit! Vous auriez fait la même chose à ma place! »

Théo resta immobile, les éprouvettes en main. « Épargne-moi tes démonstrations colériques. Ça impressionne peut-être les autres marchands, mais pas moi. »

Polychirès serra les poings. Après un silence lourd, il reprit, avec un ton plus flegmatique. « Il fallait vous mentir pour que ça marche. Notre fausse négociation devait paraître authentique aux Tenmas. C’est le meilleur moyen que moi, le Premier Orateur et Akamaru avons trouvé pour endormir la méfiance des humains qui ont infiltré Anachéron et les débusquer. Théo, ils sont des centaines, des milliers cachés parmi nous! »

Théo dut prendre quelques secondes pour assimiler ce qu’il venait d’entendre. « D’où viennent-ils? Les humains ont été éradiqués par la guerre entre les robots et les IA virtuelles… Ils ont disparu de notre système!

—  Il y a toujours une diaspora humaine dans le reste de l’univers. Nous étions seulement hors d’atteinte après la destruction des portails hyperspatiaux. Rappelle-toi: pour atteindre Anachéron, un vaisseau automatisé a dû voyager pendant un siècle. Il a installé le premier portail, puis les humains et les robots ont pu coloniser le système en quelques années. Pendant la guerre, tous les portails ont été détruits. Le seul moyen pour la diaspora de nous rejoindre, c’était d’envoyer un second vaisseau. Et elle l’a fait. Nous pensons qu’il est arrivé il y a quarante ans. Nous croyons aussi que de nouveaux portails ont été installés dans le nuage d’Oort, à notre insu. Mais au lieu de prendre contact avec nous, les humains nous ont observés. Beaucoup vivent cachés parmi nous, pour nous étudier ou nous espionner. » Polychirès croisa les mains sur ses genoux. « Grâce à toi et à Néolème, la présence humaine est maintenant une certitude et en ce moment même, nos armées et celles des Tenmas se mobilisent pour évaluer la menace et la contrôler. »

Théo quitta son fauteuil et fit quelques pas distraits à travers la pièce. Son regard tomba sur la mappemonde, la copie de cette planète bloquée en rotation synchrone, dont l’épaisse atmosphère et les vents garantissaient l’hospitalité. Les humains avaient découvert Anachéron, puis les robots avaient pris leur place pour créer leur propre monde. Maintenant, les créateurs revenaient. Allaient-ils réclamer cette planète qu’ils avaient perdue?

Ils auraient pu attaquer, mais ils n’en avaient rien fait. « Ils nous ont infiltrés peut-être juste pour nous comprendre, dit Théo.

—  Les robots ont connu des guerres dans le passé. Crois-tu que les humains sont différents? Nous leur devons nos biocomposantes, nos émotions… Mais aussi notre violence.

—  Empoisonner Seijuroh, ce n’est pas une déclaration de guerre?

—  Nous n’avons pas tué l’humain qui le pilotait. Une équipe médicale l’a transporté à Oros pour le soigner et l’interroger. Nous devons connaître les plans des humains. »

L’humain qui le pilotait. Seijuroh n’avait jamais existé. Ce n’était qu’un mécha. Une marionnette actionnée par une frêle créature organique cachée à l’intérieur.

Et Rhupan? Était-il un mécha lui aussi? Théo et Néolème avaient-ils côtoyé un humain sans le savoir? un étranger qui avait été leur ami, leur confident?

« Avez-vous arrêté Rhupan? demanda Théo.

—  Non. Il se trouvait dans la parade derrière Akamaru, mais il a disparu tout de suite après l’incident. Il a pu fuir dans Kludde Chasma ou se cacher dans les catacombes. Nous le trouverons. Les Tenmas et l’Octant sont à sa poursuite. »

Polychirès se leva pour trotter jusqu’à la fenêtre. « Toi et Néolème, vous n’avez aucune idée de l’endroit où il se trouve, n’est-ce pas?

—  Non. Aucun de nous ne l’a vu. Dis-moi… La négociation avec les Tenmas n’était qu’une mascarade pour tirer les humains hors de leur cachette, mais… Et les Neiji? Leur disgrâce est réelle, ils sont venus à notre rencontre en espérant une solution.

—  Chaque chose en son temps, dit Polychirès en caressant le bouc de fibre optique qui prolongeait son menton. Il nous faut d’abord régler le problème humain.

—  Mais qu’allez-vous faire pour les Neiji? Ils attendent votre aide!

