Éditorial: Réflexions sur le prix Jacques-Brossard

Collaboration spéciale

J’ai lu récemment le roman récipiendaire du prix Jacques-Brossard, Celui qui reste, de Jonathan Brossard. Saint-Lieu, un petit village québécois perdu dans l’arrière-pays rimouskois. Un meurtre-suicide appréhendé sur lequel, dès le départ, pèse un doute. Le narrateur, expatrié à Montréal et devenu écrivain, revient à Saint-Lieu des années plus tard, poussé par la curiosité: un compatriote rencontré à Montréal lui a fait des révélations étonnantes sur l’affaire, il veut la tirer au clair. Le village tout entier a occulté un terrible et fantastique secret. Que je ne puis révéler évidemment, faute de gâcher le plaisir. Car plaisir il y a à lire ce récit sans surprise mais bien agencé, émouvant par endroits dans sa description des rapports entre pères et fils – qu’ils soient d’amour réciproque ou d’abus, les héritages se transmettent – et sympathique par la bonne oreille qu’il a pour le parler québécois ordinaire. La technique narrative, sans fioriture, est appropriée: le narrateur écrit – réinvente – ce qui s’est passé, sous le regard de l’Autre monstrueux. Le motif qui m’a retenue le plus, bien sûr, puisqu’il y est traité des deux manières dont on s’attend à le trouver dans un récit fantastique moderne: incompréhension et rejet, compassion et accueil. J’ai pensé un peu au statut des monstres chez Esther Rochon, ces détenteurs de secrètes merveilles…

Mais ma lecture a tourné à autre chose: je me suis de plus en plus instamment demandé pourquoi ce roman s’est vu attribuer le prix Jacques-Brossard. Question que je ne me serais pas posée en le lisant avant l’attribution du prix, évidemment, mais que je n’ai pu empêcher de colorer ma lecture – on ne lit pas seulement ce qu’il y a dans les pages d’un livre, on lit tout ce qu’il y a autour, et avec ce qu’on est. Sur ce plan, on sait, j’espère, que “l’objectivité” est un idéal vers lequel on tend sans jamais l’atteindre (à moins de le prétendre, en mentant). J’ai un biais. Pas contre le fantastique, du tout, mais pour la science-fiction. Or il est paru cette année un roman de science-fiction, Le Jeu du Démiurge, par un jeune auteur débutant, comme Jonathan Brassard, dont la narration était particulièrement habile, et même à mon avis bien plus ambitieusement périlleuse, que celle de Celui Qui Reste, de même qu’était inventive et fascinante la nature multiple et complexe des Autres rencontrés, où l’on pouvait lire aussi un rapport parents-enfants émouvant, comme dans Celui Qui Reste. Le Jeu du Démiurge était finaliste. Il n’a pas été lauréat.

À ce stade, je dois signaler, bien sûr, par souci de transparence, que le jeune auteur en question, Philippe-Aubert Côté, a participé au fil des années à mes ateliers d’écriture, et que j’ai lu une toute première version du Jeu du Démiurge – ce qui m’a surtout permis en aval d’apprécier davantage, je crois, la qualité de ce premier roman et le tour de force littéraire qu’il constitue.

J’ignore bien sûr quelles ont été les délibérations du jury. Les jurés du Grand Prix, chaque année, changent, ce qui est censé garantir la variété des choix. Il m’avait semblé ces dernières années remarquer une dérive continue vers le fantastique ou, disons, le “transgenres”, que je notais avec intérêt (en étant moi-même coupable) comme une possible évolution du milieu lui-même: il ne s’écrivait pas de science-fiction vraiment science-fictionnesque au Québec depuis un moment, bon, peut-être signe des temps et toute cette sorte de choses. Cependant, lorsqu’un véritable roman de science-fiction est en lice, d’une ambition et d’une maîtrise étonnantes chez un jeune auteur, il est écarté par les jurés du Grand Prix? J’ai été surprise, tout en sentant s’affirmer une inquiétude qui, en fait, a crû ces dernières années, et que je vais tenter d’exprimer ici.

Le roman de P.-A. Côté a reçu le prix Aurora-Boréal – décerné par les autres agents du milieu, essentiellement les lecteurs sur place au moment du congrès Boréal. Mon inquiétude – qu’on pardonne à une vieille dame de la SF québécoise de l’exprimer – c’est une possible divergence entre l’expression du milieu, dans ses productions comme dans leur validation, et l’évaluation de ces productions par les jurés choisis pour le Grand Prix, même s’il y en a toujours au moins un pour représenter les lecteurs de genres. Il y a aussi des lecteurs venant d’horizons différents – cinéaste, personnalité de théâtre, de radio… Des lecteurs plus “mundane”. Mais si “plus ordinaires” commence à vouloir dire “moins habitués aux codes de lecture des genres” et qu’un souci de diversité mais aussi de respectabilité et de possible visibilité hors-milieu fait choisir plutôt des lecteurs plus généraux que… génériques, peut-être y a-t-il un problème naissant qu’il faudrait adresser.

