Les âmes gelées, de Michèle Laframboise

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Drapée dans une ample cape bleue, Almynthe se tient debout sur le balcon enneigé d’un logement vétuste. Cinq des six carreaux de la porte sont masqués par des panneaux de bois pressé. Le dernier, judas improvisé protégé par un solide treillis, lui renvoie l’image de ses yeux, seule partie de son visage qui émerge entre le capuchon et le col relevé.

Une bourrasque souffle dans la ruelle, déjouant le hangar de tôle ondulée qui s’incline vers le balcon sur lequel elle attend. Un vent polisson agite sa cape comme un drapeau. Almynthe en agrippe le fermoir pour la resserrer autour de ses épaules. Elle consulte le thermomètre numérique à son poignet: -12,8°. Avec le facteur vent, -22°: un typique après-midi montréalais du début d’avril.

Un pas hésitant résonne derrière la porte. Trois pas, en fait, puisque la locataire ne se déplace jamais sans sa canne. Deux yeux couleur de billes usées fixent Almynthe derrière de lourdes lunettes. Le visage sillonné par les soucis s’éclaire d’un sourire en la reconnaissant. Puis il disparaît comme la vieille dame se penche — avec difficulté — pour retirer les trois verrous.

Ses mains veinées poussent la porte, par à-coups, pour tasser la neige accumulée qui n’a pas été déblayée. Almynthe l’aide en dégageant avec ses bottes une surface suffisante pour lui permettre d’entrer.

— Bonjour, ma belle enfant! l’accueille l’aînée en refermant la porte.

— Comment allez-vous, Lucylle? s’enquiert Almynthe, rejetant le capuchon sur ses épaules.

Elle touche le fermoir qui commande une série d’attaches magnétiques: sa cape s’ouvre, révélant un parka-redingote ajusté par-dessus d’épais pantalons serrés aux chevilles.

— Oh, ça s’endure, grogne la vieille dame, mais mon dos m’élance toujours et le docteur m’a prescrit des…

Suit une énumération des petits et gros maux de l’âge pendant qu’Almynthe se débarrasse de sa tuque, libérant ses cheveux écrasés. Parka, gants et bottes rejoignent la cape dans l’étroit vestibule.

Lucylle ne va jamais tout à fait bien, comme en témoignent les bouteilles de pilules qui se bousculent sur son étagère. Almynthe doit justement accompagner sa protégée à la pharmacie pour faire remplir sa prescription, puis à l’épicerie pour emplir son frigo.

— Oh, ce n’est pas nécessaire de faire ma vaisselle, proteste la vieille dame en la voyant retrousser ses manches devant la pile d’assiettes sales.

Mais Almynthe a déjà ouvert le robinet d’eau chaude.

Il lui arrive souvent d’effectuer des tâches qui dépassent son mandat officiel d’accompagnatrice: raccommoder les coussins du fauteuil, ranger la garde-robe, nourrir le chat, préparer le souper. Elle s’est vite entichée de cette vieille dame courbée qui avait jadis enseigné le ballet.

Ses mains trempant dans l’eau savonneuse, Almynthe se souvient de sa vie de ballerine. Son corps agile, sculpté par la danse et auréolé des feux de la rampe, faisait tourner de nombreuses têtes au début des années dix. Des artistes en vue, des « noms » la courtisaient.

Un jeune loup, plus persistant ou plus habile que les autres, sut la toucher. L’avalanche de cadeaux et d’attentions venant d’un homme aussi brillant l’avait conquise. Ambitieux, il fonçait vers un avenir prometteur. Leur passion flamba un été. Puis leur auto glissa sur une plaque de glace noire, traîtrise d’un automne précoce. Le conducteur s’en tira indemne.

Almynthe eut les ligaments du genou gauche lacérés. Fin abrupte de sa carrière. Rééducation pénible, lente, douloureuse.

Elle apprit alors qu’elle attendait un enfant. L’amoureux battit en retraite: une ex-ballerine boitillante ne lui aurait guère été utile dans les cercles huppés où il évoluait avec grâce. Il rompit aussi élégamment qu’on peut le faire quand on a une carrière politique en gestation.

Lucylle caresse en silence son chat tigré. L’aînée a sans doute reconnu sur son visage l’empreinte de la nostalgie.

Un coup de vent fait frémir les vitres devant l’évier avec un claquement sec. Le chat bondit sur le comptoir, renversant les ustensiles fraîchement lavés.

— Giono ne supporte pas d’être encabané comme ça, minaude Lucylle. L’hiver le rend nerveux.

Almynthe ramasse prestement les ustensiles tombés au sol, bredouillant une excuse. Ses souvenirs ont encore pris le dessus.

Lucylle, elle, n’a jamais dansé sur scène, mais elle évoque avec une telle chaleur dans la voix les pièces qu’elle a créées, ses élèves… Almynthe est déterminée à tout faire pour que les intervenants censés s’occuper de l’ancienne professeure ne développent jamais le moindre doute sur son autonomie. Lucylle est classée autonome B par la Régie du troisième âge. Sa canne seule l’empêche d’être classée autonome A.

