La maison dérobée, d’Ariane Gélinas

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Ava

Le vent soulève mes bulbes – sphériques et réguliers – dans les herbes sèches de l’isthme. Mes membres – plus légers que l’an dernier – sont trop lourds pour condenser. Rejoindre – enfin – mon peuple qui communie en ce moment avec les nuages. Mais pour les accompagner, je dois ruisseler. Quelques-uns parmi les miens – les plus incarnés – me l’ont répété aux balbutiements du matin. Je me console en regardant les bourgeons – seules les racines arrondies des enfants percent la terre.

Le plus haut possible, je délie ma tête – tente de maintenir mon visage en équilibre. Trop d’oscillations. Mon filament central n’est pas – encore – stable.

Déçue, j’observe le Caillou – ses nombreux affleurements rocheux. Le ciel se brouille de gris. Mon peuple va redescendre dans un cycle. J’examine les enfants – leur bulbe facial enroulé dans la veine irrigatrice. Il y a des lunaisons, j’étais là.

Un bruit froisse le silence. Mon excroissance principale se déploie. Un intrus avance dans les herbes – un homme terrien, semblable à cette femme que j’ai aperçue une fois, il y a quelques levers de soleil. D’après notre doyen, Vei, les humains ont tendance à s’approprier ce qui leur est étranger. Mais les miens ne sont pas inquiets: Saint-Pierre, stérile et aux eaux en constante évaporation, intéresse peu cette espèce. Alors que Langlade, notre voisine, est verte – verte telle une tige gorgée de chlorophylle.

Je scrute le nouveau venu – de plus en plus intriguée. Sa tenue m’oblige à deviner son aspect. Il me semble si vertical. Il ne dégage pourtant rien de menaçant. Et il arrive vers moi – vers moi – à la vitesse d’une bourrasque. Songeuse, je le regarde fouler le sol de sa démarche boiteuse. Irrigue la chlorophylle jusqu’à mes extrémités.

 

Mikel

Je savais que Saint-Pierre était austère, mais à ce point ! Pas étonnant que le surnom du Caillou se soit imposé à l’époque de l’exploration. Si Névia n’avait pas disparu ici, alors qu’elle vérifiait son hypothèse sur l’alimentation des natifs, j’aurais poursuivi ma route. Après tout, mes ouvriers m’attendent au campement forestier de Miquelon. Je me serais immergé dans le travail, au sein d’un espace verdoyant, pour ne pas penser à Lysandre. Mais je ne vais pas laisser tomber Névia. Déjà quatre soirs de silence sur l’interface… Ça ne ressemble pas à ma meilleure amie de ne pas me donner de nouvelles ; elle n’est pas comme Lysandre, qui a cessé de répondre à mes appels lorsqu’elle a rencontré quelqu’un d’autre !

De plus en plus soucieux, je sonde les environs gagnés par la grisaille. Quelques herbes sèches, d’un orange rouillé, se cramponnent à la roche, comme si elles y étaient tressées. Saint-Pierre est si hostile à la végétation: son horizon est dépourvu du moindre arbre mature. Ralenti par une ancienne blessure à la jambe, je contourne des bulbes noircis. Ils jaillissent de la terre à la façon d’œufs luisants. Au loin, une tige plus haute que les autres semble se balancer au vent. Serait-ce un habitant?

Je plisse les yeux pour mieux voir à travers ma visière poussiéreuse. Le voyant d’oxygène me signale que l’atmosphère extérieure est respirable, comme me l’ont appris les rapides recherches sur Saint-Pierre effectuées en chemin. Étant donné que la combinaison complète n’est obligatoire qu’à bord, je relève ma visière de quelques centimètres, heureux de laisser l’air frais s’infiltrer.