Nous en sommes tous d’accord: nos genres sont de la littérature. Mais nous savons que n’importe quel lecteur de littérature non genrée ne peut les aborder et en apprécier les qualités spécifiques aussi aisément que les lecteurs habitués. On ne peut nier que la lecture des genres devient de plus en plus complexe à mesure qu’on s’écarte du “réalisme”, de l’ici & maintenant. Presque tout le monde peut lire du policier, beaucoup de monde peut lire du fantastique. Lire de la SF ou de la fantasy, c’est à mon avis une autre paire de manches. Non parce qu’elles seraient supérieures, évidemment ! Mais elles sont souvent plus difficiles à décoder, demandant peu ou prou une culture préalable pour en apprécier la réussite – en particulier la science-fiction, un genre qui se construit constamment sur son héritage. Ainsi, on peut être un lecteur occasionnel de SF sans être nécessairement apte à en apprécier les productions contemporaines de pointe. Avoir lu Asimov, ou même Dune de Frank Herbert (choisissez vos propres exemples…) ne vous rend pas nécessairement apte à lire et à évaluer les thématiques et la complexité de Greg Egan, Charles Stross, ou Iain M. Banks (choisissez… idem).

On peut admirer la réussite d’auteurs comme le Français Bernard Werber, qui parviennent à ouvrir largement les questionnements les plus fondamentaux de la SF à un public non spécialisé. Et l’on peut apprécier le roman de Jonathan Brassard, dont la réussite serait un peu équivalente pour un public québécois non-adepte de fantastique. Mais jusqu’à quel point la facilité d’accès à un texte joue-t-elle comme un critère de sélection, et jusqu’à quel point le doit-elle lorqu’il s’agit de désigner un ouvrage au public en le couronnant d’un prix ? Dans les jurys ainsi diversifiés, tend-on aussi parfois à choisir ce qui, pour un lecteur plus ordinaire, ressemble davantage à la littérature à laquelle on est peut-être plus habitué ? C’est peut-être au risque de formater la production en la nivelant par quelques dénominateurs littéraires communs trompeurs, tout en effaçant l’histoire et l’évolution des genres au Québec. Pour avoir participé à cette histoire depuis le début, je le regretterais profondément.

10 commentaires sur “Éditorial: Réflexions sur le prix Jacques-Brossard

  1. Jean-Louis Trudel

    Maintenant qu’elle écrit du fantastique, Élisabeth est assez bien placée pour relever cette dérive qui m’avait déjà frappé il y a six ans, ahem… Évidemment, c’est un débat récurrent. Dès la fondation du prix, des auteurs de science-fiction du milieu (comme Daniel Sernine, pour ne pas le nommer) avait critiqué dans les années 80 l’affection du Grand Prix de la science-fiction et du fantastique (comme le Prix Jacques-Brossard s’appelait alors) pour des oeuvres hors-milieu relevant d’un fantastique assez conventionnel, voire liminaire.

    Cela tient évidemment à la construction du jury qui semble imposer d’inclure chaque année un représentant ou représentante des médias ou du milieu culturel hors-milieu (apparemment, dans l’espoir d’un retentissement médiatique qui n’a jamais été vraiment observé) et un lecteur ou lectrice lambda. Cela tient aussi au désir du prix de couvrir tout le spectre de la science-fiction et du fantastique (fantasy comprise). C’est louable, mais il arrivera donc que, certaines années, un ouvrage de science-fiction ambitieux (et sans doute complexe) s’opposera à un ouvrage de fantastique plus accessible (et parfois mieux écrit à certains points de vue). Dans ces circonstances, le roman de science-fiction part sans doute perdant.

    Enfin, il ne faudrait pas trop taper sur le Prix Jacques-Brossard. L’évolution de la science-fiction a entraîné une divergence entre ses productions populaires (songeons aux romans de Scalzi ou Werber), ses productions idéologiquement engagées et ses productions les plus ambitieuses (songeons aux romans de Watts). Si ces dernières ont du mal à obtenir une grande audience dans l’anglosphère, il ne faut pas trop se surprendre ou se désoler que, dans le contexte plus restreint du Canada francophone, il soit difficile de reconnaître les mérites de la science-fiction la plus spécialisée.