Sa vieille amie est débrouillarde mais certaines tâches deviennent plus lourdes, c’est tout. On oublie sa vaisselle un jour, deux jours… Lucylle fait son ménage, mais l’aide ménagère du jeudi se charge des travaux plus lourds.

Au fait, a-t-elle trié ses confitures et ses conserves? Almynthe ouvre le réfrigérateur et renifle une réponse déplaisante. Elle y verra au retour. Ce n’est pas demain qu’on déménagera son amie dans un foyer!

— Merci pour la vaisselle, ma belle enfant. J’aimerais sortir tout de suite, avant que ça fraîchisse trop.

Almynthe sourit. Lucylle est bien la seule personne au monde capable de l’appeler sincèrement ma belle enfant. Peut-être voit-elle un petit ange en tulles et rubans trottinant sur les planches vernies au lieu d’une maigre quadragénaire aux yeux assombris par trop de deuils.

Almynthe aide la vieille dame à passer son manteau de fourrure, du poil de lynx cultivé en labo. Après l’avoir bien enrobée d’écharpes, elle vérifie les bottes chauffantes. La batterie est-elle bien chargée? Emmitouflées de pied en cap, les deux femmes négocient à nouveau la porte arrière avec sa série de serrures archaïques.

Cela ennuie Almynthe de faire remonter la ruelle inégale couverte de glace à sa protégée, alors que la porte avant donne sur le trottoir. Une belle porte en acier blanc solide, avec œil espion et sécuserrure dernier cri… coincée sans espoir depuis deux mois. Jugeant sa BA de l’année accomplie avec la pose des dites portes, le proprio s’était envolé sous des cieux plus cléments.

— Lucylle, pourquoi Monsieur Raymond n’a-t-il pas encore enlevé la neige avec sa souffleuse? demande Almynthe, soulagée de quitter la ruelle.

— Je ne sais pas. Il n’est pas venu. C’est sûrement ce nouveau virus d’influenza! marmonne la vieille dame.

Bon, il lui faudra mettre la main sur une pelle et revenir sur les lieux avant jeudi. Si l’auxiliaire de ménage trouve l’entrée trop encombrée ou impraticable, elle pourrait signaler cette négligence à la Régie.

Des façades en cours de rénovation s’enfilent sur la rue Casgrain. En face, une ancienne usine textile abrite des cocons douillets, des micro-studios à peine plus larges qu’un lit double, une idée empruntée aux Japonais. Ces cocons répondent aux besoins de logement abordables à proximité du cœur de la métropole. Le chic de posséder à la fois son chalet de banlieue et son studio avait ainsi converti des douzaines de bâtiments en ruches.

Almynthe garde obstinément les yeux au sol lorsqu’une déchirure du tissu urbain laisse entrevoir la montagne. Elle fait traverser à sa protégée l’avenue Laurier en se méfiant de la glace qui durcit sur l’asphalte. Puis elle aide la vieille dame à surmonter le banc de neige pour atteindre le trottoir. Bien entendu, les employés du service de déneigement n’ont pas encore aspergé les congères de capsules absorbantes.

Les sels de calcium ou de sodium n’étaient plus en mesure de faire échec aux hivers prolongés qui grignotaient quelques degrés Celcius depuis une douzaine d’années. Les capsules, elles, absorbent plusieurs fois leur volume de neige, puis, gorgées d’eau, elles se laissent ramasser au balai. Maintenant, tout l’art du déneigement consiste à savoir doser l’épandage de capsules.

Les deux femmes traversent le boulevard Saint-Joseph, puis cheminent jusqu’à la rue Mont-Royal. La première fois, Almynthe avait opté pour le métro. Mais l’effort de descendre puis de remonter d’interminables escaliers avaient rebuté Lucylle.

Sous leurs pieds, le béton absorbant du trottoir relâche lentement la chaleur emmagasinée pendant le jour, faisant fondre la neige: un petit luxe des artères commerciales. Almynthe s’empêche à nouveau de regarder vers la montagne alors qu’elles tournent le coin et s’approchent de l’édifice qui abrite le PharmaTout. Mais la mélancolie l’assaille sans crier gare…

 

Ils se battaient à coup de pétitions, de marches, de démonstrations publiques. Ils avaient un leader fort pour animer leurs luttes. À peine sorti du Barreau, Gérard vulgarisait avec savoir-faire le jargon juridique. Almynthe se chargeait de la collecte d’information, de la revue de presse, des nuits d’appels. Louis imprimait chez lui la feuille de liaison lorsque tous les journaux avaient adopté la même ligne moutonnière de non-pensée. Alice était derrière tous les mégaphones, devant toutes les estrades. Combien de fois la police les avait-elle tous embarqués sans douceur avec leurs pancartes électroniques?

Ce combat inégal dévora quatre ans de leur temps libres.