Lentement, j’avance dans les herbes. Un instant, je crois identifier un bouquet de ballons, dont un fil bourgogne retiendrait les trois sphères gonflées à l’hélium. L’image se dément à peine lorsque j’approche. Un filament veineux relie trois excroissances courbées, sortes de bulbes noirs. Le ligament central se tend, hérissé au-dessus de fines racines. L’ensemble correspond aux photographies des habitants de l’isthme que j’ai consultées. Même si chaque natif, de nature pacifique, se distingue de ses semblables, plus ou moins matérialisés.

Un liquide verdâtre, similaire à un crachat, m’aveugle brusquement. Je me fige en étouffant un juron. Une partie de cette dégoutante salive s’est faufilée dans mon casque… Mikel – ne me faites pas de mal. J’ai un mouvement de recul en entendant une voix. Ou plutôt, une pensée, à l’intérieur de moi. En grimaçant, je me penche vers le sol. Les trois excroissances se recroquevillent autour du filament bourgogne.

Ne me faites – ne me faites pas de mal. Perplexe, j’examine les excroissances. Névia m’avait dit, non sans fascination, que le corps des natifs était capable d’incroyables métamorphoses. Aurais-je affaire à l’un d’entre eux? À un enfant?

 Je suis Ava. Je ne suis pas – pas exactement – un enfant. Bientôt, je vais ruisseler. Rejoindre les miens – les miens qui vivent entre sol et nuages. Ne me faites – ne me faites pas de mal.

La pensée se mue en un chuchotement, comme si l’effet de la chlorophylle était en train de s’amoindrir. Je me hâte de l’interroger:

— Aurais-tu vu une Terrienne sur l’isthme? Une géotechnicienne nommée Névia qui effectuait des prélèvements d’échantillons rocheux?

La native frémit. Ses excroissances s’ébranlent à peine, me donnant l’impression qu’elle hésite. Je répète:

— Tu l’as vue ou pas?

La voix se réverbère faiblement dans mon crâne. Oui / Une fois / Quatre levers déjà / Elle se dirigeait / la maison dérobée / Mais je ne peux pas – je ne peux pas – y aller. Mes racines / Mon peuple dit / attendre qu’elles se détachent – qu’elles se détachent d’elles-mêmes / Mais / j’aimerais – j’aimerais tellement – condenser / Condenser avant l’astre de nuit /

Troublé, je retire mes gants, craignant le pire pour Névia. La voix est désormais inaudible. Avec délicatesse, Ava fait suinter de ses pores un filet de chlorophylle, dont elle enrobe mes doigts. Je hoche la tête pour l’encourager.

À nouveau, je la perçois. Je peux te montrer dans quelle direction – dans quelle direction elle – Névia – est allée. Si tu m’aides – si tu m’aides à me déraciner.

Déterminé à secourir ma meilleure amie, je tends les bras à Ava. Quelques gouttelettes de pluie percutent la visière à demi ouverte de mon casque, alors que je m’approche d’Ava.

 

Ava

Des frissons me parcourent. Je n’espérais pas – je n’avais pas osé – être extraite avant qu’apparaisse l’astre de nuit. Mais je suis prête – prête depuis plusieurs lunaisons. Les miens ont tort. Et mon déracinement ne pourra – me donnera raison.

Mikel serre mes excroissances inférieures. Je vois ses yeux bleus – bleus comme un ciel dégagé – briller. Il enroule ses extrémités autour de mon filament. Il hésite un instant. Je disperse en lui la vision de Névia – Névia à son arrivée sur le Caillou, penchée vers moi. Ses yeux ambrés, son visage arrondi, ses poils courts et foncés. Le bout de mes racines tire – tire –, engourdi. Puis une sensation de déchirement. Une fibre à la fois. Mes filaments glissent – glissent hors de leur gangue de terre. S’y arrachent. Je me contracte. La douleur se répand – se propage – jusqu’au milieu du filament. Les racines – solides – se déchirent de plus belle. Je suis prête. Je le sais – je n’attendrai pas que la terre s’effrite autour de moi. Des giclées de chlorophylle fusent par mes pores. Se mêlent à la pluie.