—  Je te l’ai dit: chaque chose en son temps. Nous devons débusquer les autres humains cachés parmi les Tenmas. À commencer par Rhupan. Toi et Néolème êtes un appât idéal. Pour nous échapper, il risque de vouloir vous rejoindre. Et si cela arrive…

—  Je me garderai bien de le dénoncer. »

Polychirès se retourna, son visage d’acier déformé par la surprise. « Ce serait une trahison!

—  Justement. En l’aidant à s’en sortir, je ferais bonne impression auprès des humains qui nous guettent. Ce serait dans l’intérêt de l’Octant.

—  Tu es encore bien jeune, Théo. Tu prêtes de bonnes intentions à tout le monde.

—  Plus maintenant. Je t’ai prêté de bonnes intentions. Tu viens de me montrer combien j’ai eu tort.

—  Je crois qu’il serait mieux pour toi de quitter Irénosthène.

—  Moi aussi. Et j’emmène Néolème. »

Polychirès se retourna pour regarder à nouveau par la fenêtre. « Je vous prête un éoscaphe. Néolème pourra le piloter jusqu’à Oros. Vous retrouverez vos occupations habituelles et nous laisserez régler cette affaire.

—  Parleras-tu avec Néolème avant son départ?

—  Je doute qu’il le veuille. Il ne l’a jamais voulu, d’ailleurs.

—  Néolème aimait Rhupan. Comment te sentirais-tu si ton meilleur ami se révélait être quelqu’un d’autre? »

Polychirès se remit à caresser son bouc: « J’ai déjà été amoureux. Je me suis uni à trois citoyens pour vous engendrer, toi et sept autres enfants. J’ai connu l’amour. Et la trahison. Pourquoi, d’après toi, ai-je été incapable d’assister à votre émancipation?

—  C’était peut-être toi le traître. Adieu. »

 

5.

Verrouillé au siège principal du cockpit de l’éoscaphe, Néolème attendait Théo. Il s’était connecté aux commandes pour suivre le va-et-vient des vaisseaux militaires qui transitaient sans arrêt par la citadelle depuis l’incident de Seijuroh et guetter le moment où il serait autorisé à décoller. Il surveillait aussi les indications météorologiques transmises par le contrôle aérien d’Irénosthène: de l’autre côté de la forteresse et des paravents, un violent orage se déchaînait au-dessus de Kludde Chasma. Pour rejoindre Oros, Néolème devrait effectuer un détour par le sud-ouest et emprunter les défilés épargnés par la tempête, avant de remonter au nord en direction de la capitale.

Quitter Irénosthène pour de bon. Oublier les Tenmas et ces humains déguisés. Des humains infiltrés. Néolème aurait dû être intrigué, inquiété par leur présence… mais tout ça lui paraissait bien lointain.

Rhupan.

Rhupan était-il un mécha, lui aussi? Lui et Seijuroh n’étaient pas issus des Neiji. L’enquête avait révélé qu’ils étaient des Tenmas errants, adoptés des années plus tôt par le prédécesseur d’Akamaru, le vieil Hiromu. Jamais les Neiji n’auraient remis en doute l’intégrité ou l’intelligence d’Hiromu: ils avaient accepté Seijuroh et son enfant comme étant des leurs. Ces humains vivaient donc depuis dix ans parmi les Tenmas, sans jamais trahir leur vraie nature.

C’était admirable. Ils avaient bien interprété leur rôle.

Rhupan jouait-il une comédie quand il s’était intéressé à Néolème et à Théo? quand il les avait conduits dans la Kludde Chasma pour leur demander d’être ses amis? quand il avait aidé Néolème à enterrer son chat?

Néolème serra ses palpes labiaux. Rhupan lui avait dit qu’il l’aimait…

Quelqu’un entra dans l’éoscaphe. Néolème tourna la tête pour regarder par-dessus son fauteuil. Théo émergea de la soute. « Nous avons toute la cargaison, dit-il. Le contrôle devrait nous donner l’autorisation bientôt.

—  C’est très généreux de la part de Polychirès de nous laisser emprunter un éoscaphe, à condition de livrer des marchandises au passage. Il nous a fait venir avec des pilotes privés, et maintenant il nous renvoie en tant que vassaux. »

Avec une grimace, Théo prit place dans le siège du copilote et s’y verrouilla. « Remarque, avec tous les militaires dans les environs, nous confier des marchandises est le meilleur moyen de justifier notre départ.