Les vaillants perdirent finalement, le jour où la ville capitula, sans avoir jamais vu leur adversaire en face. Le promoteur n’avait qu’à jouer du chéquier, manier avocats et procédures. Il récolta certes une amende pour destruction de patrimoine, mais c’était un montant dérisoire pour les sélects occupants de la Pyramide.

L’érection de cet édifice transforma le parc du Mont-Royal en terrain privé. Pour sauver l’honneur du Maire Dion, on aménagea un enclos public pour permettre au bon peuple de se dérouiller les pattes, entrée à dix dollars réévalués. Lesquels allaient rejoindre dans les coffres de l’Hôtel de ville les millions que le magnat américain avait déjà fait pleuvoir.

Pour contourner un règlement, celui-ci avait clamé, par son père, d’invérifiables racines québécoises. Un des milliers de travailleurs émigrés au sud, ayant changé son nom à consonance trop francophone pour Lansdowne, avait, après de multiples faux-départs, construit une fortune dans les systèmes d’information instantanée (SII).

L’infect s’était très bien entouré. Parmi ses conseillers, Almynthe l’aperçut un jour, son ancienne flamme, la silhouette alourdie par la prospérité. Il traversa leur ligne de piquetage sans la voir, sans même voir la petite fille, aussi blonde que lui, dont elle tenait la main.

 

La base de la Pyramide suit, par un caprice d’architecte, les contours de celle de Kheops. Mais la forte inclinaison, les murs lisses, les balcons-terrasses, les projecteurs et les systèmes de sécurité n’empruntent rien aux monuments de l’Égypte ancienne. Pas plus que les boutiques de luxe qui tapissent son rez-de-chaussée.

Le dernier étage, celui qui embrasse la ville à 360 degrés, le promoteur se l’était réservé. Elle a un rire amer: Lansdowne ne doit guère passer plus de quelques jours par année à Montréal! Le superbe penthouse du sommet, assez spacieux pour accommoder quatre familles à l’ancienne, reste donc, la plupart du temps, vide, odieusement vide.

— De quoi ris-tu, ma grande? demande sa compagne intriguée.

— De rien! soupire-t-elle.

Lucylle lève les yeux sur elle. Almynthe prend conscience du ton évasif de sa réponse, de ce rien! jeté en pâture aux indiscrets pour étouffer leur curiosité.

Elle ressent soudain une profonde lassitude, comme si les hivers allongés gelaient lentement son âme, rendant chaque effort, chaque pas vers les autres un peu plus difficile, tissant lentement autour d’elle un cocon de solitude. Une solitude que n’atténuent même pas les messages qu’elle dicte à son terminal d’une voix éteinte, électrons anonymes qui se perdent dans le fouillis que les vieux appellent encore le Net…

Que subsiste-t-il de leurs luttes, de leurs grandes causes, après toutes ces années? Des amitiés qui s’effilochent lentement, minées par l’érosion de la survie. Gérard ne retourne plus ses appels. Trop occupé, sans doute. Louis l’a tout simplement rayée de sa liste, sans fournir de raisons. Peut-être lui rappelle-t-elle trop les jours révolus. Alice se perd dans d’éphémères liaisons.

Combien de kilomètres ont-ils marché en scandant: Épargnez la montagne! Même pas une revendication: une supplication. Une prière.

Nous avions déjà perdu alors, réalise-t-elle. La dissolution de leur comité épuisé par les interminables procédures n’avait que consacré un fait accompli.

Une limousine aux vitres teintées dépasse silencieusement les marcheuses, son occupant à l’abri des vents frisquets et des regards indiscrets. Un timide Yacht-People? Le gouvernement avait largement ouvert les bras pour accueillir ces flots d’immigrants investisseurs fuyant la débâcle bancaire asiatique. Mais non, la lumière du jour découpe un profil convexe typiquement caucasien.

Almynthe le suit un moment des yeux: un homme d’affaires prospère, peu affecté par le Triple recul, roulant à un univers de distance des deux femmes qui se hâtent vers l’enseigne d’une pharmacie. Ce pourrait même être lui, son ancien admirateur éperdu…

Elle consulte par réflexe son thermo: -16,4°. Recul de la chaleur, comme pour ironiser à partir des deux autres reculs, celui de l’économie et des emplois. Les tenants du réchauffement climatique n’avaient pas prévu le conflit nucléaire qui grilla deux puissances du Proche-Orient, crachant bien haut leurs cendres. D’autres chercheurs avaient ramené une cinquième glaciation sur la patinoire, rappelant que quatre épisodes glaciaires s’étaient succédés en un million d’années. Pourquoi pas un cinquième, hâté par la stupidité des complexés militaro-industriels?

— Zut! s’écrie soudain Lucylle avec une moue rébarbative.

Almynthe sort de sa réflexion pour se concentrer sur sa tâche. Celle pour laquelle le gouvernement lui accorde une chiche allocation, en échange de quelques heures de son temps par semaine. Du temps, elle en possède beaucoup. Après la naissance de sa fille, Almynthe avait tenté de repartir à neuf, avec les programmes de support aux chômeurs.