Mes filaments souterrains se libèrent avec un long craquement. Mikel me hisse – enfin – en surface. Je tressaille. Je regarde – impatiente – le ciel. Au prochain cycle, je condenserai avec les miens. Après l’orage qui s’étale dans les nuages noircis.

Mes excroissances se délacent – aériennes. J’ai froid. Mikel me demande une nouvelle fois.

— Où est Névia?

Je mets un instant à lui répondre – fascinée par les sensations qui parcourent mes membres.

La maison dérobée. C’est là – là – qu’elle se dirigeait quand je l’ai rencontrée.

— La maison dérobée? Tu veux dire le relais?

Je pense que oui – c’était un relais avant que le bâtiment soit offert au temps. Que les tiens, faute d’intérêts, renoncent à faire une halte sur Saint-Pierre.

Mikel hoche la tête, songeur. Il gratte l’une de ses extrémités – mouillée par la pluie. La recouvre.

— Amène-moi au relais. Dans cette « maison dérobée » vers laquelle Névia se dirigeait.

Je serais ravie de t’y guider surtout – surtout après ce que tu as fait pour moi.

Je condense mes forces sur les visions de Névia – Névia qui scrutait le littoral – le dos arrondi et les pas pesants. Une sensation aérienne me gagne. Pour la première fois – la toute première fois –, je me sens légère. Mais encore trop lourde pour condenser. La douleur de mes racines me rappelle que je viens d’être extraite.

Mikel progresse avec lenteur. Des éclairs – un par un – s’arrachent au ciel. Je devine, aux abords de l’isthme, les contours de l’ancien relais. Ses pierres – plus régulières – contrastent avec les rochers qui le voisinent. Mikel entre dans la maison dérobée. Je le suis. Les murs, comme les Terriens les nomment – solides il y a des lunaisons – sont de plus en plus effrités par l’atmosphère de Saint-Pierre.

Dans les hauteurs, je reconnais les miens. Ils redescendent du ciel – chassés par l’orage. Ils seront fiers – fiers de me voir libre, prête à les rejoindre. S’ils n’apprennent pas que Mikel – lumineux Mikel – m’a aidée…

L’homme approche des fondations en pierres – entrelacées de rouille. Des coups de tonnerre résonnent. Mikel – le regard incertain – palpe la structure poussiéreuse. Il gratte une de ses extrémités. La recouvre. Puis sa bouche s’ouvre. Par bouquets, mon peuple rallie la terre.

 

Mikel

Le ciel s’assombrit, noirci par un essaim de ballons. J’ai l’impression de voir des morceaux de nuages anthracite, étonnamment sphériques, chuter des hauteurs par dizaines. Avec des oscillations, les natifs descendent de la voûte céleste, leurs excroissances et leurs filaments contractés par les mouvements ascendants. Une douzaine d’entre eux se posent, dans un froissement soyeux, à l’intérieur des fondations de la maison dérobée. Des particules de poussière s’élèvent sous leurs membres inférieurs, suspendus un instant dans l’atmosphère. Puis les résidus mêlés de pluie s’agglutinent aux pores des natifs, qui les absorbent. Mes yeux s’écarquillent. Se nourriraient-ils, en plus de l’eau, de poussière? C’est l’hypothèse que Névia avait formulée il y a quatre jours, lors de notre dernière conversation sur l’interface. Elle m’avait aussi parlé de sébum…

Mon regard balaie l’assemblée. Quelques-uns des habitants de Saint-Pierre, quasi diaphanes, ressemblent à des mirages. D’autres sont davantage corporalisés, pourvus d’excroissances d’un noir lustré, parsemées par endroits de fragments scintillants.

Impressionné, je fais un pas vers l’arrière. Ma cheville m’élance. J’entends la voix d’Ava dans mon crâne. Elle se fait apaisante. Il ne faut – il ne faut pas craindre les doyens. Ils ressemblent aux nuages à force de communier en leur centre. Développent un langage de sensations. N’ont – presque – plus besoin de se nourrir. J’ai si – si hâte – de les rejoindre.