—  Les échanges commerciaux doivent continuer malgré tout… »

Néolème commanda la fermeture de l’écoutille et mit les moteurs sous tension. Après avoir reçu l’autorisation du centre de contrôle, il augmenta la puissance du réacteur. L’éoscaphe s’éleva avec mille précautions. « Nous allons voler jusqu’au défilé d’Ioannis, expliqua Néolème. Là, on pourra ouvrir les voiles. Le temps est très mauvais sur Kludde Chasma. Il faudra faire attention. »

Soudain, la voix autoritaire du chef du contrôle aérien éclata dans le cockpit. « Ici le Contrôle. Nous vous donnons l’ordre d’atterrir. Je vous répète, ordre d’atterrir immédiatement.

—  Que se passe-t-il? » demanda Théo.

Néolème s’apprêtait à transmettre l’ordre d’inversion de la poussée quand, dans la soute, quelqu’un renversa les caisses. « Continuez! » hurla une voix.

Néolème poussa un cri. Théo sursauta, fit pivoter son siège et s’en détacha au moment où Rhupan passait la moitié de son corps massif par l’entrée du cockpit. « Ils m’ont repéré! Aidez-moi, je vous en prie! Je dois fuir! »

Néolème hésita, en laissant l’éoscaphe poursuivre son ascension. « Dernière sommation! rugit le contrôle. Un intrus s’est caché dans vos caisses!

—  Je vous en prie! supplia Rhupan. Au nom de notre amitié, aidez-moi à fuir!

—  Néolème, fonce! » ordonna Théo.

Néolème poussa le réacteur au maximum. L’éoscaphe bondit vers la vallée de Borée.

Une lumière aveuglante envahit le cockpit puis disparut. Les hologrammes se brouillèrent.

Un tir de plasma. Néolème avait sursauté; réagissant à sa surprise, l’éoscaphe tangua sur le côté et décrocha.

Il tomba dans la vallée de Borée.

Un choc violent. Happé par la rivière aérienne en furie, le vaisseau se retourna et fut soufflé en direction du barrage, vers les gueules béantes des canalisations. « Le barrage! hurla Théo. Les turbines! »

Néolème parvint à redresser le vaisseau. Il déclencha les réacteurs d’ascension.

L’éoscaphe bondit par-dessus la verrière abritant le tunnel piétonnier et le monorail.

Un choc sourd. Les hologrammes de contrôle s’affolèrent et, brusquement, Néolème se retrouva tête en bas.

Le vaisseau avait éventré la verrière en y laissant ses empennages et son gouvernail. Devenu incontrôlable, il fut entraîné sur des kilomètres au-dessus de Kludde Chasma, jouet minuscule entre les vents striés de mille éclairs.

Néolème avait agrippé le bras de Théo pour l’empêcher de rebondir contre les hublots. Rhupan avait disparu dans la soute. « On va s’en sortir! » hurla Néolème.

Dehors, le sol approchait. Des cristaux lumineux à perte de vue.

L’éoscaphe s’écrasa en pulvérisant les piliers minéraux sur son passage et creusant une profonde cicatrice au sein de la forêt. Néolème fut projeté vers l’avant puis ramené sur son siège par les ceintures. Il sentit les bras de Théo lui glisser d’entre les doigts, puis perdit connaissance.

 

*

 

Après un temps indéterminé, les parties cybernétiques de Néolème se réactivèrent. Il reprit graduellement conscience, toujours arrimé à son siège, la tête en bas.

L’éoscaphe gisait à l’envers, quelque part au sein de Kludde Chasma.

Théo.

Néolème ouvrit les yeux, se tordit le cou pour chercher son gémeau. Ses palpes labiaux s’agitèrent. « Théo… crachota-t-il. Où es-tu? »

Il appela sur toutes les fréquences. Aucune réponse. Il tâta les commandes du siège pour s’en détacher. Se cramponnant aux accoudoirs, il parvint à décoller son dos et, doucement, se laissa tomber sur le plafond du cockpit. « Théo! »

Il se glissa dans la soute encombrée par les caisses brisées. Le vent caressa ses capteurs tactiles. Il entendait le mugissement lointain de l’ouragan.

L’écoutille était ouverte. Néolème pataugea dans les débris jusqu’à l’ouverture et regarda dehors.

Abrité sous l’une des ailes de l’éoscaphe, Théo gisait sur le dos, sectionné en deux.

Néolème se rua sur lui et saisit son thorax à pleins bras. « Théo! Non! »

Il le palpa frénétiquement avec tous ses appendices et antennes. Théo était en vie. Inconscient mais bien vivant. Néolème ne remarqua qu’après coup les câbles qui reliaient le malheureux à une unité de surveillance médicale et un accumulateur. Quelqu’un avait puisé dans l’équipement d’urgence de l’éoscaphe pour maintenir Théo en vie jusqu’à l’arrivée des secours. Tout contre l’appareil accidenté, une balise de détresse activée avait été plantée dans le sol.