Hélas, le domaine d’avenir pour lequel elle sacrifia ses soirées pendant trois ans, celui des transferts d’informations couplées (TIC) devint désuet peu après l’obtention de son certificat de compétence. Qui pouvait prévoir que les damnés SII supplanteraient en quelques mois le standard établi par les TIC? Le promoteur avait détruit bien plus que la montagne…

Le véhicule hermétique qui s’éloigne comme un fantôme pressé lui rappelle la précarité du quartier, même de jour. Elle tâte la baguette de caoutchouc glissée sous sa manche, cherchant des yeux la cause de l’exclamation de sa compagne.

Fausse alerte: ce n’est qu’une ambulance, stationnée à la porte d’un logement délabré, qui doit rappeler de tristes souvenirs à Lucylle. Obéissant aux statistiques de la longévité, son mari avait fait, l’hiver dernier, un unique et dernier voyage par ce moyen de transport.

Des questions moroses hantent alors Almynthe. Un solitaire malheureux qui a mis fin à ses jours? Un aîné autonome qui change de classification? Cette pensée en attire d’autres: lorsqu’elle-même deviendra, à son tour, trop faible pour se déplacer seule, qui l’accompagnera? Tant de jeunes partent vers le Sud pour ne plus revenir. La plupart des aides bénévoles partagent sa tranche d’âge. Ils partagent aussi ses deuils lorsqu’ils s’attachent à leurs protégés.

Almynthe évite au dernier moment un vénérable nonagénaire qui trottine en sens inverse. Son accompagnateur, un barbu frisé, mèches grises visibles sous son capuchon ourlé de fourrure, porte ses sacs. Sa solide carrure lui rappelle son frère aîné, lui aussi parti aux États. L’homme lui envoie un sourire, comme un mouchoir brièvement agité.

À l’entrée de la pharmacie, la vieille dame fouille dans le sac pendu à son cou et en retire sa carte-santé. Les aînés autonomes doivent se présenter en personne pour leur prescription: la Régie craint les fraudeurs.

Almynthe fait passer Lucylle en premier et reste dehors jusqu’à ce que la vieille dame ait traversé les contrôles de sécurité. Elle pénètre à son tour dans l’antichambre et glisse sa propre carte dans une fente située sous une caméra placée à la hauteur des yeux. Le système compare rapidement son visage avec le portrait en mémoire dans sa carte. Enfin, la porte intérieure pivote avec un ding! sourd pour annoncer son entrée.

Elle rattrape la vieille citoyenne qui, mue par l’habitude, s’est déjà engagée entre deux rangées de cosmétiques.

— Bonjour Madame Potvin! s’exclame le pharmacien. Madame Comtois, salue-t-il, d’un ton poli.

Il avait reconnu cette cliente, mais le nom de son accompagnatrice s’était aussi affiché sur l’écran encastré dans son comptoir.

— Bonjour, Monsieur Dinel, chantonne poliment la vieille dame en tendant sa carte-santé. Ça va?

— Comme ci, comme ça, répond le personnage rondouillet en passant la carte dans son lecteur. Dites, vous savez que vous avez une visite chez l’urologue qui est prescrite?

— La semaine prochaine, répond Lucylle, sur le ton d’une écolière prise en faute. J’ai pris rendez-vous hier.

— Qu’est-ce que ce sera pour cette fois?

Le « pour cette fois » agace Almynthe, mais elle présente l’enveloppe contenant la prescription clairement calligraphiée du centre de soins à laquelle Lucylle est rattachée. Le pharmacien scrute la liste à travers ses lunettes à montures techno et se met en quête des produits prescrits dont aucun ne compte moins de seize syllabes.

Almynthe laisse son regard glisser sur les publicités qui se disputent l’attention des acheteurs. Un nouvel antidépresseur « pour nos aînés » et garanti sans effet secondaire coiffe l’image d’un couple âgé apparemment heureux. Un couple! Comme si cela pouvait encore exister, pense-t-elle en se détournant. À gauche, la firme Machin-Chouette offre un hypotenseur approuvé. Le Consortium Truc, partenaire de la population: trousse personnelle de dépistage des sidas en vente ici.

Lucylle prend possession des petites boîtes scellées. La caisse automatique émet un borborygme de satisfaction en crachant la facture qui sera débitée de son compte.

— Ça n’a pas de sens, vous êtes quasiment une pharmacie ambulante! grogne Almynthe en sortant.

— C’est mon arthrite qui me fait le plus souffrir, ma grande, se défend Lucylle. Quand tu frapperas tes quatre-vingts, tu comprendras, toi aussi.

Dehors, une noirceur constellée de néons et d’enseignes criardes les attend. Almynthe étouffe un juron dans sa gorge. Elle s’en veut d’avoir gaspillé autant de précieuses minutes de clarté pour faire la vaisselle.