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  2. Gen

    Hum… Étant donné qu’il s’agit d’un Grand Prix de science-fiction ET de fantastique québécois, s’agit-il vraiment d’une « dérive » si le fantastique plaît davantage (et gagne davantage) ces dernières années? Ou alors d’une évolution des goûts des lecteurs? (Ou de la production, parce que je crois me souvenir d’un dossier publié dans Solaris à propos de « Comment la SF a perdu le futur… »)
    Personnellement, même si j’ai tout le bagage nécessaire pour comprendre et apprécier la science-fiction moderne, il m’arrive de lui préférer un ouvrage de fantastique de bon niveau. Ce n’est pas toujours le cas (j’ai préféré le Jeu du Démiurge à Celui qui reste), mais ce sont des choses qui arrivent.
    (Et j’ajouterais que ça arrive très souvent quand la lecture préalable des canons de la sf est nécessaire à l’appréciation d’un ouvrage. J’ai beau être historienne, j’ai rarement envie de me livrer à des méta-analyses historico-littéraire lorsque je lis un roman.)

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  3. Claude Janelle

    Je suis bien aise de constater qu’Élisabeth a aimé le roman de Jonathan Brassard et lui concède des qualités littéraires en tant qu’œuvre fantastique. Personne ne contestera, en effet, que Celui qui reste est véritablement un roman fantastique et qu’il ne fait pas de compromis à cet égard. Que le traitement du thème de l’Autre et son écriture sensible en fassent un roman accessible pour un lecteur qui n’est pas nécessairement gagné à la littérature fantastique, tant mieux! Où est la faute?

    Élisabeth déplore que le prix Jacques-Brossard soit attribué ces dernières années à des romans fantastiques plutôt qu’à des œuvres de science-fiction. C’est une tendance indéniable. (Rappelons tout de même que L’Empire bleu sang, le lauréat de 2015, est un roman de science-fiction.) Il faut se demander pourquoi il en est ainsi. La raison principale est qu’il se publie beaucoup moins de romans de science-fiction que de romans fantastiques même chez les éditeurs spécialisés. Insinuer que les membres du jury du prix Jacques-Brossard sont peut-être moins familiers des codes de lectures nécessaires à l’appréciation de la science-fiction, cela me semble jeter le discrédit sur ces personnes et nier une réalité qu’on ne veut pas voir. Qui faisait partie du jury subtilement incriminé? Simon-Pierre Pouliot (alias Vic Verdier), auteur du roman de science-fiction L’Empire bleu sang, Luc Dagenais, auteur de nouvelles de SF, Viviane Rochon, fille d’Esther Rochon et représentante du public lecteur, Gillian Benson, auteure d’une thèse de doctorat sur le Cycle du pont d’Élisabeth Vonarburg, et Maude Michaud, réalisatrice de films de genres. J’estime que ce jury était hautement qualifié pour juger la production des deux genres dont on parle.

    Ce que révèle plutôt le commentaire alarmiste d’Élisabeth qui parle de «dérive», c’est le repli invétéré – j’allais dire indécrottable – du milieu SF & F sur lui-même, son incorrigible manque de curiosité pour ce qui s’écrit à l’extérieur de son monde. J’en veux pour preuve le fait que le roman de Jonathan Brassard n’a même pas été mis en nomination pour le prix Aurora-Boréal. Aucune trace parmi les cinq livres finalistes, toutes des œuvres (catégorie roman) émanant d’auteurs du milieu (dont deux œuvres du même auteur, c’est dire). Qui, dans le milieu, avait lu le roman de Jonathan Brassard avant qu’il reçoive le prix Jacques-Brossard? Et, surtout, qui l’a lu depuis? Je serais bien curieux de le savoir. Parce que visiblement personne ne l’a lu dans le milieu, fallait-il qu’il soit écarté de la discussion par les membres du jury du prix? Je note en passant que Le Jeu du Démiurge était au nombre des trois finalistes du prix Jacques-Brossard.

    Le prix Jacques-Brossard n’est pas à la solde du milieu. Il ne lui doit rien, sauf la production que le milieu lui fournit et qui, dans une écrasante proportion, récolte les faveurs des membres du jury. Au cours des 20 dernières années, le prix Jacques-Brossard a été remis 16 fois à des écrivains du milieu et les Éditions Alire comptent près de la moitié des lauréats. Mais je le répète : le prix Jacques-Brossard n’est pas la propriété du milieu. S’il avait fallu que la corporation qui gère le prix compte sur la générosité des auteurs et des fans pour le financer, le prix n’existerait plus depuis longtemps.