Un natif similaire à Ava, mais à la carnation plus translucide, se dirige vers moi. Ses bulbes noirâtres brillent par endroits d’un étonnant éclat. Ses semblables demeurent à quelques pas, oscillant au gré des bourrasques sur leur tige principale. J’ai l’impression de me trouver au cœur d’une forêt animée. Les traits du nouveau-venu se précisent ; plus larges que ceux d’Ava, à la fois souples et bombés. Leurs filaments s’entrecroisent, sécrétant un enduit de chlorophylle. M’armant de courage, je dis à la native:

— Demande-lui où est Névia.

Les excroissances d’Ava se balancent, toujours enchevêtrées dans celles de son vis-à-vis. Je la vois tergiverser. Elle traîne vers moi son corps trop lourd pour condenser. Une giclée de chlorophylle se faufile de nouveau par ma visière ouverte. Une sensation de picotement se répand sur mes joues, en même temps qu’une intense fatigue. J’ai l’impression de sentir mes cernes se creuser sous mes paupières.

Irm dit / Il dit que Névia ne voulait pas attendre – pas attendre pour communier avec les nuages. À cause – à cause de son cancer. Elle était certaine – vraiment certaine – qu’elle guérirait grâce au rituel que lui avait confié un ancien pionnier. Irm dit / Il dit qu’elle a emprisonné au sol plusieurs des nôtres. Elle a volé le sébum – celui qui permet après le ruissèlement de nous désancrer au sol. Irm dit / Il dit que les miens ont retrouvé des carapaces vides dans le sable. Et aucune trace de Névia / Tu devrais / Irm dit que tu devrais partir – partir – avant que Saint-Pierre ne te le permette plus.

Foudroyé, j’interroge Irm et Ava du regard, la visière voilée par les trombes de pluie. Névia, un cancer? Me l’aurait-elle caché pour éviter de me faire de la peine, convaincue de trouver rapidement un remède sur Saint-Pierre? Elle a toujours été de nature impétueuse, mais quand même… Peut-être que l’atmosphère du Caillou lui a altéré l’esprit jusqu’à pousser ma meilleure amie à séquestrer sept natifs.

Je gratte ma paume droite, vaincu par la perplexité. Autour de moi, les habitants de l’isthme m’encerclent de leurs formes aériennes. Ava répète, avec un éclat triste sur son excroissance supérieure:

Tu devrais partir. Partir avant que Saint-Pierre ne te le permette plus.

 

Ava

Je n’ai pas osé – pas osé dire – à Mikel tout ce qu’Irm m’a appris. Maintenant que j’ai ruisselé, je sais. Partage les visions des miens. Mais je n’ai pas pu. Pas pu transmettre au Terrien ce qu’est devenue Névia après le rituel. Il n’est pas mûr – pas encore. S’il souhaite partir avant que Saint-Pierre ne le permette plus, il pourra. Avant que son cycle s’achève.

Mikel est toujours dans la maison dérobée. Il a enlevé le haut de sa carapace. Des dessins noirs – de forme végétale – se voient par endroits sur son enveloppe pâle. Des poils couleur de cendre encerclent son visage. J’aimerais – j’aimerais bien – qu’il reste à mes côtés. Ce n’est pas un hasard si c’est lui – lui – qui m’a déracinée. M’a fait rallier les femmes de mon clan. Mes excroissances se tendent. Des contractions traversent mon filament. Les pulsations chatouillent mes racines – de plus en plus irriguées – les parcourent jusqu’à leurs extrémités. Je les presse contre la pierre pour les cacher.

Mikel se touche la tête. Irm s’est éloigné avec les miens ancrés au sol, rassemblés en cercle – en cercle près de l’ancienne mine que les Terriens se sont depuis longtemps lassés d’exploiter. Ils avaient cru – naïfs – que mon peuple voudrait y œuvrer.