L’étape suivante concerne le second besoin vital: l’épicerie, distante de trois coins de rue vers l’est. Une fine poudrerie danse maintenant avec le vent, gommant les contours des maisons aux fenêtres aveugles qui attendent le pic des démolisseurs. Almynthe marche plus vite: ces ruines servent souvent de refuge à des squatters qui, faute de mieux, survivent de rapines.

En traversant la seconde rue, son œil attentif repère loin devant une lueur diffuse émergeant entre deux voitures enneigées. La lumière se rapproche, soulignée par les ombres des flocons tourbillonnant autour d’elle. Almynthe l’observe, intriguée, mais c’est sa protégée qui identifie le phénomène.

— Une madone! souffle-t-elle à travers son écharpe, ses yeux myopes minuscules derrière ses lunettes.

Almynthe presse le pas pour arriver plus vite au trottoir, de façon à mieux évaluer la menace potentielle. Mais l’apparition qui passe sous un lampadaire ne présente aucun danger immédiat.

La diffuse auréole qui en émane provient de longs cheveux enduits d’une teinture phosphorescente verte. Couronnés de marguerites de plastique, ils encadrent un visage à la peau blafarde que le vent ne parvient pas à faire rougir. Une tunique blanche, faite d’un tissu mince, couvre un corps gracile, ne laissant planer aucun doute sur l’absence totale de sous-vêtements thermiques.

Almynthe tressaille: la jeune femme est à peine plus âgée que sa fille adolescente. Troublée, elle baisse les yeux. Nouveau choc: les pieds sont nus. Les jambes aussi, et les cuisses. Almynthe remarque alors les yeux marbrés de veines violettes, signature du Trochal, un psychotrope illégal qui inhibe la réponse biologique du corps exposé au froid. L’imprudente a dû en avaler une forte dose.

Almynthe croise parfois sur le trottoir des excentriques qui se permettent de faire leur jogging en culottes courtes. Il n’est pas rare non plus que la police ramasse des fêtards morts gelés après une soirée à carburer au Trochal et aux dizaines d’aphrodisiaques et de stimulants qui inondent le marché noir pour consoler les chômeurs.

En effet, c’est bien une madone, une disciple du Printemps Éternel. La fille chantonne, son pas inégal marquant la mesure de ses couplets désaxés. Son corps doit dilapider ses dernières calories. De près, ses yeux vitreux sont hantés par une vision extatique.

—  Je vais vers la lumière, vers le soleil…

Almynthe entend Lucylle renifler, en proie à la tristesse ou au froid mordant. Elles sont restées trop longtemps sur place. Il faut se grouiller.

Mais cette illuminée? Almynthe agrippe son bras nu. La peau rose est dépourvue de chair de poule, signe que le sang continue à gicler dans des vaisseaux capillaires dilatés, refroidissant d’autant plus vite son système.

—  Rentre donc chez toi, maudite folle!

Ses syllabes sortent hachées dans un fin nuage d’haleine. En parlant, Almynthe éprouve l’obsédante impression que ses dents sont devenues des cristaux fragiles qui éclateraient au moindre choc.

—  Tu veux vraiment crever de froid? insiste-t-elle.

La fille se dégage lentement, sans perdre son sourire extasié. Son bras porte l’empreinte rouge des doigts gantés d’Almynthe.

— Mon soleil me réchauffe, chantonne la disciple d’une voix chevrotante. L’hiver n’existe pas. Le froid n’est qu’une illusion pour tester notre foi.

Almynthe comprend qu’il lui faudrait traîner de force cette fille vers l’épicerie. Puis elle réalise que la tunique est dépourvue de poche. Sans carte, la malheureuse ne serait jamais admise dans l’établissement.

Le temps qu’Almynthe revienne de sa surprise, l’apparition s’éloigne déjà dans la rue transversale, puis disparaît dans une ruelle. Sa première impulsion est de courir pour rattraper l’adolescente. Mais se lancer à sa poursuite signifie laisser seule sa vieille protégée, ce que sa responsabilité d’accompagnatrice lui interdit formellement. Même pour une minute.

Recouvrant son visage rougi, elle prend le bras de Lucylle et la fait marcher, à un rythme forcé, jusqu’à un immeuble de béton dépourvu de fenêtre. L’épicerie-bunker accepte leurs cartes de membre. Ses allées débordent de victuailles et de chariots poussés par des livreurs pressés. L’hiver, quand les gens restent frileusement tapis chez eux, est une bonne saison pour eux.

— Restez là, Lucylle, je reviens bientôt, s’excuse Almynthe en ressortant.

Si elle ne peut pas amener la madone à l’épicerie, elle peut au moins lui payer un café chaud dans un des rares cybercafés encore ouvert sur Saint-Denis. Elle y trouvera un terminal par lequel elle contactera la police. Elle regrette alors de ne pas posséder un de ces agendas de poche qui lui permettrait d’accéder au Réseau sans retourner à son logement. Le prix de l’abonnement avait grimpé de concert avec l’effondrement graduel de la téléphonie à fil.