Néolème reposa avec douceur la moitié de son gémeau et lui caressa le front. Théo avait toujours eu un beau visage, une esquisse de figure humaine sans nez ni oreilles, mais dont la bouche et les yeux exprimaient la moindre émotion avec une profonde vivacité…

Il remarqua des traces dans le sol. Celles de Rhupan.

Le Tenma s’était enfoncé plus loin vers le cœur de Kludde Chasma, à l’est.

Néolème devait savoir qui était vraiment Rhupan.

Non, il devait rester ici, près de son gémeau…

Mais quoi faire d’autre pour celui-ci? Théo était en sécurité, et avec l’ouragan en haute altitude, inutile d’espérer des secours avant plusieurs heures.

Néolème s’assura une nouvelle fois du bien-être de son gémeau, puis il retourna dans l’éoscaphe. Il y avait toujours des armes dissimulées sous les sièges des pilotes.

Il ressortit un instant plus tard avec un fusil au plasma. Un modèle à canon plat. Au cas où.

 

*

 

Néolème marcha pendant trois heures avant de le retrouver.

Le mugissement du vent en altitude l’accompagnait. Chaque minute, de lourdes fulgurations tombaient du ciel crépusculaire et s’abattaient parmi les branches translucides, se transformant en cercles de feu qui filaient à toute vitesse le long des couloirs naturels formés par les arbres de cristal. Lors de ces illuminations, la forêt se matérialisait, un bref instant, une simple palpitation de réalité dans la pénombre, puis s’évanouissait à nouveau, replongeant Néolème dans le crépuscule.

Les décharges pouvaient frapper tant qu’elles le voulaient: il ne les craignait plus, maintenant.

Les traces de Rhupan le conduisirent à une petite clairière, au centre de laquelle se dressait un conglomérat parsemé d’énormes globules vermillon. En s’approchant, Néolème sentit une variation subtile dans le magnétisme environnant. Comme si une machine générait un champ de force destiné à dévier les éclairs. Une bulle de tranquillité au sein de la tourmente.

L’un des globules du conglomérat, déplacé, révélait la nature factice du rocher. De l’intérieur, on avait tiré des caisses et toutes sortes d’appareils.

Rhupan y était assis. Son thorax était ouvert de la base du cou jusqu’à la taille, et sa tête avait basculé par en arrière. Un être humain en émergeait à moitié, occupé à badigeonner des médicaments sur ses ecchymoses et ses écorchures. Une multitude de câbles et de tuyaux glissés à travers son épiderme brun le reliait au corps du Tenma. Une peau foncée avec une poitrine rebondie. L’humain découvert à l’intérieur de Seijuroh était pâle, avec un thorax plat.

Néolème pénétra dans la clairière sans chercher à se dissimuler, le fusil le long de sa cuisse.

L’humain leva brusquement les yeux vers lui. Son visage était lisse, sans cheveux, avec de grands iris foncés, un nez fin et une bouche aux lèvres rosées. Un humain femelle.

« Qui es-tu? » demanda Néolème en s’efforçant de parler assez fort pour supplanter le bruit du vent.

L’humain femelle restait immobile, mais tous ses sens semblaient en alerte. Il regardait l’arme dans la main de Néolème. « Je n’ai pas l’intention de m’en servir, dit-il. Je veux juste savoir qui tu es. »

Aucune réponse. L’humain le comprenait-il? Pouvait-il parler comme un robot? La créature tâta l’un des câbles fixés à sa nuque. La voix de Rhupan, sortant de la tête renversée du mécha, résonna dans la clairière. « Bonjour, Néolème. Je suis content de voir que tu vas bien.

—  Qui es-tu?

—  N’as-tu pas compris? Je suis Rhupan.

—  Tu te moques de moi.

—  Ce n’est pas mon intention. Je suis Rhupan. Je m’appelle aussi Suhani. Je viens de la Terre. »

Non seulement il y avait des humains cachés sur Anachéron, mais ils venaient de la Terre originelle, à soixante-quinze années-lumière.

Les questions se bousculèrent dans l’esprit de Néolème. Par laquelle commencer? Il était un scientifique, il devait procéder rationnellement… Mais tout ce qu’il put dire, c’est: « Pourquoi se cacher comme ça? »

Les câbles se détachèrent de l’humain. Avec un effort, celui-ci s’extirpa du corps de Rhupan puis posa ses pieds menus sur le sol. Comme il semblait frêle, avec ce tégument mou. Néolème aurait trouvé ridicule l’idée de terrasser Rhupan par la seule force physique, mais cette créature, il pouvait la réduire en charpie d’une seule main.