    À l’image du milieu, Élisabeth ne semble pas avoir saisi qu’il y a un changement de paradigme en cours dans la production des littératures de l’imaginaire au Québec. Ce n’est pas pour rien que les trois derniers lauréats du prix Jacques-Brossard ne sont pas issus du milieu. Cette situation ne fait que refléter une réalité que ce dernier préfère ignorer. Il faudrait peut-être que le milieu SF & F se rende compte qu’il se publie aussi de très bons textes en dehors de son jardin qui n’est plus le centre du monde.

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  4. Jean-Louis Trudel

    En réponse à Geneviève Blouin : Je crois que le problème soulevé par Élisabeth Vonarburg est parfaitement résumé par ce constat : « Personnellement, même si j’ai tout le bagage nécessaire pour comprendre et apprécier la science-fiction moderne, il m’arrive de lui préférer un ouvrage de fantastique de bon niveau. » Quelque peu tendancieusement, je traduirais le dilemme ainsi : le Prix Jacques-Brossard (et ses incarnations précédentes) préfère-t-il récompenser un roman de fantastique de bon niveau qu’un roman de science-fiction ambitieux, voire exceptionnel, du moment que ce dernier s’avère le moindrement difficile d’accès ? Évidemment, les goûts de chaque lecteur diffèrent et les lecteurs gagnés à la science-fiction la plus exigeante accorderont souvent une prime à l’originalité ou à la nouveauté qu’un roman ou un recueil fantastique sera rarement en mesure de mériter, alors même que cette originalité risquera de décourager le lecteur moins friand de science-fiction. Cette différence d’appréciation permet de saisir la divergence de points de vue qui s’exprime ici.

    En réponse à Claude Janelle : Le Prix Jacques-Brossard a certainement eu raison de distinguer des ouvrages fantastiques aussi admirables et singuliers que Zora ou Montréel, mais le fait demeure que, depuis 2005, un seul roman de science-fiction a obtenu le prix et qu’on peut compter tout au plus 8 ou 9 romans de science-fiction ainsi qu’un recueil parmi les finalistes (soit 11 ouvrages sur une possibilité de 33). Si je fais abstraction des nouvelles, ceci signifie que les deux tiers d’ouvrages de fantastique ou de fantasy ont obtenu 91% des prix tandis que le tiers d’ouvrages de science-fiction a récolté de 9% des prix. Il y a là une disproportion qui, dans d’autres circonstances, attirerait l’attention.

    En reprenant le dépouillement, tiens, pour tenir compte des ouvrages distingués et non seulement des auteurs (puisque certains auteurs ont vu deux ouvrages obtenir le prix ou être classés dans les finalistes), je compte 14 ouvrages de science-fiction et 25 de fantastique, si je fais abstraction des nouvelles et si j’inclus les trois mentions spéciales accordées à des ouvrages de science-fiction marginale. Ce sont alors 12 volumes de fantastique qui ont été primés, pour toujours un seul de science-fiction. Bref, les 36% de titres de science-fiction ont obtenu 8% des prix accordés, tandis que les 64% des titres de fantastique ou fantastique ont accaparé 92% des prix.

    Ce que je suggère dans mon message précédent, c’est que c’est en partie le résultat d’un problème structurel au niveau de la composition des jurys. S’il existe aussi un problème au niveau de la production, il peut effectivement être attribué en partie à une évolution du lectorat, comme je le soulignais. Ce qui est certain, toutefois, c’est que les carences de la production ne s’arrangeront pas s’il n’y a personne là où il le faudrait pour reconnaître les forces de la science-fiction et les encourager.

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  5. Jean-Louis Trudel

    Note pour Alain : il faudrait permettre aux auteurs de commentaires de prévisualiser leurs textes ou de les modifier après-coup au besoin. Si je pouvais, je corrigerais le passage à l’italique dans mon message précédent.