Elle court. Le vent la gifle en pleine face. Ses poumons expulsent rapidement leur humidité. Elle repère la rue transversale. Personne en vue. Elle calcule mentalement le temps écoulé: pas plus de trois minutes, elle en est sûre. La fille n’a pu errer très loin. Almynthe pousse son exploration jusqu’à la ruelle. Personne. Elle cherche des traces de pieds nus, mais la couche de glace sale réduit à néant cet espoir. Elle identifie alors une forme effondrée au pied d’un mur de briques gélifractées.

Fébrilement, elle chasse de son gant la couche de neige fraîchement tombée, mais ne tâte que des sacs d’ordures dont le plastique rigidifié s’effrite. Elle traverse la ruelle jusqu’au trottoir de la rue suivante, dans une visibilité devenue mauvaise. Bredouille, elle revient suivre la partie de la ruelle qui longe des cours arrière délabrées. À mi-chemin, près d’une usine désaffectée, elle s’immobilise: quelque chose a bougé dans l’ancienne entrée de livraison, mal bouchée par des panneaux couverts des graffitis.

La neige l’empêche de mieux voir, mais elle croit distinguer d’autres mouvements dans l’obscurité. Elle tend l’oreille, mais n’entend que le sifflement du vent dans les hangars et les clôtures. Si des Desperados infectés jusqu’à l’os occupent cette usine, elle ferait mieux de s’éloigner. Les exclus défendent farouchement leur territoire. Ils ne se montreront pas tendres avec ce qu’ils considèrent hargneusement comme des « limaces », qu’elles prennent la forme d’une jeune hallucinée en dérive ou d’une femme au sourire effacé.

S’est-elle trompée d’intersection? Mais non, la madone s’est bel et bien engagée dans cette rue-ci. Il faut chercher encore.

Un coup d’œil sur son thermo l’inquiète: -16,4°; -24° avec le facteur vent. Elle hésite, déchirée entre sa raison qui lui crie de rentrer à l’abri et la misère de cette jeune inconnue. La température baisse inexorablement…

La peur la gagne, la peur gagne. Elle quitte la ruelle d’un pas nerveux.

***

Almynthe examine la liste tapée par la diététicienne du service de nutrition. Elle s’y concentre de son mieux, évitant la question qui torture sa conscience: si c’était ma propre fille, l’aurais-je abandonnée si vite?

Sur l’insistance de son amie, elle ajoute une ou deux gâteries qu’elle paiera de sa poche, car le service de nutrition vérifie les montants débités à cet endroit. Vers la fin du parcours, Lucylle hésite longuement entre les pommes Macintosh et les Grovers. Elle indique finalement l’étal des Grovers.

— Une ou deux? demande Almynthe.

— Une seule, voyons! Tiens, celle qui est bien rouge, là-haut.

Un préposé à la clientèle s’offre pour les aider. Piquée, Almynthe rétorque qu’elle est capable de se débrouiller seule. Mais cette prévenance lui rappelle que, même si ses cheveux ont conservé leur riche ton châtain, son âge mûrit inexorablement.

Lorsque l’importun a disparu, elle se penche sur l’étal pour attraper le fruit demandé, coincé entre ses semblables. Saisissant la pomme à deux mains, elle la dégage au prix d’un effort des reins et la fait basculer dans le panier.

— Oh non! Elle va avoir des marques!

— Je fais mes tartes ce soir, alors… console Lucylle.

Almynthe ne commet pas l’erreur du barbu qui s’était encombré de sacs. Ses achats seront livrés dans une heure. À la caisse, elle insiste pour que LA pomme et LA tomate ne partagent pas le même sac. Dehors, son thermomètre indique maintenant -18,2°, non, -18,3°… Ça baisse vite; cependant, la force du vent a diminué, n’ajoutant que quatre degrés de froidure.

Sur le chemin du retour, elle scrute tous les coins à la recherche d’une frêle silhouette aux cheveux verts. La neige crisse sans honte sous leurs pas, signe qu’on a plongé sous les -20°. Son thermo s’est peut-être déréglé, ce qui est presque aussi mortel en hiver que d’oublier de faire valider son implant de transports en commun.

Cette fois, elle oublie de se détourner en arrivant au coin du boulevard Saint-Joseph. Une  image resplendissante s’imprime sur ses rétines.

Oui, elle est belle, la salope.

Ses faisceaux laser verts, bleus, jaunes sillonnent le ciel dans une danse lascive, étudiée pour séduire les touristes. Elle se dresse bien haute contre le ciel maussade, son triangle arrogant constellé de fenêtres lumineuses. Le point culminant de la ville se doit d’être visible pour la sécurité aérienne, mais rien n’oblige la Pyramide du Mont-Royal à se faire modeste.

Almynthe se tourne vers Lucylle. Le visage de la vieille dame n’exprime aucun émoi. Au cours de sa longue existence, l’ancienne devait avoir été témoin de tant de bouleversements du cadre urbain que ce dernier, malgré son amplitude, n’a fait que s’ajouter à une longue liste.

— Do you have some money to spare? marmonne une voix traînante sur leur gauche.