Plusieurs des miens regardent les nuages avec impatience. Le manque. La communion avec le ciel qui donne un sentiment de fusion. Une radieuse sensation. J’ai si hâte – tellement hâte – de m’élever.

Mon excroissance supérieure se raidit comme jamais. Le ruissèlement est proche. Si proche.

Émue, je rejoins Mikel. Il se frotte – vigoureusement – les paumes.

— Je ne comprends pas ce qui est passé par la tête de Névia, dit-il d’une voix faible. Pourquoi elle m’a caché qu’elle était malade…

J’enrobe ses mains d’une nouvelle giclée de chlorophylle.

Peut-être / Peut-être que tu pourrais – que l’on pourrait – la retrouver.

Je m’en veux de lui mentir. Mais le refus – le refus de le voir partir – gâte mes pensées. C’est lui qui lui qui m’a et puis et puis, je suis triste triste qu’il soit ancré au sol. Trop lourd pour s’élever avec nous. Sauf si /

Mikel m’observe avec un éclat d’espérance. Mes racines – gorgées de chlorophylle rougissent encore. Je m’appuie plus fort contre la base de la maison dérobée l’excroissance inférieure surélevée. Prolonge le contact avec la pierre froide. Des coups sourds heurtent mes bulbes. Je canalise mes perceptions.

L’homme enlève sa carapace scintillante. La dépose près de l’un des murs – le plus élevé – de la maison dérobée. Je devrais – je devrais – lui dire de ne pas s’en départir. Mais une partie de moi – de plus en plus vaste – espère qu’il le fasse. Qu’il se révèle entièrement. Poursuive le cycle. Que nous le poursuivions ensemble. En bouquet.

Mikel est grand et fin – plus vertical que je le pensais. Les courbures de sa haute silhouette – creusée vers l’intérieur me fascinent. Si rondes et si aiguës à la fois.

L’homme prend des brins argentés dans ses extrémités. Façonne une forme sphérique. Je le regarde déposer – curieuse une chose douce sur le faux bulbe. Que fait-il?

Mikel poursuit son rituel en disant:

— Je te retrouverai, Névia. Il faut seulement que je reprenne des forces. Je suis si…

Il se gratte sous les yeux – se gratte jusqu’à ce que ses mains soient crayeuses. Il déplie un autre carré – soyeux, mais moins grand – sur la terre. Il s’y enroule, déjà presque en état de rêve. Puis me dit:

— À demain, Ava.

Mon nom – mon nom prononcé par lui – m’exalte. D’un geste vertical de la main, Mikel enclot la forme sphérique sur elle-même. Contrariée – je veux le voir, le voir encore –,  je fixe le bulbe rond et fermé. Mais je sais que l’homme doit se reposer – se reposer pour apprivoiser l’isthme.

L’excroissance supérieure tournée vers les nuages, je frissonne à chacune de mes contractions – de plus en plus puissantes.

 

Mikel

J’ouvre les yeux difficilement. La lumière m’aveugle. Comment les rayons peuvent-ils…? Je secoue la tête. La toile de la tente aurait-elle été arrachée?

Elle a condensé, précise Ava à l’intérieur de mon crâne. Est montée vers les hauteurs.

Je sursaute. Découvre la native à mes côtés. Une expression affectueuse étire son visage. Je me redresse tant bien que mal sur le flanc. Racle ma gorge sèche. J’ai l’impression que mon esprit est anesthésié. Anesthésié comme mon corps.

Sur mon avant-bras, une coulée de chlorophylle serpente. Je baisse les yeux. M’aperçois qu’Ava m’a recouvert – des pieds à la tête – de son suc. Un hoquet m’échappe. Comment est-ce possible? Je ne sens plus… Plus le moindre muscle de mon corps ! Et la chair de mes bras est si amincie… Ma voix s’étrangle. Je ne ressens pourtant pas de douleur. Au contraire. Une sensation de légèreté.