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  6. Gen

    Jean-Louis posait la question suivante : « Quelque peu tendancieusement, je traduirais le dilemme ainsi : le Prix Jacques-Brossard (et ses incarnations précédentes) préfère-t-il récompenser un roman de fantastique de bon niveau qu’un roman de science-fiction ambitieux, voire exceptionnel, du moment que ce dernier s’avère le moindrement difficile d’accès ? »
    Selon moi, si « difficile d’accès » veut dire « original, ingénieux, décoiffant, dépaysant », alors non, évidemment. Mais si « difficile d’accès » est l’euphémisme utilisé pour cacher que l’explication pseudo-scientifique ou les questionnements sous-entendus rendent le roman lourd, lui confèrent un rythme mou et/ou des personnages faméliques, ben alors, oui. Comme beaucoup, j’accorde une forte note à l’originalité des oeuvres. Mais le plaisir de lecture est également important.
    De plus, la production fantastique des dernières années me semble avoir récupéré des thèmes traditionnellement SF (par exemple le rapport à l’Autre, les questionnements sur le futur du monde, etc) et cela contribue, à mon sens, à brouiller les frontières des genres. (Après tout, les technologies modernes semblent parfois tellement « magiques », pourquoi ne pas en faire carrément de la magie le temps d’un roman?)
    L’engouement des écrivains « généraux » pour les genres contribue aussi à cet affaiblissement des étiquettes. Oui, les généralistes qui se mettent à la SFF perpétuent souvent bien des clichés (d’ailleurs, pour répondre à Claude, c’est pour ça, d’après moi, que le milieu n’avait même pas risqué ouvrir Celui qui reste avant de se faire confirmer ses qualités par le Prix Jacques-Brossard). Mais ils renouvelent aussi parfois, sans même le savoir, quelques idées anciennes.
    D’ailleurs, j’ai un peu l’impresion depuis le début de cette discussion qu’un élément important est passé sous silence : si (au lieu de les croire un brin incultes côtés SF) on admet que les jurés du Jacques-Brossard sont des lecteurs habitués aux littératures de genre, se pourrait-il qu’il se produit un effet de lecteur inversé par rapport aux attentes du milieu? Ces lecteurs aguerris, placés devant un roman de SF produit par un auteur du milieu qu’ils ont lu souvent pourraient-ils en sous-estimer les qualités (ils ont vu souvent le même auteur produire quelque chose du même niveau) et tomber plutôt sous le charme d’un roman un peu plus maladroit, un peu moins ambitieux, mais porté par la voix nouvelle d’un auteur inconnu?
    Est-ce un problème s’il arrive que le Prix Jacques-Brossard fasse découvrir aux spécialistes les voix hors milieu qui valent la peine d’être lues?

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  7. Claude Janelle

    Pourquoi Jean-Louis a-t-il choisi de compiler les onze derniers lauréats (à partir de 2006, donc) plutôt que ceux depuis 2001, par exemple? Dans mon commentaire, j’avais choisi 1996 parce que cette année-là marque la naissance d’un premier éditeur spécialisé dans les genres au Québec. (Le Préambule était un éditeur généraliste même s’il comptait deux collections spécialisées). La venue d’Alire constitue en quelque sorte un avant et un après dans l’histoire des littératures de l’imaginaire ici.

    Il est cependant beaucoup plus approprié de considérer l’ensemble des lauréats et la répartition par genres depuis 1984, année de la première attribution du Grand Prix de la science-fiction et du fantastique québécois. C’est ce que fait Jean-Louis dans son blogue – et il aurait été mieux inspiré de livrer dès le début ces chiffres au lieu d’émettre un commentaire fallacieux et simpliste qui l’amène à conclure qu’au cours des onze dernières années, «les deux tiers d’ouvrages de fantastique ou de fantasy ont obtenu 91 % des prix tandis que le tiers d’ouvrages de science-fiction a récolté 9 % des prix». En outre, amalgamer fantastique et fantasy fausse singulièrement la perspective.

    D’un point de vue historique, l’existence du Grand Prix/prix Jacques-Brossard peut être divisée en deux périodes : 1984-2000 et 2001-2016. C’est en effet au début du XXIe siècle que l’on constate une diminution significative des œuvres de science-fiction. Plusieurs auteurs associés au genre n’en écrivent plus (je parle des romans) : Élisabeth Vonarburg, au premier chef, tandis que Joël Champetier n’en écrivait plus depuis plusieurs années. À cela s’ajoute un autre phénomène : la fantasy connaît un développement remarquable au début du XXIe siècle. Or les chiffres avancés par Jean-Louis en ce qui concerne la nature des œuvres qui ont reçu le Grand Prix ou le prix Jacques-Brossard, qui indiquent une nette prépondérance du fantastique sur la science-fiction, ne font pas la distinction entre fantastique et fantasy. Or il y a eu trois lauréats en fantasy depuis 2006.

    Revenons aux deux périodes mentionnées plus haut. De 1984 à 2000, le Grand Prix a été attribué à 12 œuvres de science-fiction et à 3 œuvres fantastiques. En 1988 et 1989, le Grand Prix comptait deux catégories : livre et nouvelle. Quatre lauréats donc pour ces deux années ; match nul entre les deux genres. De 2001 à 2016, le fantastique compte 8 lauréats, la science-fiction 4 lauréats, la fantasy 3 lauréats et un prix a été partagé entre SF et fantastique en 2002 – la nouvelle de SF de Natasha Beaulieu a sans doute pesé plus lourd dans la décision du jury que sa nouvelle fantastique. Depuis l’existence du Grand Prix/prix Jacques-Brossard, on ne peut certainement pas affirmer que la science-fiction a été défavorisée par les membres du jury.