Almynthe se retourne, maudissant sa distraction. Elle aurait dû remarquer la silhouette courbée s’avançant vers elle, mains dans les poches. Malheureusement pour lui, elle ne transporte pas de billets de banque mais des discrètes cartes-monnaies.

Almynthe soupire. Le quémandeur porte un manteau découpé dans de la mousse isolante, sans doute récupérée dans un chantier de démolition. Des fibres éparses s’échappent de la veste sans manches attachée par-dessus. Il n’a pas plus de seize ans, mais les tatouages sur son front indiquent clairement son appartenance à un des clans Desperados de la ville. Sans cartes, sans travail, sans identité. Portant leur désespoir comme un étendard. Pendant qu’elle le dévisage, il répète sa question en français.

— Donne-lui donc quelque chose, ma grande, murmure Lucylle, sa voix ourlée d’un motif de peur.

Comme le froid, la peur nous suit partout, jusque dans nos logement calfeutrés, songe tristement Almynthe.

En scrutant le garçon, elle se demande où est sa coquille. Aucun sans-abri ne se déplace sans ces sacs à dos convertibles en tente. On en trouve partout à bon marché mais la police veille à ce que ces disgracieuses coquilles n’encombrent pas les lieux publics. Sans ce sac, le jeune gèlera cette nuit. D’autant plus qu’il n’a pas de montre-thermo pour le prévenir à l’avance des subites plongées de l’hiver qui avale maintenant les deux tiers de l’année…

Peut-être devrait-elle lui donner le chauffe-doigts qu’elle garde pour sa protégée en cas d’urgence.

Alors qu’elle s’apprête à fouiller son sac de ceinture, gagnée par une amère pitié, un mouvement l’alerte. Une forme emmitouflée se jette brutalement sur Lucylle qui pousse un cri d’oiseau.

Almynthe pivote en un éclair, dégageant une mince baguette de sa manche. Elle exécute par réflexe un double-huit avant et arrière. Son entraînement lui a appris à réagir avant même de se demander si les attaquants sont armés. Le délai infime gaspillé à se poser la question peut signifier la mort.

Un juron l’avertit que son fouet a touché une cible. L’assaillant qui vient de pousser Lucylle dans la neige titube de douleur, une main en travers de son visage. La vieille femme, tombée sur le dos, gesticule comme une tortue renversée. Le jeune qui les a abordées recule pour éviter le fouet. Une mince lame apparaît dans sa main.

Sans perdre de vue le second homme, plus âgé (des cheveux grisonnant dépassent du chapeau informe), Almynthe effleure le fermoir de sa cape qui glisse de ses épaules.

Le garçon s’élance pour l’embrocher. Il fonce dans la large cape jetée sur lui, son couteau perçant l’épais tissu. Ignorant la morsure aiguë du froid sur son cou, Almynthe abaisse ses poings fermés. Cape et garçon chutent.

Une poigne de fer agrippe son poignet, coupant toute circulation. Arme pacifique par excellence, la souple baguette inflige plus de douleur que de dommage. Le plus vieux rapproche d’elle son visage crevassé par le besoin de survivre. Mais, en s’avançant, il trébuche sur la canne que Lucylle, toujours à terre, tend dans une dérisoire tentative d’aide.

Profitant du déséquilibre de son assaillant, Almynthe enfonce son poing libre juste au bon endroit, celui qui ne demande pas une force excessive. Comme l’homme se plie en deux, elle le fait tomber d’un vigoureux coup de pied. Le garçon gémit toujours sous sa cape.

Aidant sa vieille amie à se remettre debout, elle s’adresse à eux d’une voix claire et, elle l’espère, convaincante.

— Je ne vous veux aucun mal, mais n’insistez pas!

La brise glacée souffle dans son dos, lui rappelant une autre menace, plus insidieuse. La batterie de son parka a vécu. Elle ne pourra peut-être pas récupérer sa cape, mais ce serait un faible prix en retour de leurs vies sauves.

Avec une haine ravivée, elle songe à l’occupant de la limousine bien chauffée, bien verrouillée. Et lui souhaite de connaître cela un jour. Cette pauvreté désespérée des miséreux réduits à se bouffer entre eux.

— Toujours aussi pacifiste, han, Almy? souffle le plus vieux.

Interloquée par cette voix familière teintée d’ironie, elle se fige. Avec un troisième larron présent sur les lieux, ce moment d’inattention lui serait fatal. Elle se décide à regarder l’homme en face, scrutant son visage creusé sous la barbe, ses yeux marbrés de rouge suggérant l’usage du Trochal, mêlé à d’autres drogues, pour oublier la froidure et la faim.

— Gé…rard? balbutie-t-elle.

— Un peu changé depuis nos batailles, hein la belle?

Il doit être bourré jusqu’à l’os pour la trouver belle. C’était sans doute vrai à l’époque où tous les espoirs étaient permis, longtemps avant que la quarantaine n’aie enfermé son sourire entre deux parenthèses.