Il ne faut pas – pas craindre – ce que tu deviens, me susurre Ava. Névia le voulait tant. C’est un honneur que tu as – l’honneur de te rallier à moi. Aux nôtres.

La native s’appuie sur les armatures métalliques de la tente. Presse – avec fierté – son filament contre son excroissance inférieure. Les paroles apaisantes d’Ava se fraient un passage dans mon crâne.  M’irriguent les pensées.

Je serai bientôt prête – prête grâce à toi. À toi, Mikel.

Une succession de spasmes ébranle le bulbe – le renflement sombre à la hauteur de son bas-ventre. Troublé, je regarde les mouvements lancinants de son excroissance. Une danse répétitive et tribale.

Bientôt prête / Prête à ruisseler. Tu mérites un bienfait, Mikel.

L’excroissance supérieure d’Ava se renverse. Comme si elle penchait la tête vers l’arrière. La protubérance en bas de son corps devient plus translucide, irriguée par son filament d’un rouge presque noir. J’ai l’impression de distinguer des doigts repliés. Des poings qui frapperaient l’intérieur d’un ballon pour le tendre. Le moment est imminent.

De fines stries s’ouvrent – délicatement – dans l’organe sphérique d’Ava. Par nuées, un pollen d’une blancheur irréprochable s’extrait des fentes. Se répand avec grâce. Des grains s’engluent dans la chlorophylle qui enrobe mon corps. Notre corps. D’autres particules s’élèvent, emportées par la brise. Ava gémit. Une sensation cotonneuse se dissipe – peu à peu – dans mes membres. Un à la fois, ils s’ensachent dans un écrin vaporeux. Une coquille feutrée et duveteuse. Pour la première fois depuis des années, je ne sens plus une douleur sourde traverser ma cheville. Je pousse un long soupir.

Ava m’attire à elle. Me soulève. Mes pieds quittent – si naturellement – le sol. Mon cœur manque un battement. Partout autour de nous, le pollen. Ces grains d’une blancheur parfaite.

Dans la plaine, le cercle des habitants de l’isthme se défait. Par bouquets, ils se désancrent de la terre. Viennent nous rejoindre – s’allier harmonieusement à Ava et à moi.

La chaleur se répand dans mon sang – plus volatile que jamais. La surface rocailleuse du Caillou s’éloigne sous nos membres. Ava a maintenant une expression mûre, adulte. J’admire un instant la finesse, la complexité de son aspect.

Je ne t’ai pas tout dit – pas tout dit à propos de Névia.

Je regarde Ava. Le souvenir de ma meilleure amie me paraît lointain – si fragile. Appartenir à une autre réalité.

Elle a / Elle a été punie. Punie pour le rituel. Elle a été trop – beaucoup trop – empressée. Et cruelle. Les miens m’ont dit / Ils m’ont dit que pour la punir d’avoir tué les nôtres, ils / Ils l’ont fait poussière.

Fait poussière?

Oui. Ils ont / Ils ont absorbé ses particules. Ses grains brillants que tu vois à travers les corps des miens – ces grains, c’est elle. Et tu dois savoir que le mal – le mal de Névia – était irrémédiable. C’était la seule manière – la seule – de l’entraîner dans un nouveau cycle.

Mes yeux scrutent les nuages – scintillants par endroits.

Névia. D’une certaine manière, je l’ai retrouvée.

Oui – et /

J’admire Ava. Si fusionnelle avec l’éther. Notre éther. Le sol – plusieurs dizaines de mètres plus bas – déploie ses océans asséchés et ses falaises de grès. Le havre de Saint-Pierre. Où chaque plante naine occupe – avec beauté – l’espace dégagé.

J’allonge mes membres pour enlacer Ava. Nous soulever jusqu’à la voûte céleste. Elle s’élève plus haut – aérienne comme jamais. M’entraîne à sa suite. À notre / notre suite. J’inspire profondément. Ma carapace s’effrite sous les assauts du vent. Se mêle au pollen que ma compagne répand dans notre sillage.


Première publication: Galaxies 36.

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