    Il faudrait peut-être plutôt se demander ce que reçoivent les membres du jury. Quelle est la proportion d’œuvres de science-fiction par rapport aux œuvres de fantastique? Je m’en tiendrai aux livres seulement car il serait trop fastidieux de compiler les nouvelles, d’autant plus qu’aucun lauréat n’a remporté le Grand Prix/prix Jacques-Brossard depuis 2006 uniquement pour des nouvelles parues dans des revues ou collectifs.

    Je tiens un registre des livres envoyés aux membres du jury car c’est moi qui en fait la distribution. Voici ce qu’il en est pour les cinq dernières années (2012 à 2016). Il est arrivé à trois reprises que les romans de science-fiction étaient plus nombreux que les romans fantastiques, le pourcentage le plus élevé étant 55 % en 2013. Le pourcentage le plus bas (36,4 %) pour ce qui est des œuvres de science-fiction a été enregistré en 2012. Je ne pense pas qu’on puisse établir une corrélation entre le nombre d’œuvres de science-fiction en lice et la probabilité que l’œuvre choisie par le jury soit une œuvre de science-fiction. Il pourrait n’y avoir par exemple que trois romans de science-fiction dans la production mais si l’un d’eux est exceptionnel, il pourrait remporter le prix.

    La perception générale à l’effet qu’il se publie moins de romans de science-fiction est fausse. Ce qui est vrai, c’est qu’il se publie, toute proportion gardée, moins de romans de science-fiction par des auteurs du milieu que dans les années 1990. C’est toute la différence. La prédominance du fantastique depuis une décennie tient plutôt à ceci. Une maison d’édition généraliste est en mesure d’offrir une bonne direction littéraire à un auteur qui lui propose un roman fantastique. Ce genre littéraire repose beaucoup sur la qualité de l’écriture, et la vraisemblance y est moins primordiale. Si la direction littéraire est compétente, il y a de bonnes chances que le livre soit intéressant et réussi. C’est plus compliqué en science-fiction qui est un genre davantage codé et dont l’intérêt s’effondre si la prémisse scientifique ou son développement souffre d’une méconnaissance de la science. Or beaucoup plus rares sont les très bons romans de science-fiction publiés par des maisons généralistes. Vic Verdier est l’exception qui confirme la règle.

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  8. Mathieu Lauzon-Dicso

    Bien d’accord avec Élisabeth Vonarburg lorsqu’elle dit que certains genres sont plus difficiles à aborder que d’autres, qu’il faut une certaine habitude, une pratique de lecture, pour apprécier une oeuvre SF, et cela ne se limite pas à l’intrigue ou à ses thèmes, mais aussi à son écriture et à sa langue, à sa structure narrative. Idem pour la fantasy, qui est devenue, depuis quelques années, le genre des genres de l’imaginaire le plus populaire parmi les lecteurs de la nouvelle génération, les nombreux succès au cinéma aidant. N’oublions pas non plus que la majorité des lecteurs de SF/fantasy d’ici, surtout ceux qui ont commencé à en lire dans les années 2000, ne font pas partie du milieu SFFQ et n’en connaissent pas les institutions (prix, congrès, éditeurs, etc.), De plus, ces lecteurs ont davantage l’habitude de « consommer » des oeuvres anglo-saxonnes, que ce soit en langue originale ou en traduction. Et c’est là où je doute et où je ne suis pas sûr de suivre l’auteure de cet éditorial lorsqu’elle dit qu’on peut craindre une certaine divergence entre « l’expression du milieu, dans ses productions comme dans leur validation, et l’évaluation de ces productions par les jurés choisis pour le Grand Prix ». Pourquoi ce dernier devrait-il être le reflet du milieu SFFQ – surtout si celui-ci a déjà son prix, le Prix Aurora-Boréal ? Pourquoi le Prix Jacques-Brossard ne pourrait-il pas mettre de l’avant des oeuvres qui s’adressent à tous les lecteurs de SF/fantasy/fantastique, qu’ils fréquentent le milieu ou non ? Le terme « Grand » qui qualifiait le prix avant 2008 n’aurait-il pas pu servir à préciser cela : un grand prix, qui s’adresse à un grand public, le tout pour souligner la qualité d’une grande oeuvre issue de grands genres ?