L’humain fit quelques pas dans la clairière. Un unique câble la reliait au mécha. « Il y a un siècle, expliqua-t-il par la voix de Rhupan, nous avons renvoyé un vaisseau automatisé vers le système d’Anachéron. Imagine notre surprise quand nous avons découvert un monde peuplé entièrement de robots. Des robots qui avaient développé leurs propres cultures, leurs propres empires. Qui aimaient et se reproduisaient.

—  Pourquoi n’êtes-vous pas entrés en contact avec nous?

—  Certains de nos dirigeants l’ont voulu, mais les autres ont craint que les robots nous soient hostiles, étant donné que les colons humains avaient disparu.

—  Les humains ont été des victimes collatérales de la guerre avec les IA virtuelles, dit Néolème. Les survivants sont morts naturellement, ou ils ont été tués quand ils ont assassiné les fondateurs de l’Octant.

—  Nous le savons, maintenant. Mais à l’époque, il était plus sage de commencer par vous observer. Le meilleur moyen de vous connaître était de nous immerger dans vos cultures. Mon cogéniteur femelle a fait partie des premiers volontaires. Après sa disparition dans Kludde Chasma, j’ai repris ses travaux. Il m’avait montré des images… Il m’avait raconté vos histoires. Les légendes des Tenmas, leurs rituels, les gens de l’Octant. Je voulais vous connaître. Avec Seijuroh, j’ai infiltré les Neiji. J’étais un jeune enfant prodige à l’époque, comme toi. Ma jeunesse, je l’ai passée avec toi. Et Théo. »

L’humain sourit avec tristesse avant de poursuivre: « Je… Je suis désolé de vous avoir trompé. J’ai toujours trouvé Théo magnifique, avec son visage d’argent. Et toi, tu me faisais rire. Tu me racontais tant de choses passionnantes. Seijuroh m’a averti: j’étais un humain, pas un robot. Mais je ne voulais rien entendre. Et le pauvre est resté pour me protéger. Il… Il vous aimait beaucoup, Néolème. Crois-moi. »

Néolème tapotait le fusil au plasma avec l’extrémité de ses doigts. « Et… Notre pacte d’amitié. Était-il vrai, lui aussi? »

L’humain inspira: « Quand j’étais petit, j’avais un canari. Il est mort. Je pleurais sans arrêt. Mon cogéniteur femelle m’a amené dans un parc pour l’enterrer. Il m’a expliqué que si je le retournais à la nature, mon oiseau serait toujours avec moi. Quand tu as perdu ton chat, ça me chagrinait de te voir si bouleversé. C’est pour ça que je suis allé l’enterrer avec toi. Et j’ai oublié qui j’étais réellement. J’ai dit que je t’aimais, c’était vrai. Même si c’était impossible. »

Suhani baissa la tête. « Je suis désolé. »

Néolème resta silencieux: « Tu peux sortir de cette forêt sans aide?

—  Oui. Il y a plusieurs stations de secours. On va venir me récupérer.

—  Je te souhaite d’arriver en vie chez les tiens. »

Il voulut pivoter sur lui-même pour retourner à l’éoscaphe. Suhani l’appela aussitôt: « Néolème, j’aimerais te toucher. Avec mes vraies mains. »

Néolème se figea sur place. Se laisser toucher?

Sans attendre de permission, l’humain femelle détacha le dernier câble qui le reliait à Rhupan et s’approcha. Il dut se hisser sur la pointe des pieds pour seulement atteindre le menton de Néolème. Celui-ci dut se pencher pour le laisser effleurer ses mandibules et ses palpes. Quel drôle de contact. Chaud. Mou. Néolème ne put s’empêcher de caresser le crâne de son hôte avec ses antennes. C’était différent de tous les êtres organiques qu’il avait rencontrés.

L’humain parla, avec sa propre bouche, dans son langage à lui. Des sons incompréhensibles. Sans l’intermédiaire du traducteur dissimulé dans le crâne de Rhupan, un monde les séparait.

Peut-être disait-il qu’ils avaient un souvenir à eux deux, maintenant. Un secret.

Néolème s’arracha doucement au contact de Suhani, puis quitta la clairière sans regarder derrière lui. « Adieu, Rhupan », murmura-t-il.


 

Première publication: Solaris 184, 2012.

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