— Mais… tu étais avocat, tu vivais bien! Je ne comprends pas…

L’errant éclate d’un rire mouillé, puis se penche pour ramasser la cape qui couvre son partenaire de misère. Il le tend à Almynthe qui s’en drape aussitôt. La température descend vite. Certainement sous -20°, mais elle n’ose pas jeter un coup d’œil à son thermo. À son côté, Lucylle observe la scène, muette d’étonnement.

— Parti à la chasse, perdu ma place! explique-t-il. Coffin, Lennard et associés n’ont pas aimé la vilaine publicité que mon engagement dans une cause perdue d’avance leur a amenée.

— Mais tu aurais pu aller ailleurs, avec ton expérience!

— Les autres boîtes ont eu peur que je ternisse leur précieuse réputation. Tu sais, les listes noires, ça existe. Le milieu est petit.

— Et ta corporation professionnelle? insiste Almynthe, choquée.

— La corpo danse la même gigue que les autres.

— Mais tu n’as pas essayé de partir à ton compte?

— Peine perdue. Les… amis du régime font s’éterniser les procédures de financement pour un fauteur de trouble. J’ai perdu pas mal d’argent, je me suis endetté. Plus de condo. Plus d’agenda de poche, plus de client. J’ai continué à glisser, à boire, à débouler. Maintenant, je fais des boulots-tempos contre un endroit pour dormir.

Les boulots-tempos. Comme elle, mais une coche moins haut. Elle, au moins, peut enseigner la danse en suppléance. Peut-être n’étais-je pas assez importante pour figurer sur une liste noire, pense Almynthe qui sent soudain percer, sous son indignation, un soulagement honteux.

— Et lui, c’est une de tes fréquentations? attaque-t-elle pour orienter son attention ailleurs que sur son propre malaise. C’est lui qui t’a montré à détrousser le monde? À t’en prendre à des vieux sans défenses?

— Tu n’as pas le droit de me faire la morale quand tu as un toit pour dormir! réplique-t-il.

L’idée de les inviter dans le logement qu’elle partage avec sa fille l’effleure, juste assez longtemps pour alerter son instinct de conservation. Une question angoissante, terrible, naît en elle: l’aurait-il tuée s’il avait pu? S’il ne l’avait pas reconnue?

Ses yeux brillants, Gérard devine sa pensée.

— J’ai pas tué personne! proteste-t-il maladroitement.

— T’avais l’air parti pour! rétorque Almynthe sur un ton cynique.

Elle se sent désormais incapable d’avoir confiance en lui. En ce qu’il est devenu. Le meneur d’hommes qu’elle avait connu était mort, l’âme gelée.

— La vie est dure, Almy, plaide Gérard. On s’est fait voler nos coquilles hier par une gang qui, eux, nous auraient égorgés sans hésiter. Alors, il me faut un petit vingt, pour trouver deux lits. Tous les centres commerciaux ferment passé neuf heures, puis la radio a annoncé -36° pour cette nuit!

Il se retourne et chuchote quelques mots — pour le calmer, le rassurer? — à l’oreille du jeune qui se relève.

Dix dollars contre une nuit au chaud dans un dortoir, pour chacun d’eux. Sans les quitter des yeux, elle tire une carte de son sac de ceinture. Une carte-monnaie, dont la couleur vert foncé indique que le montant en réserve, vingt dollars réévalués, n’a pas été entamée.

L’homme saisit avidement la carte et la fourre dans une poche, d’un geste presque animal de survie. Puis il se tourne et entraîne son compère.

— Gérard! appelle-t-elle, mue par une impulsion.

— Oui?

Elle lui tend un coussinet avec deux trous pour les mains.

— Ça te tiendra les mains au chaud une dizaine d’heures.  Je ne possède pas grand-chose, mais si jamais tu traînes près du métro Mont-Royal demain, en fin de matinée… je t’apporterai un autre sac-coquille.

C’est tout ce que je peux faire, se dit-elle rageusement. Rien de plus.

Gérard la regarde, serrant le chauffe-doigts; une étincelle de gratitude éclaire ses yeux veinés.

— T’es toujours… restée droite, Almy.

Un regain de vigueur anime sa voix cassée, cette voix qui les avait si vigoureusement appelés au combat, jadis.

— Toi, ils t’ont jamais vaincue, ajoute-t-il avant de tourner les talons.

Elle regarde s’éloigner celui qui avait été l’âme de leur groupe.

— À quoi penses-tu, ma grande? murmure Lucylle lorsqu’il a disparu.

Almynthe ne répond pas, même pas pour dire « à rien ». Elle revoit la jeune fille en tunique qui a, peut-être en ce moment, trouvé son printemps éternel. Son regard se pose sur la montagne défigurée. Un jour… oui, un jour, elle fera sauter cette foutue pyramide, pour venger leurs vies détruites par le triple Recul.

Une brise froide embrasse sa joue trop exposée. La météo proteste à sa façon contre l’assassinat des âmes.

—  Venez, Lucylle. Il commence à faire pas mal frette.


Première publication: Transes Lucides, 2000.

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