    D’ailleurs, il faudrait aussi relativiser les différences entre le Prix Jacques-Brossard, qui serait tourné vers des oeuvres plus accessibles/mainstream/faciles, et le Prix Aurora-Boréal, qui mettrait de l’avant des oeuvres plus complexes, aimées d’un lectorat de fins connaisseurs… Si on s’arrête en 2006, comme le fait Jean-Louis Trudel, on remarquera que le nombre de lauréats récompensés pour une oeuvre de SF est pratiquement. le même. de chaque côté…

    En effet, 2 auteurs (ou 3, mais bon… 😉 ont gagné le Prix Boréal pour un roman de SF, soit Laurent McAllister en 2010 et Philippe-Aubert Côté en 2016. Tous les autres auteurs ont gagné le prix pour des romans de fantasy ou de fantastique, y compris en 2014, lorsque Ariane Gélinas et Sébastien Chartrand ont chacun reçu un prix.

    Et 1 auteur a gagné le Prix Jacques-Brossard pour un roman de SF (rétrofuturiste/stempunk) en 2015, soit Vic Verdier (la même année où Élisabeth Vonarburg gagnait le Boréal pour Hôtel Olympia, d’ailleurs…)

    Bref, sur plus de 300 romans (une dizaine d’années, à raison d’environ 30 à 40 oeuvres par année), 3 romans SF seulement ont reçu un prix, qu’il soit attribué par le milieu ou par le non-milieu. Vous ne trouvez pas cela parlant, au-delà des habiletés des jurés de chacun des prix (comité fermé ou lecteurs présents au Boréal) ?

    Comme certains commentaires l’ont dit, ce qu’on constate, c’est plutôt que les deux prix, chacun à leur façon (milieu/non-milieu…) sélectionnent des oeuvres parmi la production largement fantastique/fantasy qu’on leur propose, et d’année en année, cela fait peut-être en sorte que les lecteurs/le milieu/les auteurs/les éditeurs adoptent et maintiennent des habitudes de lecture/d’écriture/de promotion propres aux oeuvres de fantasy et de fantastique, et de moins en moins à la SF…

    Ce que je constate aussi, c’est que depuis janvier 2016, sur la trentaine d’oeuvres admissibles au Prix Horizons imaginaires que je coordonne, il n’y a pas plus d’une dizaine d’oeuvres de science-fiction dans le lot, et seulement quelques-unes participent de la hard SF, du space opera, etc. ; la plupart sont à peine SF et elles proviennent essentiellement d’éditeurs qui ne sont pas spécialisés dans les genres !

    Pour en revenir sur la question du Prix Jacques-Brossard qui s’éloignerait des intérêts du milieu SFFQ, j’observe un autre phénomène qui me fait hausser le sourcil… Il y a une réelle diversité des noms des lauréats du côté du Jacques-Brossard au cours des dix dernières années (tous des auteurs différents, souvent des auteurs qui ne sont pas liés au milieu de la SFFQ et à ses institutions), tandis que certains noms se répètent du côté du Prix Boréal (Éric Gauthier en 2009 et en 2012, Élisabeth Vonarburg en 2006, en 2007 et en 2015, Ariane Gélinas en 2013 et en 2014,..), ce qui laisserait croire à un néophyte que ce milieu est plutôt petit, ne trouvez-vous pas ? Au fait, l’est-il ? Pour un adepte de la SFFQ qui ne fait pas partie du milieu, cela peut paraître curieux…

    Bref, les résultats du Prix Jacques-Brossard semblent ouvrir la SFFQ à des auteurs (et à des lecteurs) qui n’en auraient peut-être jamais entendu parler auparavant, et on ne peut qu’en être heureux. Le Prix Jacques-Brosard nous rappelle aussi, grâce à la diversité de ses lauréats, que nos littératures de genre sont multiples et qu’elles s’abreuvent à toutes sortes de sources, de références, de milieux, etc.

    Et voici une série de voeux, puisque la nouvelle année approche : je souhaite que toute cette discussion ne fasse que renforcer la SFFQ, que celle-ci se déploie et qu’elle rencontre de nouveaux lecteurs, de jeunes lecteurs, qui sauront s’en inspirer afin d’en devenir les auteurs et les acteurs de demain, mais qui pourront aussi y apporter leurs touches, leurs idées, leurs visions de la SFF. Je souhaite que la SFFQ soit multiple, qu’elle ne s’endorme pas dans une jolie petite case qui ne surprend personne.

    Je souhaite que la SFFQ fasse réagir !

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  9. Jean-Louis Trudel

    Plusieurs questions sont soulevées par les commentaires précédents. Il y a celle du soi-disant repli du milieu dont témoigneraient les prix Aurora-Boréal, leurs lauréats ou leurs finalistes. Et il y a celle de la production de science-fiction par rapport au fantastique et à la fantasy.

    Comme je l’ai souligné sur mon blogue, la question de la production est quelque peu faussée par le fait que le Prix Jacques-Brossard exclut depuis dix ans la production pour jeunes, alors que celle-ci compte des ouvrages de science-fiction d’un excellent niveau (je songe par exemple aux romans de Michèle Laframboise ou d’Ève Patenaude, cette dernière dans une veine de science-fantasy à la limite des sous-genres) ainsi que des romans pour jeunes adultes (ceux de Patrick Loranger, de Patrice Cazeault ou de la série des Clowns vengeurs, par exemple) d’une écriture tout à fait potable. S’il était encore question de jauger l’ensemble d’une production annuelle, l’inclusion de ces ouvrages changerait (ou non) les choses, mais elle obligerait sans doute les jurys à (i) lire plus, et (ii) élargir leurs critères d’évaluation de l’excellence.

    Or, si les accusations de repli fusent de toute part, on peut se demander dans quelle mesure le Prix Jacques-Brossard n’a pas opté pour une certaine facilité en se repliant sur la comparaison d’ouvrages destinés à des lectures présumément adultes (je dis bien « certaine » puisque je ne sous-estime pas la difficulté de comparer des titres de science-fiction, de fantastique et de fantasy, sans parler des hybrides comme le roman d’Alain Farah en lice pour le prix de 2014). Que ce repli initial entraîne une préférence pour des ouvrages moins dépaysants, comme le suggère ÉliSabeth Vonarburg, n’est pas un effet mécanique, mais il demeure révélateur à mon avis qu’on assiste aussi à un recul de la prise en compte des nouvelles, tant au niveau des finalistes qu’au niveau des lauréats. Ce ne sont pas des périodes rigoureusement égales, mais considérons 2000-2005, 2006-2011 et 2012-2016. De 2000 à 2005, les GPSFFQ a compté parmi ses finalistes 2 auteurs de recueils et 8 auteurs de nouvelles isolées (parfois les mêmes), le prix revenant 3 fois à un auteur qui avait publié au moins une nouvelle. De 2006 à 2011, le PJB a compté parmi ses finalistes 6 auteurs de recueils et 2 auteurs de nouvelles isolées, le prix revenant 2 fois à un auteur qui avait publié au moins une nouvelle. De 2012 à 2016, le PJB a compté parmi ses finalistes 0 auteurs de recueils et 3 auteurs de nouvelles isolées, le prix revenant une seule fois à un auteur qui avait publié au moins une nouvelle. Est-ce uniquement un reflet de l’impopularité des recueils et d’un recul des nouvelles (alors les revues en publient au moins autant qu’auparavant) ? Peut-être en partie, mais si on additionne l’exclusion des ouvrages jeunesse et ce désintérêt croissant pour la nouvelle, le résultat est peut-être une prophétie auto-réalisatrice qui va permettre effectivement au Prix Jacques-Brossard de faire découvrir des romanciers hors-milieu précisément parce que ceux-ci ne sont pas des professionnels ou des spécialistes des genres.

    En effet, le milieu privilégie dans une certaine mesure, oui, les auteurs spécialisés, soit ceux qui ont choisi de consacrer leur carrière et le gros de leurs énergies littéraires aux genres de l’imaginaire. Du coup, leur reconnaissance est peut-être accrue par le fait qu’ils ont démontré qu’ils sont capables de signer des nouvelles, des romans pour jeunes et des romans pour adultes, même si la structure des Prix Aurora-Boréal n’est pas conçue pour ce faire. La continuité et la cohérence dans la création d’une œuvre méritent aussi le respect.

    Quoi qu’il en soit, je ne trouve pas illégitime que les Prix Aurora-Boréal récompensent des auteurs qui ne se contentent pas de signer deux ou trois titres ponctuels de SFFFHCF, aussi admirables soient-ils, au cours d’une carrière. Et je ne trouve pas illégitime que le Prix Jacques-Brossard récompense des ouvrages singuliers (et uniques) d’un grand intérêt — à condition qu’il soit aussi capable de reconnaître les attraits de la science-fiction la plus ambitieuse. Mais les uns n’invalident pas l’autre, et vice-versa. En outre, il faudrait peut-être assumer la réalité de l’évolution des jurys du Prix Jacques-Brossard : si ceux-ci sont de moins en moins enclins à reconnaître l’importance des nouvelles, l’aboutissement logique de leur transformation serait de récompenser uniquement le meilleur roman de l’année…

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